
Aujourd’hui, créer des trucs et les vendre sur Internet est devenu à la fois très facile et très difficile en même temps.
C’est facile : on trouve toutes les ressources que l’on veut pour apprendre un artisanat, et ensuite créer son entreprise, sa boutique, ses stratégies de vente et de communication. Il suffit de se former, et des formations, il y en a des tonnes à disposition, gratuites ou non.
Je vous avoue que j’aurais adoré disposer de tout ça quand j’ai commencé avec ma toute première boutique en 2012, et lorsque je me suis lancée dans l’auto-édition à peu près en même temps. À cette époque, j’ai galéré à faire coïncider la création de mon auto-entreprise avec mon statut d’artiste-auteur, au point qu’on m’a refusé la création de ladite auto-entreprise au premier abord ; j’ai aussi beaucoup tâtonné avec ma boutique (mais puisque je suis la reine de la bidouille, je m’en suis sortie), et j’ai géré ma com au petit bonheur la chance. Ce qui fonctionnait somme toute assez bien.
Voilà pourquoi je trouve que c’est facile, aujourd’hui. On vous dit littéralement quoi faire avant de vous lancer. Ce qui ne garantit pas le succès, mais d’autres personnes avant vous se sont déjà cogné aux difficultés, ont balisé le chemin pour vous, et il vous suffit de marcher dans leurs pas. Vous pouvez même demander de l’aide à une personne qui vous coachera.
Mais ça reste un métier difficile. Et c’est pour ça que je disais, un peu plus haut, que toutes ces formations, trucs, conseils et coachings ne garantissaient pas le succès, parce que même si vous avez créé votre marque et votre boutique, tout le travail reste à faire.
Et là, bienvenue dans un monde qui ne vous aime pas.
Personne ne veut des artistes
C’est un fait : notre société n’aime pas ceux qui créent, ceux qui pensent, ceux qui font les choses par elles-mêmes, en toute autonomie. Les artisans, les artistes, les écrivains : ils dérangent.
Ils ne rentrent pas dans les cases. Ils font appel à leur imagination. Ce sont des esprits libres que l’on ne peut pas mater, et qui se mettent volontairement en marge pour continuer à vivre de leur art malgré les difficultés. Pourquoi croyez-vous qu’il y a autant de gens qui prennent le risque de ne pas avoir de revenus suffisants pour essayer de vivre de leur passion ? (j’en fais partie)
La culture est une arme contre le fascisme et l’obscurantisme, et on le constate encore aujourd’hui, alors que des mairies RN annulent des manifestations culturelles dans leur ville. Il ne faudrait pas que les gens pensent par eux-mêmes, non ?
Aujourd’hui, on attend de ces gens, cette masse, qu’ils travaillent, produisent, consomment et ferment leur gueule. Qu’ils se reproduisent, aussi, le fameux réarmement démographique. Rien d’étonnant, alors, à ce que des tas de personnes quittent leur boulot bien payé mais tellement ennuyeux, malgré les super longues études faites pour y parvenir, et plaquent tout pour élever des moutons ou faire de la céramique. C’est une manière de retrouver du sens à notre vie, et je crois que c’est essentiel.
Mais comme on peut le constater, c’est devenu difficile, et pas seulement parce que nous sommes très nombreux à le faire. Le nombre d’artistes et de créateurs a explosé ces dernières années sur Internet, c’est un fait. Et si, en effet, il est parfois compliqué de s’y retrouver dans cette concurrence, ce n’est pas cela qui nous complique le plus la vie. La concurrence n’est jamais vraiment un problème.
Le problème des réseaux sociaux (et d’Internet en général)
Voilà des années maintenant que les créateurs se plaignent des algorithmes des réseaux sociaux, notamment sur Instagram. Développer sa visibilité, voire seulement essayer de la conserver : c’est l’enjeu principal sur Internet. Instagram a pas mal changé son algo, plusieurs fois, depuis des années, ce qui a entraîné une bascule pour les créateurs, peu importe dans quel secteur ils se trouvent.
La découvrabilité a disparu. La découvrabilité choisie, celle qui nous poussait à browser pendant des heures à la recherche de quelque chose de précis, qui nous faisait découvrir des comptes inconnus qui correspondaient à nos attentes. Sur Insta, ça s’est traduit par la disparition des hashtags par exemple. Alors oui, on peut toujours les parcourir sur l’appli, mais celle-ci ne nous donne plus de résultats pertinents, seulement des posts populaires. Les petits comptes en ont pâti. Les gros comptes ont dû redoubler d’efforts pour garder leur niveau d’avant. Les très gros comptes n’ont aucun problème pour prospérer.
Résultat, cela fait bien un an ou deux que je vois passer des posts de créateurs épuisés qui décident de réduire la voilure, voire d’arrêter complètement leur activité, et je trouve ça d’une tristesse absolue (si, en plus, l’algo se rend compte que j’ai lu un post de ce genre, il va m’en proposer des tas d’autres, ce qui me donne l’impression qu’Insta est devenu le cimetière de nos illusions perdues).
Actuellement, je passe un nombre d’heures assez considérable chaque semaine à travailler sur ma communication, au lieu de planifier, concevoir, expérimenter, fabriquer. Et je sais que je n’y passe pas assez de temps pour être efficace. J’ai renoncé à faire de la veille, ce qui avait tendance à prendre beaucoup de temps et à me stresser – un comble, en plus, alors que j’essaie de ne plus scroller. J’ai aussi réussi à abandonner ma manie de consulter systématiquement les stories des comptes que je suis ; cela me permet de gagner du temps, mais en même temps, je me sens hors du coup, moins au taquet sur les tendances. Cela joue peut-être sur mes ventes.
Tant pis, ma com ne sera pas aussi efficace qu’elle le devrait, mais ma tranquillité d’esprit est plus importante.
Le monde crame
Une autre difficulté majeure, et je la ressens beaucoup cette année. En même temps, il serait étrange de passer à côté… Nous vivons un été d’enfer, et pas dans le bon sens du terme. Entre les canicules de l’espace et les incendies monstrueux qui continuent de brûler les forêts, comment voulez-vous que j’assume de vendre des boucles d’oreilles ?
Je l’avais déjà raconté mais c’était il y a longtemps alors je le re-raconte : pendant le covid, alors que je préparais l’ouverture de la première version de Rue de Minuit, je me suis sentie comme une vieille merde inutile.
À quoi servait de créer des bijoux, des objets de décoration, des histoires, alors que le monde était confiné chez lui et qu’une maladie inconnue faisait des ravages partout sur la planète ? Cette sensation est restée pendant très longtemps ensuite, me donnant d’énormes scrupules à vouloir continuer d’écrire et de créer alors que le monde allait mal. J’ai réussi à le dépasser grâce à l’apparition de l’IA générative (et le 2e mandat de Trump), pour la nécessité de continuer à rêver, imaginer, s’évader, réfléchir, mais tout est redevenu très futile lorsque j’ai expérimenté ce que c’était de vivre dans une ville mal adaptée aux 41°C qu’elle subissait.
J’ai partagé ce meme sur les réseaux sociaux, qui exprimait à la perfection ce que je ressentais. J’ai reçu plein de réponses positives : des clientes, des lecteurs, des gens qui considéraient important de continuer à créer, à lire, à se divertir, malgré l’état de notre monde. « Au moins, on sera stylées pendant l’apocalypse. »
Et oui, peut-être. Sûrement. Ce n’est pas lorsque tout est fichu qu’il faut laisser tomber, même des boucles d’oreilles. Je l’écrivais dans un de mes romans, Tueurs d’anges, dans lequel des adultes font tout pour permettre à des enfant survivants de la fin du monde de vivre une vie normale, alors que la réalité doit disparaître au bout d’un an et demi.
Mais l’écrire et le vivre, ce sont deux choses différentes. Je ne compte pas abandonner… mais continuer est de plus en plus difficile.
L’IA générative
Cette engeance de l’enfer devrait disparaître, et les multimilliardaires qui la commercialisent devraient faire faillite. Voilà, c’est tout ce que j’ai à dire.
OK, je développe un peu. Jamais vous ne me prendrez à utiliser l’IA générative. Et si cela devait arriver, c’est que je me suis fait avoir et que je ne l’ai pas remarqué.
Utiliser l’IA lorsque l’on est créatif, artiste, artisan, est une hérésie totale. On est là pour créer des choses nous-mêmes, non ? Et, oui, ça concerne aussi tout l’aspect non-créatif de notre taf, la communication et la commercialisation. Pour des gens qui mettent en avant le savoir-faire, la créativité et le respect de l’environnement, j’ai toujours du mal à comprendre que l’on puisse utiliser l’IA.
L’IA est un cancer pour l’humanité : elle détruit notre climat, détruit la santé mentale des milliers de petites mains qui la modèrent (souvent dans les pays d’Afrique) et nous rend cons.
Elle détruit notre capacité à réfléchir par nous-mêmes. À prendre des décisions. À imaginer. À faire. Être artiste, c’est remettre plus d’humanité dans la société, et l’IA fait tout l’inverse.
Le prix de la vie augmente, ma pauv’dame
À l’heure où tout coûte toujours plus cher, il est évident qu’acheter des boucles d’oreilles n’est pas la priorité de tout le monde. J’essaie de me convaincre de quelque chose que j’ai appris lors de mes formations (oui, j’ai aussi fait des formations) : l’on ne vend pas de l’artisanat à des gens qui ont des problèmes d’argent.
Ça reste compliqué à gérer, cette dissonnance entre ce qui fait mes valeurs (il faut aider les classes défavorisées, et les bijoux artisanaux ne vont pas les aider) et ce dont j’ai besoin pour avoir moi-même des revenus (vendre mes petites bidouilles). À force de vivre dans une société libérale qui prône le chacun pour soi, la méritocratie et la surconsommation, j’en arrive parfois à me dire que je fais partie du problème. Que je ne devrais pas alimenter cette machine infernale en vendant des trucs et en jouant le jeu des réseaux sociaux.
Mais pour moi aussi, tout augmente. Faire fonctionner ma petite entreprise nécessite de payer beaucoup de choses : abonnements à des programmes, hébergement de la boutique, cotisations diverses, matériel… Et toutes ces sommes augmentent au fur et à mesure des années. Sans compter le poids des obligations administratives qui s’ajoutent toujours plus, comme cette fameuse facturation électronique que personne ne comprend et nous oblige à faire des démarches qui, dans l’absolu, ne nous servent à rien pour l’instant.
Et le niveau de stress augmente, lui aussi.
Un dernier clou dans le cercueil
Vous l’avez sûrement vu passer, si vous regardez mes stories ou si vous suivez des artisans sur les réseaux sociaux, mais l’Union européenne vient encore de nous pondre une petite réglementation, du genre de celles dont on se passerait bien.
À partir de demain, date de l’application de ce nouveau règlement, de nombreuses petites entreprises comme la mienne, des artisans et des créateurs de tout l’UE vont limiter les expéditions de leurs créations à leur seul pays. Pourquoi ? Parce que pour lutter contre la pollution et le suremballage, il y aura tout un tas de nouvelles mesures à respecter, la première étant d’adhérer à des éco-organismes des pays vers lesquels on expédie nos commandes.
Pour mieux vous expliquer : en tant que commerçante, j’envoie des commandes dans des boîtes et des enveloppes, des emballages. Et un emballage, c’est polluant, même s’il est recyclé, recyclable ou réemployable. On a certes mis en place des filières pour le recyclage de ces emballages, mais il faut les payer, et pour cela, c’est le pollueur qui s’en charge. Donc, puisque j’ai des emballages qu’il faut recycler, je dois adhérer à un de ces éco-organismes, et mon adhésion servira à son fonctionnement, pour le recyclage de mes emballages.
Dans l’idée, ça me va. L’adhésion, à ma petite échelle, est d’une centaine d’euros par an, alors je veux bien jouer le jeu.
Sauf que le nouveau règlement européen va imposer d’adhérer à des éco-organismes des pays de l’UE où on expédie nos commandes. Et là… c’est plus compliqué. Pour une personne qui expédierait dans tous les pays de l’UE, les adhésions coûteraient plusieurs milliers d’euros par an.
Il y a de nombreuses autres dispositions dans ce règlement, comme l’obligation d’avoir des mandataires dans les autres pays, apparemment pour les entreprises de grande taille, et de tenir une traçabilité des emballages. De les réduire, aussi, à un moment. Ce ne sont pas de mauvaises dispositions, dans le sens où il y a énormément plus de colis qu’avant, de produits achetés partout dans le monde, d’emballages et de surconsommation, mais le souci c’est que l’UE a mis tout le monde dans le même sac, traitant les entreprises, les PME et les petits artisans qui font des petits trucs dans leur coin de la même manière.
Du coup, j’ai retiré les pays de l’UE dans les expéditions de ma boutique. Ça m’ennuie : j’ai quelques clientes en Belgique, par exemple. Mais pour le moment, je n’ai pas trop le choix. Je regarderai dans les prochains mois, lorsque les choses se seront mises en place et qu’on saura comment ça se passe, pour adhérer à un de ces éco-organismes en Belgique, en espérant que ça ne coûtera pas trop cher, mais tout ça me paraît absurde. Payer 100, 200, 300 balles pour trois pauvres commandes de bijoux en résine ?
Bref, voilà, aujourd’hui est un peu un mail du seum, mais j’avais envie de vous parler de tout ça pour que vous vous rendiez compte de ce qu’il y a derrière le bleu et les étoiles de Rue de Minuit. Plus le temps avance et plus les choses se compliquent, coûtent cher, donnent envie de mettre la clef sous la porte. Mais à chaque fois que j’y pense, je me demande : « et tu feras quoi ? », et en fin de compte, je préfère continuer à écrire des histoires avec des sorciers et créer des bijoux pour celles qui aiment rêver, plutôt que d’aller engraisser une multinationale qui fait des hamburgers (ma seule expérience pro en tant que salariée à ce jour).
Votre soutien pour les artisans, les artistes, les créateurs, les illustrateurs, les auteurs, est essentiel, même si ce n’est pas un soutien financier. Bien sûr, il n’y a rien qui puisse aider mieux qu’acheter leurs oeuvres : c’est le nerf de la guerre, après tout ! Mais même si vous ne pouvez pas (ou pas maintenant), allez leur parler, discuter avec eux de leur travail, dites-leur que vous aimez ce qu’ils font, partagez leur boulot, faites-le connaître à des gens qui pourraient être intéressés.
Achetez dans des petites boutiques, et pas des grandes chaînes qui proposent des objets fabriqués à bas coût. Ne vous limitez pas aux livres de maison d’édition, allez voir du côté des auteurs indé. Offrez des cadeaux à vos proches en achetant chez vos créateurs préférés. Et parlez-leur, vraiment. Parfois, juste un commentaire sympa, ou un DM, ça peut sauver une journée, une semaine, voire une marque. Quand tout va de travers, un peu d’amour, ça ne fait pas de mal.
NB : ce billet a été à l’origine publié sur ma newsletter La Lettre de la Rue de Minuit, consacrée à ma boutique de bijoux.

