Quand le soleil s’éteint – épisode 9

par Rozenn

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9. Paris
Musique  : I’ll keep coming – Low Roar

 

Pendant une heure, les messages défilent sur ses deux écrans, alertes et preuves de vie, demandes d’aide, transmissions d’informations importantes. Selim continue son travail, sur les rotules  ; décuplée par la fatigue, sa concentration atteint son niveau maximal, ce qui lui permet de tenir et d’analyser ce qu’il reçoit afin de le transférer à la bonne personne.

Douze sorciers bloqués à Lille en raison de l’incendie déclenché par Hectov.

Trois en route pour leur porter assistance, à lui et à Aurore.

Une cinquantaine en partance pour Marseille, rejoignant ceux qui se trouvent déjà sur place afin de circonscrire l’épidémie. Eux prennent des risques à rouler pendant le couvre-feu, car la police pourrait les coffrer mille fois sur le chemin. Mais il n’y a plus de temps à perdre.

À Paris, la situation s’enlise. Selim a du mal à contacter ses plus proches collègues à cause du réseau en rade, si bien qu’il n’a pas eu la possibilité de prévenir Alpha au sujet de la contamination de Romain.

Les mots de ce dernier le hantent. Que ressent-on quand on sait que l’on va s’endormir pour ne jamais se réveiller  ? Comment gère-t-il  ? Selim l’imagine tourner en rond tout seul dans le studio loué via Airbnb, guettant les symptômes, écoutant les secondes s’égrener. Romain est peut-être même déjà inconscient à l’heure qu’il est.

Alors Selim se noie dans le travail. Bosser pour ne pas penser. Oublier la fatigue, l’inquiétude, les yeux qui brûlent. Oublier ses parents et Amine – qu’il a forcés à rester confinés tous les trois chez eux –, oublier Lyes et Taly, ce qui s’avère bien plus compliqué. Aucun des deux ne lui a donné de leurs nouvelles depuis des heures. Pas étonnant à cause des problèmes de réseau, mais la jauge d’angoisse, qu’il parvient pourtant à occulter d’habitude, se remplit peu à peu. Selim s’en voudrait s’il arrivait malheur à son frère, et il s’en voudrait encore plus s’il arrivait malheur à son amie. Taly l’accompagne depuis toujours dans sa «  quête de vérité  », comme il appelle ça, et ce n’est pas la première fois qu’elle se met en danger. Elle a d’abord été sa petite-amie, puis son assistante et sa confidente des années plus tard, il aimerait bien que la mission de sauvetage à la recherche de Lyes ne soit pas la dernière chose qu’elle accomplirait pour lui.

Une série de bips en rafale le sort de sa morne réflexion. Le réseau du téléphone n° 3 semble s’être enfin rétabli et crache tous les messages qu’il n’a pas été en mesure de délivrer durant des heures.

Situation confuse à Bordeaux, prévient Rive.

Puis  : Gessa posées sur la ville. 3 cas, peut-être 4.

S’en suivent plusieurs SMS faisant état de l’avancement de l’opération. Selim comprend que Rive et ceux qui l’accompagnent sont parvenus à stopper le Somm avant qu’il fasse plus de victimes. Pourquoi n’ont-ils pas prévenu tout le monde sur le forum  ?

Et où est Alpha  ?

Encore un message, sur le téléphone n° 2.

Tu as des nouvelles de Rom1  ? s’enquiert Gabrielle. Arrive pas à le joindre.

Selim ne répond pas. S’il le faisait, il ne pourrait pas s’empêcher de lui révéler la vérité, faisant fi des demandes de son pote. Autant ne pas perdre de temps.

Mais il peine à s’y remettre  ; alors qu’il s’apprêtait à rédiger un message sur Esoteric Net, il réalise qu’il a zappé tout ce qu’il voulait dire. Il lui faut toute la volonté du monde pour ne pas faire voler son clavier à travers le studio.

Le silence d’Alpha lui fout les nerfs en pelote. Qu’est-ce qu’il fabrique, bordel  ? N’y tenant plus, Selim cherche son numéro dans le téléphone n° 1 et l’appelle au mépris de ce dont ils avaient convenu un peu plus tôt.

On n’appelle pas. On se concentre sur sa tâche. On ne s’énerve pas non plus. Difficile à suivre, quand on travaille avec un sorcier qui a tendance à ne pas respecter les règles qu’il a lui-même établies.

Cinq longues tonalités résonnent dans l’appartement silencieux avant qu’Alpha décroche enfin. Comme toujours, sa voix caverneuse donne l’impression qu’on l’a extirpé de sa tombe.

— Qu’est-ce qui se passe  ? demande-t-il.

Il paraît préoccupé, cela s’entend au ton qu’il emploie. Merde, si Alpha s’inquiète pour quelque chose, ils ne sont pas sortis de l’auberge… Désarçonné, Selim bredouille  :

— J’attendais de tes nouvelles et puisque tu n’appelais pas…

— Désolé. Je devais régler un truc.

Il y a un bruit derrière, comme si Alpha avait fermé une fenêtre. Il reprend, plus sec cette fois  :

— Tu voulais me dire quelque chose  ?

— Euh, oui. Romain a été contaminé. Il m’a appelé tout à l’heure pour me prévenir.

Un silence tendu. Puis Alpha répond  :

— Merde.

— Il est calfeutré chez lui et n’en sortira pas. Et il ne veut pas qu’on en parle à Frag.

— Je m’en serais douté.

Il soupire, accablé. Et ce simple son impose la vérité à Selim, qui ne s’en était pas réellement rendu compte, qui refusait même de l’imaginer une seule seconde.

Alpha est aussi paumé qu’eux. La situation lui échappe autant qu’aux autres. Si l’un des plus grands sorciers de leur communauté baisse les bras parce qu’il n’y a rien à faire, comment peuvent-ils sortir de cette crise  ?

Cette perspective effraie Selim, mais elle le met surtout en colère.

— Qu’est-ce qu’on fait, alors  ? s’emporte-t-il. On le laisse crever chez lui et on prévient les secours quand c’est terminé  ? Il va finir comme tous ceux qu’on n’a pas sauvés  : tout seul dans un box aux urgences, relégué dans un coin tel un déchet radioactif. C’est vraiment ça qu’on veut  ?

— Non.

Ce «  non  », prononcé avec calme, coupe Selim dans son élan. Sans qu’il comprenne comment ni pourquoi, sa rage s’apaise, la quiétude l’envahit de nouveau. Puis il secoue la tête.

— Je t’ai déjà dit de ne pas influencer mes émotions, gronde-t-il.

— Ce n’est pas le moment de perdre les pédales. Écoute… Je n’ai pas trouvé de solution. J’ignore comment enrayer le Somm.

Selim allait répliquer mais il n’a pas le temps d’ouvrir la bouche.

— Ça ne veut pas dire que tout est foutu, le coupe Alpha. Parce que d’autres personnes savent ce qu’il se passe.

— Qui  ?

Son interlocuteur ne lui répond pas. Selim aimerait l’engueuler mais le clairvoyant au bout du fil maintient encore sa colère en laisse, si bien qu’il ne peut que demander de nouveau  :

— Qui, Alpha  ?

— Ils ne veulent pas que leur identité soit révélée.

— Et ils ne pouvaient pas se bouger le cul plus tôt  ?

— Ils travaillent dessus depuis le début de l’épidémie. Ils ont besoin de notre aide.

— Comment tu sais tout ça  ?

De nouveau, Alpha semble réticent à accepter de lui répondre. L’enjeu doit être important, pour faire autant de mystères… Mais est-ce plus important que l’éventualité d’une maladie hors de contrôle qui tue tous ceux qu’elle touche  ?

— Tu n’es pas obligé de tout me raconter, cède Selim. Mais s’ils doivent nous aider, qu’ils se dépêchent.

— Je te l’ai dit, ils sont déjà sur le coup. Ils étudient le Somm et pensent savoir comment le stopper.

Selim soupire, un rien agacé. Ils n’en seraient pas là si Alpha s’était décidé plus tôt à lui en parler  ; les messes basses et les secrets finiront par tous les perdre un jour ou l’autre.

— Comment procède-t-on  ? interroge-t-il.

— Je vais passer quelques coups de fil et je te redis ça. En attendant, transfère-moi les données récoltées sur le Somm. Les cartes, les relevés, les analyses…

— Tu es dingue  ? Je ne vais pas refiler nos infos à des gens que je ne connais pas…

— Fais-moi confiance. Il leur faudrait un accès à Esoteric Net, aussi.

— Ils ne sont pas membres  ?

— Non.

Surpris, Selim se demande pourquoi ces sorciers ne sont pas inscrits à leur forum, qui reste la plateforme centrale de leur communauté. À moins qu’il ne s’agisse pas de sorciers, justement  ? Comment seraient-ils au courant pour le Somm dans ce cas  ?

Renonçant à comprendre – pour l’instant –, il obéit à Alpha et se rend dans l’administration d’Esoteric Net, dont il est l’un des modérateurs, afin de permettre à de nouveaux membres de s’enregistrer.

— C’est bon, ils peuvent entrer dans la place, prévient-il ensuite.

— Super. Je les rappelle et je te tiens au courant. Évite d’ébruiter ça pour le moment, s’il te plaît.

— George verra que j’ai changé les options d’inscription du forum. Hectov aussi. Et j’en connais d’autres qui se rendront compte que quelque chose cloche, comme Élias ou Silence.

— J’en fais mon affaire.

Selim hausse les épaules, puis il demande avant de raccrocher  :

— Comment se fait-il que tu sois en contact avec ces gens  ?

— Certains d’entre eux sont sous ma protection.

Là encore, Selim songe que les secrets d’Alpha risqueraient bien de leur causer du tort. Le clairvoyant a aidé de nombreuses personnes au cours de sa vie – au moins autant qu’il en a fait plonger –, et ça ne leur a pas toujours réussi. Mais que peut-il faire contre ça  ? Comment empêcher quelqu’un d’aussi puissant qu’Alpha d’être ce qu’il est  ? Jamais la devise de leur communauté, empruntée à l’oncle de Peter Parker, n’avait eu autant de sens qu’aujourd’hui. Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités. Ils sont pourtant nombreux à l’oublier.

— Ça fait longtemps  ? fait Selim.

— Quelques années, à la demande d’un ami. En échange, ils me renseignent.

— J’espère qu’ils feront le job, alors.

— Je leur fais confiance. Au moins autant qu’à toi, ce qui n’est pas peu dire.

Selim ne peut réprimer un sourire ironique.

— Ouais, tu parles, rétorque-t-il. Bon, je m’occupe du transfert.

— À tout à l’heure.

Quand il raccroche, Selim se sent étrangement ragaillardi, un peu moins fatigué. Ce connard n’a pas pu s’empêcher de manipuler ses émotions malgré son refus initial.

Pendant ce temps, le forum poursuit sa litanie de messages. Le foyer épidémique situé à Marseille semble à présent maîtrisé, mais Paris demeure une grande source d’inquiétude si l’on en croit les alertes de plus en plus nombreuses. Une bonne centaine pour l’instant, la plupart non confirmées. Selim doit s’obliger à s’en désintéresser afin de préparer le dossier à envoyer à Alpha.

Il réunit les cartes numérisées avec les suspicions de cas, les fiches techniques et médicales du virus, les recherches dans les archives ésotériques du forum. Un véritable trésor, qu’il va confier à des gens dont il ignore tout et qui pourraient les revendre au plus offrant. Si ces données venaient à tomber entre les mains d’un gouvernement, ou juste de personnes qui ne connaissent pas l’existence des sorciers… leur communauté serait forcée d’apparaître au grand jour. Des siècles et des siècles à se dissimuler, à garder le secret sur leurs magies, à sauver le monde, même… pour rien. Il en pleurerait.

Malgré ses réticences, Selim achève de rassembler le dossier et l’expédie à Alpha via un programme de transfert, en priant pour ne pas faire de conneries. Il se lève ensuite afin de s’envoyer un café – le septième de la soirée, peut-être –, puis il entend le bip attribué au numéro de Lyes. Le soulagement qu’il éprouve en recevant ce SMS de son frère le surprend un peu, la preuve qu’il est temps pour lui de lever le pied.

Nous avons trouvé Taly. Nous allons passer la nuit dans un gymnase réquisitionné par l’armée et nous rentrons demain.

Trois petits points dansent à la fin du message, signe que Lyes n’a pas terminé. Quelques secondes plus tard s’affichent ces mots  :

Je sais que tu as cherché Lucas et que tu ne l’as jamais vu. Tu aurais dû me le dire.

Selim perçoit le reproche, là. Et il le mérite. Mentir à son frère au sujet de la mort de son meilleur ami était lâche de sa part, mais il espérait surtout lui montrer que son don ne pouvait pas tout résoudre, qu’il s’agissait d’un cadeau empoisonné qui lui ferait souvent du mal. Une leçon amère, difficile à encaisser, mais nécessaire.

Il décide de répondre tout de suite, et s’empare du téléphone.

Je suis désolé. Tu comprendras plus tard pourquoi j’ai fait ça. S’il te plaît frangin, ne m’en veux pas trop.

Un dernier message lui parvient  :

Je t’en voudrais si tu ne sauves pas le monde ;)

Rassuré, Selim reporte son attention sur le forum. Et déchante.

Cent vingt-trois cas détectés, maintenant. Et autant de morts à déplorer.

En privé, George, un autre administrateur d’Esoteric Net, s’inquiète  :

George  : C’est toi qui as permis aux nouveaux membres de s’inscrire  ?

SEL  : Oui, à la demande d’Alpha. Pourquoi  ?

George  : Va voir dans les sujets de discussion. J’espère que tu es assis.

Selim obtempère, le cœur battant d’appréhension, sur le point de regretter d’avoir écouté Alpha. Quelle catastrophe a-t-il provoquée  ?

Dans les nouveaux sujets ouverts, un en particulier attire son attention.

Aa  : Nous nous en chargeons.

C’est tout. L’auteur du message, le dénommé Aa, s’est inscrit il y a à peine cinq minutes. Et son avatar… Heureusement que George l’a prévenu. Selim en serait tombé de sa chaise s’il n’était pas assis dessus.

L’avatar d’Aa représente l’esquisse d’une branche ornée d’épines et de fleurs blanches. Une branche de prunellier.

Sonné, Selim contemple le dessin sans réussir à réagir tout de suite.

— Bordel de merde… lâche-t-il quand il retrouve l’usage de la parole.

Ils sont peu nombreux à savoir. Et Selim ne connaît leur existence que par hasard, parce qu’il a eu l’occasion de travailler avec l’un d’eux un jour, quelqu’un qui venait de perdre un proche. Le fantôme de ce dernier s’était accroché à la réalité et refusait de passer à cause d’un secret de famille en rapport avec ces gens-là.

Ils ne se mêlent pas aux sorciers. Eux-mêmes ne se qualifient pas de cette manière, d’ailleurs, parce que leur magie est différente, inexplicable, parfois illogique. On les voit rarement et quand c’est le cas, il y a de grandes chances pour que la rencontre finisse mal.

À présent, des dizaines de messages s’affichent sous celui d’Aa. Selim ne prend même pas la peine de les lire  ; à la place, il rappelle Alpha.

— Tu te compromets avec les marcheurs de rêves, maintenant  ? dit-il lorsque ce dernier décroche.

Au bout du fil, il y a un silence, que Selim interprète comme un sourire.

— Qui d’autre que ces gars-là pour s’occuper d’une maladie du sommeil  ? répond Alpha sans se démonter.

— Je ne comprends pas comment on a pu passer à côté.

— Nous sommes tous des abrutis, c’est la seule explication. Moi le premier.

Encore des messages. Des tas de réponses incrédules, furieuses ou simplement curieuses.

— Ce sont eux qui t’ont prévenu  ? interroge Selim.

— Oui. Ils hésitaient parce que cela reviendrait à révéler leur existence, mais ils ont pris le risque. Nous avons les mêmes préoccupations, en fin de compte.

— Mais pourquoi sommes-nous capables de voir les traces laissées par les victimes du Somm, alors  ? Nous ne possédons pas la magie des rêves…

— Nous voyons les traces de leur esprit. Au moment où ils s’endorment, c’est comme s’ils étaient déjà morts.

Cette perspective terrifie Selim au-delà de tout ce qu’il avait pu imaginer. Des morts en sursis, dont les esprits s’échappent alors même qu’ils vivent encore… Il songe à Romain, qui doit flipper dans son Airbnb, loin de sa copine et de sa famille, à attendre que le sommeil vienne enfin le cueillir parce qu’il n’y a plus que ça à faire. Son esprit erre-t-il déjà près de son corps  ? Quel cauchemar…

— Les marcheurs de rêves vont réussir à stopper le Somm, lui assure Alpha.

— Je l’espère.

Les messages sur le forum continuent, mais Selim ne les regarde plus. Dehors, le ciel s’éclaircit enfin, chassant les ombres sur la ville endormie. La nuit la plus longue de sa vie, songe-t-il alors. Le soleil lui manquait, peu importe qu’il brille à moitié.

 

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