Dire au revoir

Dans un mois, le tome 3 de ma trilogie sera publié, après plusieurs années à s’arracher les cheveux dessus à travailler sur cette histoire. Il était temps : j’ai eu la sensation de m’enliser dedans, entre les difficultés à croire en mon projet, le manque de motivation et le changement de rythme d’écriture. Mais ça y est, tout est presque prêt, vous aurez bientôt la fin de l’histoire et je vais pouvoir changer d’ambiance.

Mais avant ça, il faut dire au revoir. Et c’est une autre paire de manches.

Dire au revoir à des personnages avec lesquels on a vécu pendant des années. Dire au revoir à un univers, un arc narratif, une menace à vaincre. Dire au revoir à ce morceau d’histoire construit il y a longtemps, bâti brique par brique, note par note, rédigé dans la sueur et les larmes. Tout ça pour qu’un jour, on reçoive le livre imprimé et on le mette dans sa bibliothèque au milieu des autres. Puis passer à autre chose, comme si l’impression fixait les mots sur le papier de manière définitive, comme si le livre vivait enfin sa propre vie, seul et indépendant.

En vérité, je ne passe jamais vraiment à autre chose, puisque mes personnages sont amenés à revenir à plus ou moins long terme. Pourquoi j’ai décidé d’écrire une fresque littéraire dans laquelle chaque roman est lié aux autres, à votre avis ?

Pour pouvoir dire au revoir, et pas adieu.

Je n’ai pas dit adieu à Oxyde et à Élias, quand j’ai terminé le Temps des cendres, tout comme je n’ai pas dit adieu à Filius, à Giovanna, à Augusta, à Christopher. Chacun de mes personnages est un chapitre non clos ; chacun de mes romans est un passage vers un suivant, une histoire qui ne se termine pas. Et quelque part, ça me rend l’exercice de terminer un livre un peu plus facile.

Alors oui, je dois dire au revoir malgré tout. Ce n’est pas parce que ces personnages doivent revenir plus tard (en particulier à la fin du GP, qui se fera un peu en mode « Avengers, assemble ! » dans Endgame) que je ne fais pas mon deuil d’eux. Lorsque j’ai terminé le Temps des cendres, je savais que je ne reverrai pas Oxyde et Town de sitôt, surtout en suivant ma liste de livres à écrire pour arriver à la conclusion du Grand Projet. Là, dans les faits, Oxyde ne réapparaîtra pas avant la saga finale, à moins que je décide d’écrire un roman un peu plus indépendant et pas prévu, mais vu que je compte aller au bout sans prendre de détour… Eh bien, ça n’arrivera pas. Donc à plus tard, Oxyde, tu me manques mais pour le moment, il faut faire avec.

C’est pareil pour Marcheurs de rêves. Si j’avais hâte de mettre enfin un point final à cette trilogie, je n’étais pas prête à dire au revoir aux personnages qui l’arpentent. J’ai passé tant de temps à creuser la tombe l’histoire des St. John et des Valentine que ne plus vivre à leur côté, en particulier la fratrie au centre de la trilogie, me fait tout drôle.

J’ai bousculé l’organisation de mes communautés de sorciers et je les laisse maintenant se débrouiller. J’ai clôturé l’arc de Lili jusqu’à l’apocalypse, et je dois la laisser tranquille. Je ne reverrai pas la magie des rêves (du moins pas telle quelle) avant un bon moment, et même pire que ça, je n’écrirai pas dans un monde contemporain au cours des prochains mois (voire de l’année qui vient, en fonction du temps que me prendra mon prochain projet).

Le deuil de ses propres histoires est un sentiment difficile à décrire à ceux qui n’écrivent pas. Cela ressemble à de l’auto-fan-service, de l’extérieur : l’obsession un peu étrange d’un fan pour un univers imaginaire, avec comme particularité que cet univers est le sien. Cela peut paraître bizarre, voire ridicule, de s’enticher à ce point de ses personnages et de son monde. Mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit de partie de soi. De fragments de l’auteur. Des bouts de personnalité, de souvenirs, de passé, d’espoirs et de douleurs qui prennent cette forme particulière pour apparaître dans le vrai monde, pour quitter la tête de son créateur.

Leur dire au revoir… C’est dire au revoir à ces morceaux de soi. Se faire mal avec, parfois. Puis les ranger dans une boîte, elle-même entreposée dans un placard en attendant qu’on les ressorte — ou pas.

Peut-être qu’on ne se remet jamais d’avoir écrit la fin d’une histoire. En tout cas, moi, c’est le sentiment que j’ai. Prolonger indéfiniment l’exploration de mon multivers me permet de continuer le voyage autant que je le veux, mais en même temps, je ne dis jamais adieu, je ne clos jamais mes dossiers. Pas tout de suite, du moins.

Je sais que la fin arrivera un jour. J’espère pouvoir l’écrire et terminer enfin cette histoire qui a commencé il y a plus de dix ans (on ne sait jamais ce qui peut se passer d’ici là !), mais il reste toujours une question sans réponse pour l’instant : que se passera-t-il ce jour-là, au moment où tout ça finira ? Aurai-je encore envie d’écrire, ou aurai-je dit tout ce que j’avais à dire ?

Mystère et boule de gomme.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *