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Onirography

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Les égrégores de Victoria St. John

[7] Un bracelet de turquoise

En savoir plus : Les égrégores de Victoria St. John Lire le 1er épisode

 

Jacob attend là depuis des heures. Assis sur un muret, les coudes appuyés sur ses genoux et le menton posé dans sa main, il observe les passants sans bouger à la recherche d’une victime à dépouiller. Le soleil rouge de Kalir se tient à son zénith, signe que le marché va bientôt fermer ses portes ; commerçants et acheteurs se pressent pour terminer les négociations en cours, avant que la cloche de cuivre des halles ne résonne sur la place. C’est le jeu, ici : l’on ne marchande pas en dehors des horaires prévus, une vieille superstition qui n’a plus vraiment de sens mais que tout le monde met un point d’honneur à respecter.

Peu de gens remarquent Jacob lorsque ce dernier se tient en faction près des étals. Ou du moins, ils ne s’en méfient pas. Il ressemble aux mercenaires en permission que l’on croise parfois, avec ses vêtements de cuir et les deux poignards accrochés à la ceinture, et pourtant il n’en a pas la carrure. C’est un voleur en réalité, doublé d’un arnaqueur de première ; une crapule qui se sert sans vergogne de sa belle gueule et de son bagou afin de tirer un maximum d’argent à sa proie. Quand il s’approche de la personne sur laquelle il a jeté son dévolu, la victime est d’abord subjuguée par sa voix, chaude et un rien rauque, puis par sa beauté. Peau mate, cheveux noirs et bouclés, sourire ravageur… Ce qui fait oublier, pour un temps, ce qu’il est vraiment.

L’étranger, le bâtard. L’enfant de Theodorus de Shyr, le riche commerçant à l’immense flotte parcourant les mers, et d’Asmahane Endresen, la fille d’une sorcière du désert.

Un mage du sable, aussi, qu’on dit capable d’entendre les esprits des morts perdus dans le désert du Centre. Voilà un pouvoir que Jacob n’a jamais pensé détenir, bien qu’il n’en mettrait pas sa main à couper.

Ce sont ses yeux qui troublent ceux qui le croisent. L’un est noir comme la nuit, et l’autre rouge comme le grenat, brillant et sombre, porteur peut-être d’une double vue, croient-ils. Ce qui le fait sourire, à chaque fois, et lui retire ses scrupules à détrousser les passants imprudents.

Il a trouvé une proie. Là, cet homme… Il se promène entre les échoppes du marché, les mains dans les poches et l’air distrait. S’il est grand, il ne paraît pas très athlétique, comme en témoigne la bedaine qui distend sa tunique bleue. Jacob n’aura aucun problème à le dépouiller de sa bourse, et si l’homme se rend compte qu’on tente de le voler, il ne pourra pas courir bien longtemps. Une proie parfaite.

Mais avant qu’il puisse se lever, une silhouette familière apparaît dans la foule, ce qui fait hésiter Jacob. Il se fige après avoir reconnu la femme qui s’avance vers lui d’un pas tranquille.

— Quelle surprise, de Shyr, lance-t-elle à son attention.

— Je n’aurais pas mieux dit.

Malgré son ton détaché, il ne peut réprimer sa nervosité. Le ventre qui se contracte, et le cœur qui chute… Non, l’apparition de Ceren en ce jour d’été ne le ravit pas, en particulier pour les remords qu’elle lui inspire.

La jeune femme est vêtue comme lui, de cuir et de toile sombres, et porte ses longs cheveux roux réunis dans une tresse négligée. Sa peau est burinée par le soleil, ses yeux bleus brillent de leur éclat habituel, entre la fierté et la dureté, et le long de sa clavicule, la cicatrice est toujours là. Jacob tressaille encore à la vue de cette trace blanche sur la peau bronzée, car c’est lui qui a infligé le coup de couteau qui en est responsable.

Ceren s’assied à côté de lui sur le muret, et si son allure paraît désinvolte, sa main, elle, se tient à portée de son propre poignard.

— Te voilà en permission, toi aussi ? lui demande Jacob. Notre bon chef de guerre a décidé que ses soldats avaient droit à un peu de vacances ?

— Si seulement. Nous repartons dans une décade pour la frontière. Que fabriques-tu dans le coin ?

— Je ne crois pas avoir besoin de te faire un dessin.

La mercenaire sourit.

— Certaines choses ne changent pas, rétorque-t-elle. Toujours à traîner tes guêtres dans la région, comme si tu n’avais pas fait assez de dégâts…

Jacob ne répond pas. Il perçoit surtout l’insinuation, l’accusation : aucun des deux n’est sorti indemne de la relation tumultueuse qui s’est achevée trois ans plus tôt. À l’époque, Ceren ignorait tout de qui il était ; et lorsqu’elle l’a découvert, ses amis soldats ne l’ont pas entendu de cette oreille, et ont cherché à mettre Jacob aux arrêts, ce qu’elle a refusé. S’en est suivi un pugilat d’une incroyable violence, durant lequel un des mercenaires est mort sous les coups de Jacob, qui a aussi blessé son amante sans le vouloir. Depuis, ils ne se sont jamais revus.

— Tu le portes encore… murmure soudain Ceren, ce qui le sort de ses pensées.

Elle lui prend le poignet, où sont accrochés une multitude de bracelets. Argent, perles de verre ou de pierres… L’un deux, en cuir et turquoise, était un cadeau de Ceren, dont Jacob n’a pas souhaité se débarrasser. Il l’avait blessée, blessé son corps et son cœur, il lui avait menti, l’avait trahie, et n’a jamais pu se le pardonner. Avec le temps, sa culpabilité et sa honte se sont estompées, mais pas les souvenirs, qu’il garde à présent à son poignet.

Comme il ne répond pas, Ceren reprend, les yeux rivés vers la foule :

— Ces perles portent la couleur de l’océan. C’est pour cela que je les aimais tant.

— L’océan m’a toujours terrifié. Ce bleu à perte de vue, cette promesse de mort…

— Il existe donc quelque chose qui t’effraie, Jacob de Shyr ?

Il lâche un petit rire, désabusé et amer.

— J’ai eu peur de t’avoir tuée, reprend-il. Mais ça, ça ne compte pas.

— Et pourquoi ?

— Parce que le résultat est le même : tu es partie. Dès que tu as appris qui j’étais, dès que tu as su, tu t’es enfuie. De plus, tes amis ont tenté au mieux de me mettre en prison, au pire de me faire la peau. Et tu n’as pas bougé pour les arrêter.

Cette fois, c’est au tour de la jeune femme de garder le silence. Parce qu’il a raison : quand elle a découvert qu’il était non seulement un voleur mais également l’héritier de Shyr, elle a cru qu’il la trahissait pour de vrai. Elle a même pensé qu’il jouait avec elle, et son esprit s’est fermé, son cœur s’est asséché, et elle n’a pas retenu ses compagnons d’armes alors qu’ils essayaient de lui mettre la main dessus. Pas tout de suite, en tout cas.

— J’ai cru que tu me voulais du mal, hasarde-t-elle, et que notre histoire ne valait rien.

— Ne mens pas, s’il te plaît. Tu sais parfaitement que je n’ai rien souhaité de tel, je l’aurais déjà fait dans ce cas-là. En réalité, tu n’as pas encaissé d’être tombée amoureuse d’un criminel, avoue-le.

Ceren ouvre la bouche afin de répondre, mais aucun mot n’en sort. Jacob se doute qu’il a visé juste. Il se souvient encore de l’éclair de compréhension passant dans ses yeux bleus au moment où elle a trouvé, dans ses affaires à lui, la clef de cuivre du manoir des Shyr. Une clef d’ornement, sertie d’une impressionnante pierre noire, dont la forme a servi de modèle pour le sceau de la famille et de la compagnie commerçante qui lui appartient. Seul le fils disparu de Theodorus de Shyr pouvait posséder cette clef – le père et la mère ayant tous les deux péri en mer après un naufrage – et c’est ce que Ceren a réalisé tout de suite, avec stupeur. Elle était l’amante de cet homme, celui que dix pays recherchaient pour vols, trafic d’influence et meurtres, et elle ne s’en était pas rendu compte. Ce regard-là, plein de déception, de colère, mais aussi de résignation, Jacob n’a pas pu l’oublier.

— Que puis-je faire pour que tu me pardonnes, alors ? demande la jeune femme après un silence.

— Je n’ai jamais considéré qu’il y avait quelque chose à pardonner. Après tout, j’ai failli te tuer et je m’en suis longtemps voulu pour ça. Nous pouvons dire que nous sommes quittes, tu ne crois pas ?

— D’accord.

Ceren ne paraît pas convaincue, juste méfiante. Son ancien compagnon a la rancune facile et ne fait que rarement table rase du passé, si bien que sa subite magnanimité la surprend. Son calme, aussi ; mais Jacob n’a plus aucune envie de remettre cette histoire sur le tapis.

Le comprenant, la mercenaire semble se décider à partir. Elle se lève, époussette sa tunique, puis dit :

— Je ne pensais pas que tu oublierais si vite.

Un groupe de soldats s’approche sur la place, l’escouade dont fait partie Ceren. Lorsqu’il les repère, Jacob se tend et rabat sa capuche sur son visage. La jeune femme le rassure :

— Je vais les éloigner, le temps que tu quittes l’agora. Sois gentil, évite de te faire remarquer, pour une fois.

— Bien, madame.

Il se lève à son tour pour se diriger vers la ruelle voisine. Ceren lui adresse un signe d’adieu, auquel il répond en songeant qu’il la voit sans doute pour la dernière fois. Ce qui ne le chagrine pas vraiment, et le remplit au contraire d’une étrange satisfaction : elle lui a avoué à demi-mot qu’elle n’avait pas oublié, contrairement à lui.

Lorsque les soldats rejoignent Ceren, Jacob a déjà disparu, fondu dans les ombres.

(bannière : photo par Brittany Gaiser, modifiée par l’autrice)

[6] Vaisseau de verre

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Les souvenirs d’amertume et de regrets s’échouaient toujours sur la plage. Ramenés par le courant, perdus dans l’écume, ces frêles esquifs étaient rongés par le sel et le poids des années, et leurs couleurs se fanaient sans bruit, sans personne pour les voir.

Verre poli, bois flotté, colliers de coquillages… et parfois des bouteilles jetées à la mer, dont les messages étaient noyés, rendus illisibles par l’eau froide.

Encore un, aujourd’hui. L’encre s’était effacée sur le papier, renvoyant ces mots d’espoir ou de résignation à l’oubli, mais Victoria pouvait les entendre lorsqu’elle s’en empara ; elle écouta leur musique un rien dissonante, et perçut la fêlure, l’émotion trop longtemps contenue entre les parois de cet étrange vaisseau de verre.

Tu chantais de ta voix de fumée, peinte dans ma mémoire :

« Si j’étais un ange, je n’aurais pas d’ailes. »

Qu’elles soient perdues ou arrachées, brûlées par le soleil, je n’en aurais pas voulu non plus et t’aurais suivi jusqu’au bout, jusqu’à chuter du ciel, tomber avec toi, rendus tous les deux à la poussière, laissant derrière nous les échos de nos rires et de nos pleurs.

Pourtant, tu n’es pas là, et c’est seul que je tombe. C’est seul que je chute, avançant d’un pas sur le vide, pour effacer de ma mémoire ton visage regretté.

La main de Victoria tremblait à la lecture de ce douloureux appel. Elle fit alors quelque chose qu’elle n’avait jamais fait auparavant, mue par une intuition peut-être, ou un fol espoir : elle roula le papier – si étrange, blanc ligné de bleu – et le glissa dans le flacon, qu’elle referma aussitôt. Puis elle rendit la bouteille à la mer. Elle pria les vagues de l’emporter, de l’accompagner jusqu’au destinataire de ces mots.

(bannière : photo par Brittany Gaiser, modifiée par l’autrice)

[5] Reanimation

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[TW : suicide]

Saul a la particularité de voir plusieurs futurs probables au présent qu’il est en train de vivre.

Mais en rêve, seulement en rêve.

Réveillé, il lui est impossible d’entrevoir ce qui pourrait bien se passer – là, par exemple, dans combien d’avenirs se planterait-il en voiture, alors qu’il roule à près de 150 km/h, de nuit, sur cette autoroute déserte ? C’est le genre de question qu’il se pose quand son esprit hyperactif n’est pas occupé. À cet instant, il aurait donné n’importe quoi pour se trouver ailleurs. Pas dans cette bagnole, pas sur cette route, pas ce jour, ni cette année, ni même ce monde.

Ailleurs. Dans un monde parallèle, dans lequel Olivia aurait répondu à son coup de fil au lieu de ne pas décrocher et de laisser son téléphone sonner dans le vide à n’en plus finir.

Dans son rêve cette nuit, c’était elle qui l’appelait. Voix lointaine et hachée qui ne parvient plus à articuler les mots. Les syllabes qui s’érodent, s’essoufflent et se perdent.

Saul, j’ai fait une connerie.

En se réveillant, il a attendu en vain le coup de téléphone. Et comme elle-même ne répondait pas lorsqu’il a tenté de la joindre, il a compris que le futur en cours était peut-être celui qu’il redoutait le plus. Il a alors sauté dans sa voiture et a roulé sans regarder le compteur, craignant à chaque instant d’arriver trop tard.

Il existe des dizaines de futurs possibles pour Olivia, et pour lui-même, et chaque personne présente sur cette Terre. En général, Saul ne se risque pas à y jeter un coup d’œil ; il refuse de se laisser porter par le courant de ses rêves, parce que ce sont toujours les vagues menant à la mort des autres – ou à la sienne – qui s’avèrent les plus faciles à emprunter.

Tu as fait quoi ? a-t-il demandé à Olivia.

Elle n’a pas répondu, mais il a deviné qu’elle avait, encore une fois, avalé trop de médicaments.

Appelle le SAMU, a ordonné Saul. Raccroche et appelle-les.

Elle a raccroché, mais il ignore si elle lui a obéi. Ce qui n’a pas d’importance, puisqu’il s’agissait d’un rêve, d’un futur qui ne se produira pas.

Et si elle était partie bosser et avait oublié son téléphone ? songe Saul.

Dans le pire des cas, il se serait planté et elle pourra se foutre de lui. Saul l’espère, d’ailleurs. Il espère se faire du souci pour rien, et qu’elle n’essaiera pas de mettre fin à ses jours comme il l’a vue si souvent dans ses rêves – mais aussi dans le vrai monde. Elle l’a déjà fait plusieurs fois, elle l’a déjà tenté. Malheureusement, Saul connaît trop bien la portée de ses songes pour imaginer se tromper…

Il ne parviendra pas à arriver avant qu’elle ne prenne ces médicaments, il vit bien trop loin.

Personne n’est jamais là quand je réalise que je me suis loupée, lui a-t-elle confié un jour. Personne n’est là quand je me réveille.

Si quelqu’un est présent pour une fois, cessera-t-elle de croire qu’elle n’a aucune place dans ce monde ?

Au moment où Saul formule cette pensée, P5hng Me A*wy démarre dans sa playlist aléatoire, son titre favori de Reanimation. Foutu coup du hasard. Qui sait que son chanteur se suicidera dans quelques années ? C’est l’une de ses nombreuses prédictions, un futur possible qui se répète à l’infini, de ceux qu’il aimerait effacer de son esprit. Certaines personnes n’ont pas d’autre destin, semblerait-il, que de s’ôter la vie. Et beaucoup d’entre eux en ont parfaitement conscience, ce qui les conduit toujours à cette extrémité, comme une prophétie auto-réalisatrice.

Et Olivia en fait partie.

Les avenirs dans lesquels elle s’en sort s’avèrent bien trop rares ; dans tous les autres, elle disparaît. Saul espère que ce futur qui s’annonce ne sera pas de ceux-là.

Il se raccroche à un autre avenir possible, celui dans lequel il patiente dans la sinistre et froide salle de réanimation, attendant qu’Olivia ouvre les yeux pour lui montrer que quelqu’un est là, présent pour elle lorsqu’elle émergera de ce coma provoqué par les médocs. Un monde dans lequel elle s’en tirera, l’esprit encore endormi, la mémoire en lambeaux, mais pas seule, pas cette fois.

Changement de piste.

Une étrange image passe par la tête de Saul, qui ne peut s’empêcher de sourire malgré son angoisse. La vision de Victoria déposant le CD sur l’une des innombrables étagères de sa tour, disque argenté brillant de mille couleurs dont la jeune femme ne peut comprendre l’usage.

La tour. Le visage pâle de son aïeule. Les centaines d’égrégores poussiéreux, oubliés depuis des années.

La tour dans son rêve.

Ce rêve.

Saul ouvre les yeux. Dehors, l’orage gronde – voilà quelque chose qu’il n’avait pas vu dans le songe dont il vient de se réveiller. Mais tant pis ; cette fois, il n’attendra pas le coup de téléphone d’Olivia.

À peine une demi-heure plus tard, il démarre sa voiture et s’élance sur la route pour tenter d’arriver à temps.

(l’histoire de ce CD)

(bannière : photo par Brittany Gaiser, modifiée par l’autrice)

[4] Ihato

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Les habitants d’Atlacoaya considéraient les oiseaux noirs comme des mauvais augures ; et puisque l’on ne voyait plus aucun oiseau dans le désert qui entourait la Cité-sans-roi, on pensait que les jours de malheur s’étaient enfuis. Chacun s’efforçait d’oublier les malédictions et les coups du sort afin de ne pas attiser l’inquiétude. On occultait les signes, les comptait pour rien, les effaçait de sa mémoire.

Mais ce n’était pas le cas de tous.

Dans les rues poussiéreuses de la Cité, tout près de la porte des sommeils, vivaient deux petites filles, des jumelles au teint de bronze et aux iris chargés d’or, à l’esprit envahi de voix. Toutes les deux cherchaient les présages et n’en craignaient aucun. Elles les traquaient dans leur quartier, le plus pauvre d’Atlacoaya, sur les murs de pierre et d’argile, dans le ciel, si bleu et sans nuages, si effrayant parfois, dans les rêves de leurs voisins… Zih et Tih les pourchassaient sans relâche, comme si leur vie en dépendait. Et puisque l’usage de la magie était proscrit depuis la Grande Colère, elles le faisaient en silence, l’unique condition imposée par leur mère.

Je ne peux vous demander de museler vos dons, leur avait-elle dit. Seulement de prendre garde à ce que personne ne vous surprenne.

Yirat craignait toujours que ses filles se trahissent un jour. Pourtant, elle les encourageait à s’exercer, à aiguiser leurs pouvoirs si particuliers. À sept ans, elles découvrirent grâce à leurs rêves les ruines oubliées d’un puits, offrant ainsi à leur quartier un nouvel accès à l’eau potable ; à neuf ans, elles redonnèrent vie à une parcelle de terre stérile depuis des années.

À dix ans, elles racontèrent à Yirat qu’elles avaient voyagé vers d’autres mondes dans leur sommeil, et que ces mondes étaient morts.

Zih et Tih émerveillaient leur mère chaque jour ; rien ne pouvait dépasser l’amour qu’elle leur portait, à part peut-être la peur qu’on leur fasse du mal. Elle y songeait souvent lors de ces instants où le temps semblait se figer dans la lumière rouge projetée sur Atlacoaya, les soirs d’été. Le soleil qui disparaissait derrière les dunes, la cité dans le sable qui n’en finissait pas d’étouffer, prise dans l’atmosphère brûlante et sèche de fin du monde qui les accablait depuis si longtemps… Yirat ressentait toujours ce serrement dans le cœur lorsque le silence se faisait, lorsque la rue se vidait de ses habitants pour se préparer à la nuit, avant la venue des ombres. Il lui semblait que les secondes s’écoulaient plus vite et plus lentement à la fois, prémices d’un changement à venir. Un bouleversement, une porte qui s’ouvre – ou qui se ferme. Ne pas savoir l’affolait.

Ce soir-là, elle trouva Tih dans la pièce principale de leur petite maison ; elle dessinait sur un parchemin à l’aide d’un morceau de charbon, le visage concentré.

— Où est ta sœur ? lui demanda Yirat. La vieille Serre va bientôt arriver pour le repas, j’espère que Zih est rentrée.

Tih leva la tête de son ouvrage afin de regarder sa mère, les yeux plissés, un peu ailleurs.

Elle l’appelle, songea Yirat. Elles se parlent.

Ce n’était pas la première fois, mais cela la troublait toujours.

La fillette sourit alors, de ce sourire rayonnant, à la fois innocent et sage, comme si elle avait déjà vécu mille vies.

— Zih est dans la cour. Elle a trouvé un oiseau !

Un oiseau. Le ventre de Yirat se contracta malgré elle, et une étrange appréhension s’imposa, vestige de superstitions d’antan, de peur irrationnelle.

« Dans la nuit et dans le sable vint un jour Ihato, qui sema la désolation entre les murs d’Atlacoaya, et lâcha ses ombres dans les rues. »

Les mots se déversèrent tous seuls dans sa tête, précis et terrifiants. Yirat pouvait réciter par cœur le conte d’Ihato, l’oiseau noir venu punir les mortels pour avoir provoqué la colère du dieu Kaen. Depuis lors, la magie était interdite.

Ce ne sont que des histoires, se persuada-t-elle. Et les oiseaux ne volent pas jusqu’au désert.

Comme prévu, Zih se trouvait dans la minuscule cour cachée derrière la maison. La petite fille était agenouillée dans la terre et avait creusé un trou ; en témoignaient ses doigts aux ongles noircis, les taches sur sa robe beige.

— Oh, Zih… déplora Yirat en constatant les dégâts.

La fillette se tourna vers elle et lui adressa le même sourire éclatant que sa sœur. Dans sa main, elle tenait quelque chose, un trésor tiré de la terre.

Un crâne d’oiseau, fragile et ancien, aux larges orbites vides, au bec effilé.

— Je pense que c’était un oiseau noir, dit Zih. Je l’ai vu dans un rêve.

Elle admirait sa trouvaille en l’observant sous toutes ses coutures ; Yirat, elle, força son cœur à s’apaiser.

— Lorsque j’étais enfant, apercevoir un oiseau noir était un mauvais présage, raconta cette dernière d’une voix tremblante. Il apportait le malheur, comme Ihato.

— Les oiseaux noirs n’apportent pas le malheur, ils annoncent les changements. Mais la plupart du temps, ces changements sont douloureux. Et ils coûtent cher, parfois.

— Que veux-tu dire ?

Zih ne répondit pas, et haussa les épaules. Ses yeux dorés se perdirent dans le vide quelques instants, ce qui inquiéta sa mère. Mais Yirat savait qu’il ne servait à rien de contraindre ses filles à lui confier leurs secrets. Elles devaient d’abord les démêler, les comprendre avant de les révéler, cela s’était toujours passé ainsi.

— J’ai vu Ihato, ajouta la fillette. Et Tih aussi l’a vue. Cette nuit.

Elle parlait à voix basse, comme si elle craignait que quelqu’un l’entende.

Ce n’était qu’un rêve, se rassura Yirat. Ihato n’est qu’une légende.

Pourtant, elle ne put réprimer un frisson. Ses filles rêvaient ensemble, et partageaient leurs songes. Et cette fois-là, l’oiseau de mauvais augure leur avait rendu visite.

Un signe. Un signe important qu’elles ne devaient pas occulter.

La nuit, alors que la maisonnée dormait en paix dans le silence d’Atlacoaya, dans ses ténèbres chaleureuses, Yirat rêva à son tour.

Voilà longtemps que son propre don ne s’était pas réveillé. Il ne s’avérait pas aussi puissant que celui de ses filles, mais il avait permis par le passé de répondre à des énigmes, et de les protéger toutes les trois.

Elle rêva d’Ihato, bien entendu. Une femme dans sa cour, petite et maigre, vêtue de noir. Elle portait une robe au tissu lourd et chaud, et brodé, couvert de dentelle. Et elle lui souriait. Elle était belle, avec ses cheveux si sombres, sa peau blanche comme on n’en avait plus vu depuis longtemps, et les rides naissantes au coin de ses yeux. Mais son regard brillait d’une tristesse sans pareille.

— N’aie pas peur, Yirat, dit-elle avec douceur.

— Comment puis-je faire autrement ? Vas-tu nous punir, encore ?

Ihato inclina la tête sur le côté, comme si elle ne comprenait pas la question. Son sourire s’élargit.

— Je voulais voir quelqu’un avant de m’en aller, rien de plus, répondit-elle. Bientôt, je ne pourrai plus voyager dans des mondes comme le tien.

— Pourquoi ?

— Il arrive que le prix à payer soit élevé pour permettre au changement d’arriver.

La plupart du temps, ces changements sont douloureux, avait dit Zih. Et ils coûtent cher, parfois.

Cela suffit à réveiller Yirat, qui ouvrit les yeux dans le noir. La silhouette d’Ihato s’effaça, remplacée par la chambre envahie de pénombre. Dans le grand lit où elle reposait, Zih et Tih dormaient profondément.

Yirat se demanda quel serait le prix, et quel serait le changement. Elle n’avait pas eu le temps de poser la question à Ihato.

Avant de se rendormir, l’image de la femme réapparut dans son esprit. Elle tenait, entre ses doigts gantés de noir, le crâne d’oiseau déterré par sa fille.

(bannière : photo par Brittany Gaiser, modifiée par l’autrice)

[3] Les pages amères

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La première chose que les visiteurs remarquaient en entrant dans le grand appartement de Louis de Faÿ, c’était sa collection de livres anciens.

Milliers d’ouvrages aux couvertures de cuir, au papier jauni par le temps, à l’encre fanée. Contes et légendes d’antan, traités ésotériques, obscurs manuscrits rédigés par des sorciers, fac-similés et éditions rares, ainsi que quelques imprimés signés de la main de leurs auteurs. Ici, un exemplaire de l’Evening Mirror dans lequel Le Corbeau de Poe avait été publié pour la première fois, dédié à Louis ; là, une copie des Fleurs du Mal offerte par Baudelaire lui-même. Dans sa propre chambre, le propriétaire des lieux avait remisé les ouvrages qu’il considérait comme les plus précieux, non pas pour leur valeur financière ou sentimentale, mais pour le thème auquel ils faisaient référence : les rêves, leurs pouvoirs et leurs mystères.

Les livres étaient rangés dans plusieurs bibliothèques en bois massif, et certaines étaient si hautes qu’elles en touchaient le plafond. Bientôt, Louis devrait déménager, une décision qu’il repoussait depuis quelques années déjà ; l’autre solution consistait à ne plus ajouter de nouveaux volumes sur ces étagères. Un choix impensable jusqu’ici.

Il y avait là l’objet d’un amour de toute une vie. De plusieurs vies, même. Une passion inépuisable qui venait, tout à coup, de prendre un tour étrange, un goût plus amer, comme lorsque l’on ouvre soudain les yeux sur la véritable nature d’une personne dont on se sentait proche.

Ce qui, en fin de compte, était le cas.

Quand il y songeait, Louis éprouvait à la fois de la honte et des regrets ; son orgueil piqué au vif conservait une cicatrice qu’il peinait à contempler. Surtout, il ne parvenait pas à admettre qu’il avait été blessé.

C’était ce livre, ce maudit livre, un recueil de nouvelles qu’il ne pouvait plus toucher sans ressentir dégoût et aigreur. Et pourtant, il l’aimait, il l’aimait tant… Jamais un livre ne l’avait transporté de cette manière, jamais une plume ne l’avait ému à ce point. Lorsqu’il le lut pour la première fois, Louis avait senti son cœur se gonfler, sa tête tourner, comme si le monde s’était accordé à son rythme, à sa pulsation, exaltée et sereine dans le même temps. Il avait eu la sensation de toucher la beauté du doigt, d’atteindre la perfection, l’absolu. Le monde ne serait plus jamais le même après cette première lecture, et il changea encore à la seconde, et Louis avait su alors qu’il ne pourrait pas s’abreuver assez de la musique de ces mots, allant jusqu’à croire que ces derniers avaient été écrits pour lui.

Le recueil contenait plusieurs textes aux accents merveilleux, pleins de magie et d’impossibilités, de créatures enchantées, de monstres d’autres dimensions. L’une de ces histoires surtout, celle qui achevait le livre, le marqua au fer rouge pour la ressemblance avec sa propre vie. Des événements relatés – que Louis s’imaginait autobiographiques – qu’il avait lui-même vécus, et dont le déroulé s’était imprimé dans son esprit avec une force hors du commun. Les émotions, les paroles des protagonistes, et la fin, la chute… Une chute dans tous les sens du terme, celle de la nouvelle, celle des personnages, celle à laquelle il avait survécu… Le monde changea, oui. Il changea pour toujours.

Il lui fallut plusieurs décennies de sa très longue vie afin d’apaiser le besoin de tourner les pages de l’ouvrage, qu’il remplaça trois fois – le premier ayant été conservé tel un trésor dans la bibliothèque de sa chambre, en bonne place, malgré son état d’usure. Par la suite, Louis découvrit les autres livres de l’écrivain, qui le transportèrent d’une façon différente : le vertige se substitua à la plénitude, et il le ressentit comme s’il retournait dans une maison aimée, ou retrouvait un vieil ami.

L’occasion se présenta, un jour de 1910, de rencontrer l’auteur lors d’une lecture publique dans une très ancienne librairie au cœur de Paris. Louis s’y rendit avec joie, heureux de pouvoir enfin mettre un visage sur celui qui l’avait ébloui et de lui faire part de son respect. L’écrivain était un vieil homme d’encore belle allure, vêtu d’un costume sombre impeccable, dont la voix chaleureuse, un peu rauque, envahissait l’établissement pour le plus grand ravissement de l’auditoire. Il lut plusieurs de ses nouvelles, les plus appréciées, et fut applaudi lorsque ce fut fini.

Louis en profita alors, et se présenta à lui. Il lui dit son admiration, la façon dont ses mots avaient changé sa vie, et lui demanda s’il accepterait de le prendre comme élève, car rien ne comptait plus à ses yeux que d’apprendre à manier la plume avec une telle virtuosité.

Mais à sa grande déconvenue, l’homme repoussa sa proposition d’un geste de la main plein de dédain, et le regarda à peine lorsqu’il signa l’exemplaire que Louis lui tendait. Pire, il lui dit :

« Je n’ai rien à transmettre. Si Dieu m’a offert un don, je préfère alors le garder, et qu’on l’enterre avec moi dans ma tombe. »

Ces deux phrases désarçonnèrent Louis. Sonné, il salua l’écrivain, reprit son livre et lui demanda de l’excuser – sans recevoir de réponse –, puis il quitta la librairie au pas de course.

Sa tête résonnait des paroles de son modèle, non pas les mots ni le sens, mais l’expression de son mépris, son arrogance. Ses oreilles bourdonnaient. Une fois chez lui, il abandonna l’ouvrage signé à son nom, et ne le toucha pas durant des semaines, préférant le laisser gésir sur le guéridon à la merci de la poussière.

Tant de déception, tant de dépit l’accablèrent… Il n’avait jamais ressenti autant de chagrin et de colère à la fois, oscillant entre l’envie de brûler son livre et celle d’adresser sa peine à l’auteur. Une blessure d’orgueil, oui. Profonde, terrible, qui le hanta durant des années. Puis sa tristesse disparut, ainsi que son indignation, mais pas l’amertume. Louis y vit une leçon, qu’il apprit de la plus cruelle des manières : ceux que nous admirons ne sont qu’humains. Et comme tous les humains, ils déçoivent, et blessent, et méprisent, parfois sans raison.

Pourquoi l’écrivain n’avait-il pas simplement refusé, au lieu de le mettre plus bas que terre ? Était-ce la jeunesse – trompeuse – que Louis arborait, la beauté froide qui était la sienne, cette malédiction qu’il traînait derrière lui comme un boulet ? Pensait-il que Louis ne montrait pas assez d’admiration et d’amour pour ses histoires ? Ou alors, l’auteur se comportait-il toujours ainsi avec ses adorateurs, les jugeant incapables de comprendre son œuvre ou de l’égaler ? Louis ne reçut jamais de réponse à ses questions, ni à la missive qu’il envoya à l’homme de lettres. Quand ce dernier mourut de sa belle mort quelques années plus tard, l’amertume s’était presque effacée, bien qu’il en restait une trace, un écho à la vue du livre qui avait réintégré sa place dans la bibliothèque.

Souvent, Louis en effleurait le dos de ses doigts glacés, et se retenait de s’en emparer, de l’ouvrir, de le parcourir de nouveau. La magie de ces lignes vivait toujours entre les pages, tout comme la ferveur qu’il avait éprouvée à chacune de ses lectures. Mais à présent, la déception et son orgueil meurtri accompagnaient son admiration, lui montrant qu’en réalité, il n’avait jamais vraiment compris la réalité de cette poésie.

Ce qui la rendait plus belle encore.

(bannière : photo par Brittany Gaiser, modifiée par l’autrice)