Artemis II, c’est déjà fini, et si j’avais hâte de vivre ce moment, je ne m’attendais pas à m’y impliquer autant.
Checker les différents lives sur Youtube mis en place par la Nasa au moins cinquante fois par jour, regarder pendant plusieurs minutes les images des caméras embarquées, pourtant de qualité pas terrible, parce qu’on voit un bout de Lune au loin, scroller sur Insta le matin pour découvrir les dernières photos, lire les articles (pas super nombreux) dans la presse (on remerciera Numerama d’avoir couvert le truc de façon plus conséquente)… Comme disaient certaines personnes sur les réseaux sociaux, je suis née trop tard pour Apollo, alors j’ai kiffé Artemis.
Les réseaux sociaux, tiens. Si d’ordinaire je passe mon temps à leur taper dessus, les accusant de (presque) tous les maux de notre époque, je me suis rendu compte que l’expérience aurait été très différente sans eux. Et pas seulement parce que les informations sur la mission étaient plus facilement accessibles, mais parce que j’ai pu lire les réflexions de centaines de gens autour du monde qui, comme moi, ont suivi l’affaire avec un enthousiasme débordant. Et maintenant que c’est terminé, je réalise quelque chose qui me redonne un peu foi en l’humanité.
On est encore capables de vivre un moment comme celui-ci, tous ensemble, et de le vivre avec de la joie, du fun, de l’émerveillement. Sans ce cynisme qui empoisonne tout. Et c’est peut-être ça que je retiendrai le plus.
On a vu quatre personnes intelligentes, aux connaissances scientifiques, spatiales et d’ingénierie pointues, partir dans leur boîte de conserve pour faire le tour de la Lune. Des scientifiques, imaginez, ces intellos de la classe plombants et alarmistes, ces gens pas drôles parce que trop sérieux, ceux que les puissants cherchent à faire taire (et ils ont presque réussi) parce qu’ils ne cadrent pas avec leur vision capitaliste du monde.
Et quand ils sont revenus, ils sont devenus des héros.
Juste parce qu’ils sont partis explorer. Repousser les limites. Regarder. Juste ça : regarder avec leurs yeux. Des milliers de gens ont travaillé pendant des années pour créer des technologies, préparer leur voyage en toute sécurité plus loin que personne n’a jamais été, juste pour voir. « Human eyes and trained judgment are the best tools we have » , a dit la NASA pendant un appel vers le vaisseau.
Cette phrase m’a donné l’impression qu’elle réparait tout ce qui a été cassé ces dernières années. À une époque où l’IA générative manipule les images et nos cerveaux, où l’on ne sait plus ce que l’on regarde, ce qui est vrai ou faux, où on doute maintenant de la réalité, quatre personnes sont parties avec leur rêve, leurs connaissances et leur pot de Nutella, et elles ont démontré que rien n’était perdu. On a encore le droit de rêver et de chercher, d’apprendre, d’explorer, loin de l’argent et du cynisme, juste parce que ça fait grandir l’humanité.
On a tendance à voir la science comme quelque chose de froid et d’inaccessible pour le commun des mortels, et ces dernières semaines m’ont prouvé que c’était faux.
Non, ce n’est pas inaccessible. Hasard total du calendrier, il y a quelques mois, je me suis prise de passion pour l’astrophysique et j’ai décidé de reprendre entièrement les bases de la physique dans son ensemble (dans la limite de mes capacités, bien sûr, je ne suis pas partie pour faire une thèse), en apprenant la relativité générale et un peu de mécanique quantique. J’ai exploré à ma manière l’infiniment grand et l’infiniment petit, j’ai compris des notions qui m’échappaient complétement depuis toujours, réfractaire aux maths et à une certaine logique, et cela parce que je l’ai voulu, parce que je me suis donné le temps d’apprendre.
Apprendre, quand on est adulte, c’est comme redevenir tout petit, admettre que l’on est ignorant et accepter de se tromper, alors on a tendance à ne plus vouloir le faire. Pourtant, cela permet de grandir (au lieu de vieillir). Et dans cette démarche qui m’a appris plein de choses ébouriffantes sur notre monde et notre réalité, j’ai découvert que la science n’avait rien d’inaccessible, même quand on n’y entrave que dalle. Il suffit de se donner du temps, un peu de cerveau disponible, et de chercher les bonnes sources.
Et non, la science, ce n’est pas froid non plus. Artemis II nous a montré qu’au contraire, la science est remplie d’humanité, d’émotions, d’amusement. Il suffisait de regarder les Quatres Fantastiques, là-haut, jouer avec l’apesanteur, perdre leurs mots devant la Lune qui se rapprochait, sourire tout le temps. Et toutes ces petites choses qui ont l’air si petites, et qui sont pourtant si grandes, les femmes si nombreuses dans les locaux de la NASA, les câlins entre gars qui pleurent quand ils ont nommé un cratère de la Lune en hommage à la femme décédée de l’un d’eux, l’appel entre Integrity et l’ISS.
En 10 jours, j’ai eu l’impression de vivre plus de révolutions qu’en quelques années, comme si la réalité cherchait à rattraper toutes les merdes de notre temps. Je ne me fais pas d’illusion : le monde réel va nous revenir dans la figure dès demain, et faire un tour complet autour de la Lune ne va pas résoudre les catastrophes, les oppressions et le fascisme. Mais cette parenthèse a eu le mérite de montrer qu’autre chose était possible, et que nous n’avons pas perdu notre capacité à rêver, étouffée dans ce foutu cynisme ambiant.
Je peux me tromper mais SpaceX n’était apparemment pas impliqué dans la mission, ce que je trouve plutôt symbolique : les techno-connards ne nous ont pas pris ça. Maintenant, j’aimerais qu’on se rappelle tous ce qu’on a ressenti pendant ces 10 jours, nous les spatio-geeks, et qu’on garde ça en tête pour les années qui viennent. Ne pas oublier qu’on a été des petites filles qui voulaient devenir astronautes et que Christina Koch a fait ce rêve pour nous, qu’on peut encore se mobiliser pour des projets plus grands que nous, qu’un opérateur de la NASA portait un porte-badge avec Sailor Moon dessus et qu’une peluche d’Artemis veillait sur le centre des opérations, qu’on a encore des yeux pour voir et un cerveau pour réfléchir, et que les étoiles sont toujours là pour nous faire rêver.
Toutes les photos proviennent du site de la NASA.
