Quand le soleil s'éteint

Épisode 6

6. Paris
Musique : Burn my shadows – UNKLE

 

 

Il faut longtemps à Selim pour se remettre au travail. La discussion avec son frère a foutu en l’air sa concentration, si bien qu’il passe dix bonnes minutes à fixer son écran sans parvenir à comprendre un mot de ce qu’il lit ; il ne sort de sa léthargie qu’au moment où le téléphone n° 1 bipe dans le silence.

Un message d’Alpha. Il est rentré chez lui, dans son grand appartement parisien, et confirme qu’il n’a pas été contaminé. Alpha est l’un des seuls à pouvoir s’en assurer, grâce aux innombrables pouvoirs qu’il possède.

Le Somm ressemble à une malédiction, expliquait-il sur Esoteric Net. C’est pour cela que je pense qu’il s’agit d’une maladie d’origine magique, bien que je n’aie jamais vu ça de toute ma vie.

Le texto lui permet de se reprendre, de remettre un pied dans la réalité. Lyes va bien, se persuade-t-il, il est capable de se dépatouiller tout seul ; en cela, Selim fait parfaitement confiance à son petit frère.

Non, autre chose le dérange, comme une fausse note sur laquelle il ne parvient pas à mettre le doigt, jusqu’à ce qu’il comprenne ce qui le chiffonne : il n’a pas éprouvé le moindre remords à l’idée de laisser Lyes et ses amis se débrouiller. Il a préféré se consacrer à son boulot plutôt que de s’occuper de son petit frère. Il en a honte, souvent, en particulier quand ses parents lui reprochent de trop travailler et de ne pas leur rendre visite autant qu’ils le souhaiteraient. Mais Selim est ainsi fait : il ne peut pas se détourner de la mission qu’il s’est donnée il y a si longtemps. Surtout, il ne peut pas mentir. Ni se mentir à lui-même.

— Allez, bouge-toi, mec, marmonne-t-il.

Il envoie un texto à sa mère pour se donner bonne conscience, puis un second à Taly, la prévenant que Lyes se dirige vers Rouen. La jeune femme lui répond quelques minutes plus tard, ce qui lui fait dire qu’elle utilise son téléphone en conduisant, comme toujours. Ensuite, Selim oublie les uns et les autres et replonge dans l’étude de sa carte de Paris.

Le travail coordonné des sorciers mis sur l’affaire lui permet d’avoir accès à un certain nombre de données et d’informations, comme des manifestations de magie, des témoignages, des voyances, qu’il croise avec ses propres relevés. Juste avant l’annonce du confinement, il a arpenté les rues de Paris avec Alpha et a ouvert sa double vue au maximum afin d’entrevoir le plus de traces possible ; ainsi, il a pris un maximum de notes qu’il lui suffirait de trier ensuite, mais c’était sans compter l’épuisement qui s’est emparé de lui. Il n’a pas eu d’autre choix que dormir les deux jours suivants pour récupérer.

À présent, ces données s’offrent à lui en un maelstrom sans fin de chiffres, d’adresses, et surtout d’images et de sensations. Les empreintes laissées par un esprit lui apparaissent toujours de cette manière, erratique et foutraque, comme si le fantôme avait posé ses souvenirs et ses émotions en vrac avant de disparaître. D’ordinaire, Selim les étudie longuement et interroge les proches de la personne en question, mais il doit désormais faire sans.

Là, il se penche sur le cas n° 23, qui se situerait non loin de chez lui. Il y avait ces traces de lumière sur la porte de l’immeuble, un immense porche fermé par un panneau de bois massif et sculpté. Selim n’a pas eu le temps de mieux caractériser ces empreintes mais, la veille, Alpha a confirmé l’absence d’esprit errant dans le quartier. Ce qui ne peut avoir que deux explications : soit l’on y a apposé une geis ou un sortilège, soit un malade du Somm se trouve dans un appartement du bâtiment.

Par acquit de conscience, il interroge Esoteric Net.

SEL : Sort, sortilège, geis, magie rue Sophie Germain dans le 14e.  ? Je suis sur le cas 23. Faites vite.

À cette heure avancée de la nuit, les sorciers sont nombreux à se connecter au forum. La plupart d’entre eux se consacrent à la même chose que Selim, croisant les données, cherchant les traces ; ceux qui le peuvent partent en quête d’autres indices, ou bien, comme Alpha, retrouvent les victimes du Somm. Malheureusement, à cause de la quarantaine instaurée dans tout le pays, ce travail risque d’être sacrément ralenti.

Une réponse apparaît, que Selim consulte sans perdre une seconde.

Rive : Geis posée rue Sarrette. Protection pour ma grand-mère. Sorry not sorry.

Trop loin pour exercer une influence sur son cas n° 23. En l’absence d’autres messages de la sorte, Selim considère donc que les traces aperçues résultaient du Somm. Il envoie alors l’alerte dans le sujet prévu à cet effet.

N° 23 : cas probable non confirmé rue Sophie Germain.

Il hésite, puis ajoute :

Alpha vient de rentrer chez lui, laissez-lui le temps de souffler et allez-y, bordel.

Culpabiliser les autres n’est pas vraiment son truc, mais Alpha a besoin de se reposer un peu ; le clairvoyant, aussi puissant qu’il peut l’être, commence peu à peu à accuser son âge. Selim irait lui-même s’il le pouvait mais il demeure coincé dans son cagibi.

Une fois l’annonce postée, il décide de se faire un café. L’horloge au mur ne fonctionne plus faute de pile, le radio-réveil indique 23 h 45 et la fatigue se fait sentir. Ou le stress, plutôt. Selim roule sur la réserve depuis des jours, et il n’a pas l’intention de ralentir.

C’est ce moment que choisit le téléphone n° 1 pour jouer la mélodie attribuée à Romain, un jeune médium qui vit à Tours et qui s’est précipité à Paris à l’annonce du confinement. Selim prend l’appel sans attendre.

— Tout va bien ? demande-t-il tout en se servant son café.

— Putain mec, non. C’est la merde.

Le ton que Romain emploie est proprement terrifié. Selim tressaille, repose son mug afin d’éviter de le faire tomber, puis se rassied à son bureau.

— Qu’est-ce qui se passe ? interroge-t-il en essayant de conserver son calme.

— J’étais sur le cas 21 l’autre jour, tu te souviens ? Je devais juste jeter un coup d’œil mais je crois que je l’ai chopé.

Stupéfait, Selim garde le silence le temps d’une seconde ou deux sans savoir quoi répondre.

— Tu es sûr ? fait-il.

— Ouais. Sur le moment je pensais n’avoir rien touché, mais il faut croire que cette saloperie s’est posée sur mes fringues ou sur mes pompes. Putain, je prends toutes les précautions possibles, d’habitude !

— Doucement… Tu as des symptômes ?

— Les trucs habituels, la fatigue, les vertiges… J’ai manqué de me péter la gueule ce matin. Là je commence à avoir du mal à garder les yeux ouverts.

La peur de Romain contamine Selim, qui peine à ne pas céder à la panique à son tour. Merde, il ne se laisse pas aller, d’ordinaire. Il affronte tout avec maîtrise et détachement, et c’est pour cela que ses amis lui font confiance, parce qu’il garde la tête froide en toutes circonstances.

— Bon, OK, reprend-il. Tu es resté chez toi depuis ?

— Oui, j’avais un doute alors j’ai respecté la procédure.

— Tu as bien fait.

— Je n’ai jamais déconné là-dessus. Je sais dans quoi je me suis engagé, mais putain… C’est autre chose quand on y est confronté.

— Je ne peux que te croire sur parole.

Selim n’a vu qu’une seule victime du Somm, juste avant le début de la quarantaine parisienne. Le spectacle était terrifiant par sa normalité : une femme de cinquante ans endormie, allongée dans son canapé, inconsciente de tout ce qui l’entourait. Sauf qu’elle ne se réveillerait jamais, qu’elle mourrait trois jours plus tard, et que tout ce que contenait son appartement, ses meubles, ses livres, ses vêtements, était potentiellement contaminé par la maladie. Selim a eu l’impression de se tenir dans un endroit toxique, dangereux, menaçant, tant qu’il en a rêvé plusieurs fois depuis. Il touchait quelque chose dans ses songes, et se réveillait en sursaut parce qu’il était sûr qu’il allait mourir à son tour.

Il soupire, ne sachant que dire afin de rassurer son ami. Romain va mourir, et il en a conscience…

— Tu veux que je fasse quoi ? demande Selim.

— J’ai déjà mis tous mes trucs en ordre. Il y a une lettre pour ma famille et une pour Gabrielle. Justement, au sujet de Gabrielle… Elle ne doit pas être au courant. Pas avant que je… pas avant que je m’endorme. Tiens-la éloignée, empêche-la de venir me voir.

— Tu es sûr ? Tu ne veux pas lui dire au revoir ?

— C’est trop difficile. Je sais en plus qu’elle tentera de rejoindre Paris et je refuse qu’elle prenne le moindre risque. Fais ça pour moi, s’il te plaît.

— OK.

Un calme glacial commence peu à peu à envahir Selim. Passé la sidération, il parvient à se remettre en mode « machine », à analyser les faits sans se laisser déborder par les émotions, les siennes et celles des autres. Faire le tri entre ce qui est contrôlable et ce qui ne l’est pas, voilà la clef ; or, ici, il ne peut plus rien pour Romain.

— Tu penses qu’il te reste combien de temps ? interroge-t-il.

— Deux jours grand max.

Selim note l’info sur un calepin aux pages couvertes de gribouillages, puis annonce :

— J’appellerai les secours dans quatre jours. S’ils te retrouvent alors que tu es encore conscient, ils vont tenter de te ranimer et seront contaminés à leur tour.

— Pas si j’accélère le processus.

Le ton décidé foudroie Selim, qui laisse tomber son crayon. Mais en fait de stupéfaction, c’est la colère qui l’emporte.

— Tu ne feras pas ça, Romain, gronde-t-il. Parce que si nous parvenons à trouver une solution, tu seras hors-jeu.

— Tu sais très bien que vous ne trouverez pas de solution dans les sept jours. C’est trop tard.

— Non. Il n’est jamais trop tard et ça ne fait pas partie de la procédure que nous avons mise en place.

— J’emmerde la procédure.

Selim ne prend même pas la peine de répondre, le signe le plus évident de son mépris. Et Romain le capte parfaitement.

— D’accord, tu as raison, soupire-t-il après un silence.

— Tu as toujours la geis d’Alpha ? Celle qui atténue les effets de la magie ?

— Ouais, j’ai commencé à l’appliquer. Je ne sais pas si ça servira à quelque chose, mais bon.

Un message apparaît sur l’écran de l’ordinateur, ce qui attire l’attention de Selim. Quelqu’un est allé s’occuper du cas n° 23. Romain l’a sans doute vu lui aussi, puisqu’il dit :

— Je vais te laisser bosser, tu as du taf.

— Rappelle-moi si tu as besoin de parler. Et si tu peux me prévenir quand tu t’endormiras…

— Je vais essayer. Tu n’oublies pas pour Gabrielle, hein ?

— Ne t’inquiète pas.

— Super. Putain, j’ai le seum, mec. Pour de bon cette fois.

Selim l’entend s’esclaffer à l’autre bout du fil. Romain disait souvent en rigolant qu’il attraperait le seum à force de prendre des risques comme ils le font, mais pour une fois, cela ne prête pas vraiment à rire.

— Je suis désolé, Romain.

— Ça ira. Si ça permet de sauver le monde… c’est déjà ça. Fais attention à toi.

— Bon courage. À plus tard.

Selim coupe la conversation et ouvre un autre message sur le forum, mais les mots se mélangent sous ses yeux, si bien qu’il doit relire trois fois la même phrase avant de la comprendre. Puis il se prend la tête entre les mains et se force à respirer profondément.

Ils savaient que certains d’entre eux finiraient par tomber malades à leur tour. Cela faisait partie des risques. Si Romain est le premier à succomber, il ne sera sans doute pas le dernier… Mais comment stopper cette épidémie ? Comment l’enrayer alors que rien ne semble capable de se mettre sur son chemin ? Doit-on l’ajouter à la longue liste d’événements surnaturels qui s’abattent sur la planète depuis des mois ?

Les sorciers le pressentent depuis longtemps, quelque chose est en train de muter. La machine du monde s’apprête à changer de régime, les signes s’accumulent, la magie s’affole… Le soleil qui s’éteint, les vagues d’agressions et d’attentats, le Somm, tout cela n’est que la partie émergée de l’iceberg ; dans l’ombre, d’autres phénomènes surviennent. Des apparitions d’esprits de plus en plus nombreuses, ou bien des non-morts, des élémentaux, des exorcismes qui tournent mal, des visions de catastrophe à venir. L’on a pensé que tout avait commencé lors de l’éclipse solaire partielle de novembre dernier, mais à mesure que les sorciers enquêtent, ils rapportent d’autres événements d’ampleur, ou des détails qu’ils n’avaient pas encore remarqués jusqu’ici.

Un point de départ lointain, pour un résultat dont on ignore tout. Selim parvient à repousser sa trouille la plupart du temps, mais pas toujours. C’est parce qu’il a peur qu’il se consacre à détruire le Somm, à tenter de comprendre la tempête qui se profile peu à peu. Cela se fera sans Romain, qui va payer de sa vie leur impuissance à tous.

Selim a promis de ne pas prévenir sa petite-amie, du moins pas avant d’être sûr que Romain se soit bien endormi. Il n’a pas envie d’obéir ; sur son téléphone, il cherche le numéro de la jeune femme, une musicienne et sorcière comme eux, regarde longuement son pseudo – Fragmenta – s’afficher sur l’écran.

Il n’a pas envie d’obéir, mais il le fera quand même. Et elle lui en voudra à mort.

À la place, il envoie un message à Agathe, chez qui Gabrielle s’est réfugiée pendant la quarantaine. Il ne souhaite pas forcément lui parler, ni prendre le risque qu’on écoute leur conversation ; Gabrielle pourrait se trouver dans le coin. Selim se sent lâche, pour le coup, ce qui ne lui fait ni chaud ni froid d’ordinaire. Il faut croire que les temps ont changé.

Romain est malade. Empêche Frag de le contacter.

Selim ne s’est jamais vraiment entendu avec Agathe, qui le trouve trop cynique – alors qu’il pourrait aisément lui retourner le compliment. Pour une fois cependant, il la plaint. Elle lui répond dans les cinq minutes, la preuve qu’elle non plus ne dort pas à cette heure tardive.

Merde. Combien de temps ?

Deux jours. Trois si les sorts d’Alpha fonctionnent.

Soudain, Selim songe qu’il n’aurait peut-être pas dû la prévenir, car Agathe risque bien de faire fi des volontés de Romain en révélant tout à son amie. Mais sa réponse le rassure :

OK. Tu me tiens au courant ?

Puis :

Bon courage à Paris.

Oui, les temps changent. Même Agathe devient sympa.

Ce qui lui fait penser à quelque chose, un fait oublié dans la chronologie des événements. Agathe et son pote Is ont tous les deux participé à un exorcisme en Bretagne, un cas étrange qui leur a donné du fil à retordre et qui demeure encore inexpliqué. Cela s’est produit avant l’éclipse solaire, pendant l’été. Selim entoure le mois d’août du calendrier de 2014 et ajoute un point d’interrogation à côté ; il devra demander des explications à Agathe, qu’il soupçonne d’avoir menti.

Quand il revient à son bureau, après avoir récupéré sa tasse de café froid, Selim découvre un nouveau fil posté sur le forum.

[Foyer épidémique – Lille]

Hectov : Retrouvé les 2 personnes atteintes du Somm détectées à Lille (Silence avait raison). Secteur bouclé autour de la ville : Aurore les routes par le nord et moi par le sud. Ai profité de la trouille des habitants d’une commune pas très loin pour provoquer une émeute & bloquer l’autoroute A1. Intervention des keufs avec plusieurs blessés + un incendie. Pas fier de moi sur ce coup-là, mais ne voulais pas prendre de risques. Ai posé 3 gessa autour de la ville pour éviter la propagation du Somm.

Les 2 cas étaient déjà endormis quand nous sommes arrivés. Avons prévenu les autorités. Pas d’autres malades détectés dans la région, mais impossible d’être sûr.

Restons sur place avec Aurore au cas où. Faites gaffe à vous.