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600 jours d’apocalypse

Au bout de la route, encore une nouvelle pour 600 jour d’apocalypse !

Le recueil 600 jours d’apocalypse se complète petit à petit, avec cette fois une nouvelle dans laquelle on retrouve Chester et une invitée ! J’aime beaucoup ce texte qui m’est venu tout seul, et j’aimerais beaucoup poursuivre ce petit dialogue entre ces deux personnages, mais… (selon mes plans, cela ne se peut) (je ne dis rien pour ne pas spoiler la suite).

Bref, comme d’habitude, voici les informations et avertissements d’usage :

  • Le recueil 600 jours d’apocalypse est un cadeau offert aux lectrices & lecteurs de la série TOWN. De ce fait…
  • …pour lire cette nouvelle, il faudra avoir au moins lu Tueurs d’anges et/ou Onirophrénie, le mieux étant d’avoir lu les deux. Ce qui veut dire que si vous n’avez lu que Tueurs d’anges, il y aura des spoilers d’Onirophrénie, et si vous n’avez lu qu’Onirophrénie, il y aura des spoilers de Tueurs d’anges.
  • Vous pouvez la lire ici même, sur mon blog, ou bien sur Wattpad (n’oubliez pas d’ajouter votre petite étoile !).
  • Vous pouvez aussi la lire dans l’ebook disponible ici. Comme d’habitude, l’ebook gratuit a été mis à jour, vous devez donc le télécharger de nouveau si vous l’avez déjà (format .epub, .mobi et .pdf disponibles).

 

En ce moment, je suis en train de rédiger une novella qui figurera au sommaire de ce recueil : il s’agit de Mille chutes, qui se concentre sur la longue histoire de Lucifer. Cette novella ne sera pas disponible sur Internet : vous pourrez la lire dans l’édition papier que je vais faire de ce recueil, publiée au plus tard fin avril. Il y aura sans doute quelques très courts textes dedans également. Je vous en reparlerai d’ici là !

 

La fiche du recueil Lire sur WattpadTélécharger l’ebook

En attendant, une bonne lecture à vous, et n’hésitez pas à partager et à me donner votre avis !

 

Au bout de la route

  • Non classé
  • Mar 2, 2019

Texte intégral

 

Il n’y a presque plus aucune étoile dans le ciel, et celles qui résistent brillent pour toutes les autres.

Le chant du cygne des astres mourants.

Lili n’avait pas conscience qu’elles s’éteignaient une à une ; en fait, elle ne regardait jamais le ciel quand elle marchait en dessous. Son horizon se résumait à la perspective vertigineuse des terres ravagées par la lumière, aux mille nuances de gris que la cendre jetait sur les paysages. Anthracite de l’asphalte crevassé, grège des champs grillés, payne et perle des tempêtes. Et l’azur de l’été se reflétant sur la mer, un bleu qui n’existe que dans ses rêves.

La lumière, elle l’a retrouvée en arrivant à Town. La dernière ville du monde a beau n’être qu’un camp de réfugiés fuyant la colère des Cieux, elle brille comme une supernova dans la nuit, parcourue de guirlandes et de lanternes alimentées par les panneaux photovoltaïques que la poussière n’a pas encore éteints, arpentée par les survivants que les anges n’ont pas réussi à faire taire.

Mais les supernovas ne sont que des étoiles en fin de vie, en fin de compte.

Et il ne reste que cinquante-deux jours. Soit rien. Une paille.

Et alors qu’elle regarde les astres briller en silence avant de s’effacer, Lili se demande pourquoi elle s’est acharnée à avancer envers et contre tout pour parvenir au bout de la route.

Elle a erré durant des mois sous la menace des anges, et avait presque réussi à se persuader que ce périple serait sans fin. Un calendrier figé à la même date. Un sablier infini dans lequel les grains ne s’épuisent pas. Un voyage sans destination.

Et pourtant, elle y est arrivée, à destination, alors même qu’elle ne voulait pas la voir

Et il ne reste plus que cinquante-deux jours maintenant.

Les habitants de Town lui paraissent indifférents à cette terrible échéance qui se profile en détruisant tout sur son passage. Peut-être parce qu’ils vivent entre eux depuis longtemps, peut-être parce qu’ils se sont résignés, aussi… Mais Lili peine à les comprendre. Elle les entend, au loin, occupés à raviver les flammes du grand bûcher élevé sur le semblant de place au cœur du camp, un rituel immuable après lequel ils vont se réunir jusque tard dans la nuit pour manger ensemble, puis rire et s’amuser, danser parfois, et chanter… Une façon de tenir l’obscurité à distance, un sort afin de conjurer les ténèbres qui menacent à chaque instant de fondre sur eux. Un exorcisme pour ne pas perdre la tête.

Sa tête, Lili se demande comment elle ne l’a pas encore perdue, elle s’étonne toujours de ne pas être devenue folle avec le temps.

À moins qu’elle le soit déjà.

À moins que Town ne soit qu’une illusion, un mirage que son esprit malade aurait construit pour elle.

Bruit de semelles crissant sur du gravier derrière elle, soudain. Quelqu’un vient, la sortant de sa sinistre songerie, et elle soupire avec lassitude.

Le soir, quand elle cherche à fuir la compagnie des habitants de Town auxquels elle ne s’est jamais vraiment mêlée, elle se réfugie ici, dans le petit parc pour les enfants caché entre deux rangées de pavillons. Elle a demandé à Noah et à Joseph, les deux gamins avec qui elle passe le plus clair de ses journées, de la laisser seule ces moments-là. « J’ai besoin de m’isoler, parfois, leur a-t-elle dit. Un peu comme un jardin secret, vous voyez ? » Elle s’assied alors sur une des balançoires rouillées et parle au silence, parle aux étoiles mourantes qu’elle aperçoit entre les cimes des arbres au feuillage séché, bercée par le crépitement de la torche accrochée au lampadaire non loin et par le parfum du bois brûlé.

Lili y vient de moins en moins souvent, maintenant. Elle s’est habituée à la présence des deux frères et il lui arrive même qu’ils lui manquent quand ils ne sont pas là.

Voilà pourquoi le soupir : quelqu’un vient briser sa solitude et ça la gonfle prodigieusement.

Elle se redresse sur la balançoire, faisant stopper le mouvement d’avant en arrière du bout du pied, et s’apprête à engueuler le nouveau venu, peu importe qui il est. Mais elle n’a pas le temps d’ouvrir la bouche qu’une voix masculine un peu haut perchée lui demande :

— Hey, c’est toi qui as vu quelque chose à propos d’Élias ?

Le type s’assied d’autorité à côté d’elle, sur la balançoire voisine, sans s’embarrasser de politesse. À la lumière de la torche, ses yeux sombres brillent d’une étrange lueur presque dangereuse, de celles qui animent les étoiles en train de mourir.

Il s’appelle Chester. Lili le connaît à peine, elle ne lui a jamais adressé la parole depuis son arrivée à Town il y a trois semaines et sait juste qu’il s’occupe de diriger le camp avec une poignée d’autres survivants. Chester n’est pas du genre à mettre qui que ce soit à l’aise, et ses manières agressives n’ont jamais poussé Lili à faire le moindre effort non plus. Il ressemble à une créature hérissée d’épines, ou à un morceau de verre tranchant ; un être qui blesse tout en se blessant lui-même, et pourtant incapable de s’en empêcher. Même son apparence donne cette impression à Lili, avec son visage aigu et ses yeux cachés derrière des ombres, son crâne dont la peau est à vif sous les coups de rasoir maladroits et ses bras couverts de tatouages brûlés par le soleil, les manches élimées de son sweat gris.

— Qui m’a vendue ? répond Lili sur un ton acerbe. Nana ?

— Ouais.

Le mec ne se démonte pas et insiste :

— Alors ?

Lili laisse échapper un nouveau soupir, agacé cette fois.

— Alors oui, cède-t-elle. J’ai vu quelque chose qui concerne Élias. Rien qui t’intéressera, si tu veux mon avis. Town me parle et la seule chose qu’elle m’a apprise, c’est qu’Élias lui manque.

Elle ajoute en espérant le faire partir :

— Pas de quoi te déplacer, donc.

Chester se contente de lâcher un petit rire. Manifestement, il ne capte pas l’appel subtil à débarrasser le plancher que lui adresse la jeune femme ; au contraire, il sort de sa poche un paquet de tabac et commence à rouler une cigarette.

— Pourquoi j’apprends seulement ce soir que tu peux entendre Town ? s’enquiert-il après avoir allumé sa clope.

— Parce que je devais passer au bureau d’admission en arrivant ? Je ne savais pas que vous faisiez un recensement.

— Allez, tu n’es pas obligée de jouer les meufs blasées…

Il lui parle d’une voix si calme que l’agacement éprouvé jusqu’ici se dégonfle soudain. Lili s’immobilise sur sa balançoire pour se tourner vers lui et découvrir qu’il l’observe avec une sincère inquiétude. Ce qui ne ressemble pas vraiment au personnage.

— Tu es tellement sur la défensive qu’on t’entend presque ruminer dans ton coin, poursuit-il. C’est moi le râleur de service ici, et je ne suis pas là pour t’emmerder. Au contraire.

— Désolée.

Comme pour enterrer la hache de guerre, Chester lui tend sa cigarette.

— Merci, mais je ne fume pas, décline Lili.

— Ce n’est pas du tabac.

— Ah.

Finalement, elle tire une taffe et rend le joint à son propriétaire, se demandant s’il agit comme ça avec tout le monde.

— Et tu la trouves où, ton herbe ?

— J’en ai planté dans mon jardin. Je ne pensais pas que ça prendrait avec toute cette cendre, mais il faut croire que la lumière descendue du ciel aide un peu.

— Vous cultivez de l’herbe à Town ? Sérieusement ?

— On l’appelle l’Apo, ici. Par contre, ne va pas répéter ça à la vieille parce qu’elle piquerait une crise si elle l’apprenait.

Au même instant, Chester adresse un signe de la main à Nana qui passe au loin, un sourire de faux jeton plaqué sur le visage. La vieille femme aux cheveux blancs, elle, lui répond par un geste mi-amical mi-agacé que Lili ne parvient pas à décrypter.

— Dire que c’est la première à clamer que chacun deale avec sa trouille, ironise-t-il. Et elle refuse que l’on puisse trouver une échappatoire alors que ce serait bien plus simple comme ça. Cette hypocrisie…

— Nana fait ce qu’elle peut.

— Moi aussi. Mais tout le monde agit comme si de rien n’était alors qu’on est tous morts de peur.

Chester s’interrompt, tirant une latte dont il recrache la fumée avec lenteur. Elle s’envole en longues volutes vers le ciel, telle une prière adressée à des dieux qui n’écouteront pas. Puis il murmure :

— Je n’ai pas de pouvoir, mais je l’entends ramper, la peur. Je l’entends quand la nuit tombe, dans les ombres entre les maisons. Dans leurs voix, à eux. Elle s’insinue partout comme du brouillard. J’essaie juste de la faire taire.

Le silence s’installe entre eux deux, à peine rompu par les conversations lointaines et le bruit des flammes du bûcher. Par le battement que Lili ressent dans ses tempes, le cœur cherchant à s’échapper d’une gangue de panique qu’elle parvient à réprimer de justesse.

La peur dans les murs de Town, elle arrivait encore à ne pas la voir, ni à l’entendre. Elle avait réussi à l’occulter jusqu’ici. Elle avait assez de la sienne, alors pourquoi s’infliger celle des autres ? Si elle s’enveloppe dans sa solitude à chaque heure qui passe, c’est pour ne pas distinguer la terreur grandissante dans le regard des habitants de Town, dans celui de Noah et de Joseph, dans les yeux et les gestes de n’importe quel rescapé du Cataclysme qui aurait survécu jusqu’à présent.

Comme s’il avait entendu la panique monter en elle, Chester lui dit :

— Si tu la regardes en face, elle t’effraiera moins. À force, elle n’est plus qu’une abstraction, juste une idée.

— Facile. Je suis lâche, moi. Je ne sais pas faire face.

— Personne n’est lâche. Nana l’a dit, chacun fait comme il peut.

Alors elle obéit. Dans le noir et à côté de ce parfait inconnu, Lili inspire à fond plusieurs fois comme si elle allait plonger dans les eaux troubles d’un océan peuplé de créatures effrayantes, s’enfoncer sous la glace de la surface. Affronter les ombres, les regarder dans les yeux…

Cinquante-deux jours, songe-t-elle. Cinquante-deux cases sur le calendrier, et rien à la fin, rien pour personne. Juste le vide. Même pas la vie qui continue pour les autres.

Son cœur cogne plus fort. Sans qu’elle s’en soit rendu compte, Lili a retenu son souffle par trop de terreur, et c’est quand l’air vient à lui manquer qu’elle s’autorise à respirer à nouveau.

La perspective d’arriver à destination lui faisait terriblement peur. Et maintenant qu’elle l’a atteint, le bout de la route, maintenant qu’elle se tient au pied du mur, elle réalise qu’elle ne pourra pas y faire face sans paniquer.

— Pas très efficace, ta méthode, marmonne-t-elle en ouvrant les yeux, qu’elle ne se rappelle pas avoir fermés.

— Ça ne fonctionne pas pour tout le monde, je crois.

Puis Chester lui tend son joint une seconde fois, et l’univers devient un peu plus clair lorsqu’elle tire dessus, comme si elle cherchait de l’air.

Changer de sujet. Penser à autre chose. Oublier le calendrier, les dates qui défilent, la voie sans issue s’offrant à eux…

— Pourquoi tu tiens à savoir qui possède un pouvoir, ici ? interroge-t-elle Chester.

Il hausse les épaules comme si la réponse était évidente.

— Plus les sorciers sont nombreux et plus nous serons à l’abri. Même si l’on ne voit plus beaucoup d’anges dans le coin, ça ne veut pas dire qu’ils sont partis pour de bon. Et avec la blinde de voyants qui vivent à Town… si quelque chose de grave devait se passer, nous serions avertis. Tu sais faire quoi, toi ?

— Je vois des trucs dans mes rêves.

Lili sourit malgré elle en entendant ses propres mots. Si seulement cela se cantonnait à « voir des trucs dans ses rêves », sa vie aurait été plus facile.

Elle retourne la question à Chester avant qu’il puisse lui en demander plus :

— Et toi ?

— Pas de magie, pas de pouvoir, en dehors de celui de me mettre systématiquement dans la merde.

— C’est un talent que nous avons en commun, alors.

Il rit de nouveau, d’un rire plus joyeux cette fois, ponctué d’un autre silence plus léger ressemblant à ceux que Lili partageait avec Fañch. Des pauses et des souffles entre les mots, dénués du tic tac incessant des horloges qui égrènent leurs dernières secondes, planquées derrière le rideau du monde. Ce sont des moments qui coûtent cher ; des minutes enfuies trop vite durant lesquelles on croit que le temps ne s’écoule pas et que l’on ne peut jamais récupérer. Des oasis dans le fracas de ces heures toujours trop courtes. Lili déteste se perdre dans ces instants qu’elle regrette sitôt passés.

— Tu voulais savoir si Élias allait revenir, n’est-ce pas ? demande-t-elle ensuite.

— Oui.

— Mes rêves ne m’ont rien montré. Je suis désolée.

— Ce n’est pas grave.

Mais l’expression morose qu’il affiche lui prouve le contraire. Chester a cessé de se balancer et fixe à présent le sol couvert de terre, de sable et de poussière en fronçant les sourcils, comme perdu ou en colère.

C’est Town qui a parlé d’Élias dans ses rêves. Elle semblait si triste de le savoir loin… Alors Lili est allée voir Nana pour lui demander qui était cet homme dont la Ville évoquait le souvenir avec tant de regrets, et elle a appris qu’il était à l’origine de ce camp perdu au milieu de nulle part, ouvert afin d’accueillir les enfants qui erraient seuls sur les routes.

Et Élias est parti il y a peu de temps. Sans se retourner, sans dire au revoir à personne. Depuis, personne n’en parle, mais tout le monde y pense.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? ose demander Lili en jetant un coup d’œil à Chester.

Ce dernier observait les étoiles sans un mot avant de s’en détacher.

— Il a cru qu’il provoquerait quelque chose qui détruirait Town, soupire-t-il.

— Provoquer quoi ?

— Ana.

— Ta copine, c’est ça ?

— C’est ça.

Il hésite une demi-seconde de trop avant de répondre peut-être, assez pour que Lili y décèle un malaise ou un non-dit. Le fameux statut « c’est compliqué » dans les relations sur Facebook. Elle décide de ne pas y prêter attention afin de ne pas l’embarrasser.

— Je n’ai pas eu l’occasion de lui parler, fait-elle. Mais j’ai l’impression qu’elle n’a pas le temps de s’occuper des étrangers qui échouent ici. Pourquoi Élias croyait qu’Ana pourrait détruire Town ?

— Parce que quelque chose l’habite, et nous ne savons pas quoi. D’ailleurs, si Town pouvait t’expliquer ce qu’elle sait à ce sujet, ça arrangerait tout le monde.

— Je lui poserai la question. Tu ne devrais pas être avec Ana plutôt que de discuter avec une inconnue qui t’a envoyé chier quand tu es arrivé ?

— On s’est engueulés. Une fois de plus. Elle savait que tu es allée voir Nana et elle voulait absolument que je t’en touche deux mots. Je lui ai rétorqué qu’elle pouvait le faire toute seule.

— Et en plus, c’est de ma faute…

L’ironie dans la voix de Lili semble surprendre Chester, qui lève la tête en plissant les yeux, mais elle lui sourit afin de lui montrer qu’elle plaisante. Ou qu’elle s’en fout, plutôt. Si Ana a un problème, qu’elle vienne.

— Tu es un drôle d’oiseau, toi, lâche-t-il en souriant à son tour.

— Je te retourne le compliment.

— Je ne t’ai même pas demandé comment tu t’appelais.

— Lili.

— Et tu étais dans le groupe qui venait du Mans, c’est bien ça ?

— Oui.

Il finit par éteindre son joint avec soin, qu’il range ensuite dans sa poche. La chaîne de la balançoire sur laquelle il est assis grince sous le mouvement, déchirant le silence de la nuit comme un cri de banshee.

— C’est vrai que vous acceptez tous les réfugiés qui passent ? interroge Lili.

— Tout le monde à l’exception des pillards et des nephs ; ceux-là, on les plombe quand ils s’approchent de trop près. Pendant un temps, on a vu beaucoup de survivants arriver de partout dans le pays, et puis maintenant, plus rien. Comme si chacun s’était résigné à rester où il se trouve. Je me suis demandé, d’ailleurs, pourquoi vous avez pris tout ce temps et tous ces risques pour venir…

— Peut-être parce que certains d’entre nous n’avaient pas le choix. Parce qu’à un moment donné, il fallait partir.

— Et c’est ton cas ?

La voix de Lili s’éteint au moment où elle allait répondre.

Elle ne sait plus quoi dire. Ni quoi penser. Elle était certaine de ne pas avoir le choix de s’éloigner de Fañch mais aujourd’hui qu’elle y songe, elle se demande si ce n’était pas trop cher payé. Pour elle, et pour lui aussi, parce qu’il est impossible que Fañch lui pardonne de s’être tirée sans prévenir.

— Je pense que je n’ai pas eu le choix, dit-elle à voix basse. Mais je ne pourrai jamais en être sûre.

— Pourquoi ?

— Parce que je possède un pouvoir. Je te l’ai dit, non ? J’ai des visions dans mes rêves, et les anges le savaient. Je refusais qu’ils s’attaquent à la planque dans laquelle j’étais réfugiée, j’avais peur qu’ils s’en prennent à ceux qui vivaient avec moi. Alors je suis partie.

— Et tu les as laissés.

Elle acquiesce d’un signe de la tête, la gorge serrée.

— Je comprends pourquoi tu rumines en permanence dans ton coin, maintenant.

La remarque de Chester arrache un petit rire à la jeune femme, qui apprécie de plus en plus sa franchise. Elle l’aurait sans doute giflé, d’ordinaire, mais il a un talent certain pour mettre le doigt sur ce qu’il fait mal et étrangement, elle s’en trouve soulagée.

— Je ne suis pas sûr que j’aurais fait comme toi, ajoute-t-il. Je ne crois pas que je serais parti tout seul, même au risque d’attirer les anges et qu’ils viennent nous massacrer.

— J’y pense tout le temps et ça me rend folle. Est-ce que cela en valait la peine ? J’ai fait du mal à tous ceux que j’ai abandonnés, je m’en suis fait à moi-même, et tout ça pour leur offrir quelques jours de paix en plus ? Est-ce qu’il n’aurait pas mieux valu que je reste et que les anges nous butent tous ensemble, plutôt que de vivre chacun de notre côté ces derniers jours qui n’en finissent pas ?

— Il y a une personne en particulier que tu as laissée là-bas ?

Lili aurait dû se douter qu’il allait poser la question, mais elle ne s’attendait pas à ce qu’elle soit si douloureuse. En même temps, elle l’a provoquée, aussi, en se laissant aller à ces confidences, elle savait qu’ils en viendraient là.

À Fañch, et au vide qui le remplace à présent, au gouffre sans fin résonnant de silences gris comme un océan sans couleurs. Le bleu de ses yeux, effacé, dont elle ne parvient même plus à se souvenir.

Elle s’étonne quand elle constate que sa voix ne tremble pas :

— Je l’appelais mon ami de fin du monde. Nous nous sommes croisés le deuxième jour et nous nous étions promis d’arriver à destination tous les deux, de ne jamais abandonner l’autre. Rien ne nous attendait au bout de la route, mais nous voulions y parvenir ensemble malgré tout. Il n’y a pas si longtemps, j’ai cru que nous étions enfin arrivés, que nous allions pouvoir enfin poser nos valises et souffler, dans le calme et la sécurité d’un refuge à Nantes… mais c’était une erreur de le croire. Il n’était en sécurité nulle part tant que j’étais près de lui, alors c’est pour ça que je suis partie. Je voulais qu’il vive ses derniers jours sans avoir peur. Finalement, ses derniers jours, il les vivra dans la colère et dans la tristesse parce que j’ai décidé à sa place de rompre la promesse que nous nous sommes faite.

Pas de larmes pour ponctuer sa tirade, et des mots qui chancellent à peine. Seul son cœur manque de dérailler ; Lili doit le retenir et le rattraper avant qu’il ne tombe. Chester se contente de la fixer, sans un geste ni une parole de réconfort, mais son regard rempli de compassion suffit à la jeune femme. Elle ne veut rien de plus.

Puis il dit simplement :

— Il n’y a aucun choix facile depuis le Cataclysme. Le moindre coup de volant suffit à changer la trajectoire, surtout quand la voiture est lancée à toute allure.

— Je sais. Mais je ne peux pas m’empêcher de me dire que j’aurais dû rester.

— Et dans cet hypothétique monde parallèle créé après l’autre choix, tu regrettes en ce moment de ne pas être partie plus tôt parce que tu as aperçu des anges à la fenêtre, et tu ne sais pas comment tu vas mettre ton ami à l’abri. Peut-être même que tu l’as vu mourir avant toi.

Une éventualité à laquelle Lili n’avait pas songé, et qui la déprime encore plus. Chester a raison, tous les choix qui s’offrent à eux ne sont que des choix impossibles dans lesquels personne n’est gagnant. Et de toute façon, pourquoi s’acharner à vouloir prendre la bonne décision puisqu’ils perdront tous à la fin ?

— En tout cas, soupire Chester, s’il s’agit d’une épreuve du voisin du dessus, je ne la trouve pas très drôle.

— Peut-être que nous sommes tous morts et déjà en Enfer.

— Ah, ouais, c’est possible. Je crois que je préférerais, d’ailleurs.

Les paroles d’une chanson que Lili appréciait autrefois lui reviennent en mémoire, mais elle ne parvient plus à se souvenir du titre, ni de l’artiste.

Is it still worth fighting, Is it still worth begging

Know how heaven looks like, Let’s try hell it might be right1

Et elle a beau se creuser la tête, rien ne vient. Tout ce qu’elle aimait dans le monde d’avant s’est éteint peu à peu, effacé, renvoyé au néant comme les années délavent les couleurs des photos dans des albums.

— Un « ami de fin du monde »…, marmonne Chester tout en creusant dans la terre du bout de sa chaussure. J’aurais aimé avoir quelqu’un comme ça pendant les premiers jours.

— Tu étais seul ?

— J’étais avec ma sœur… mais elle a été tuée par un ange.

Il se frotte les yeux en soupirant, et avant que Lili puisse dire quoi que ce soit, il lâche :

— Putain, j’ai l’impression que ça fait un siècle. Je ne me souviens même plus de sa voix ou de son visage, comme si elle venait d’une autre vie.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Nous n’avons pas eu de chance, c’est tout. Il nous est tombé dessus et je n’ai rien pu faire. Et je ne peux pas m’empêcher de penser que c’est mieux comme ça, parce que… eh bien, parce qu’elle n’aurait pas réussi à supporter tout ce merdier. Isobel était jeune, et fragile, et terrifiée par tout et tout le monde… Tu vois, tu as l’impression d’être un monstre parce que tu as rompu une promesse faite à ton ami… Moi je suis un monstre parce que j’ai été soulagé par la mort de ma sœur.

— Je comprends. Et je suis sûre que d’autres ont fait bien pire.

— Je n’en doute pas une seconde.

— Ça change les gens, l’Apocalypse.

Il s’esclaffe tout en donnant un coup de pied dans le petit tas de sable qu’il vient de constituer.

— En même temps, après s’être mesuré à des anges descendus sur Terre pour nous buter, il y a de quoi, reprend-il.

— Tu en as tué beaucoup ?

— J’ai arrêté de compter. Les autres, par contre…

— Les autres ?

— Des nephs. Des pillards. Eux, je tiens le compte.

— Parce que tuer des hommes et tuer des anges, ce n’est pas la même chose ?

— Les anges ne sont que des coquilles vides. Je ne sais pas ce qui leur arrive quand ils descendent sur Terre, mais une partie de leur cerveau semble coincée là-haut, ou alors elle a grillé. Mais bon, peu importe, je n’avais pas ça comme plan de carrière. En même temps, ce n’est pas comme si j’avais un plan de carrière à la base, aussi. Je suis déjà étonné d’avoir atteint les trente ans, avec toutes les conneries que j’ai pu faire…

— Trente ans ?

— Trente-deux, en fait.

Lili hausse les sourcils de surprise. Elle ne s’attendait pas à ce que Chester ait le même âge qu’elle, lui qui fait facile dix ans de moins.

— Arrête, lâche-t-elle.

— Tu ne me crois pas ?

Il sort de la poche de son sweat un vieux portefeuille délavé duquel il extrait un document qu’il tend à la jeune femme, un passeport britannique écorné dans lequel elle trouve sa photo et sa date de naissance.

En février. Le 16. Comme elle. La même année.

— Attends… bredouille-t-elle. On est nés le même jour…

— Quoi, c’est vrai ?

La coïncidence la frappe avec violence. Quelle probabilité y avait-il pour qu’elle croise dans la dernière ville du monde un mec qui a exactement la même date de naissance qu’elle ?

— Si, je t’assure, répond Lili en lui rendant son passeport. Je n’ai plus mes papiers, je les ai perdus en chemin… mais je te jure que c’est vrai.

— Tu ne trouves pas ça génial ?

— Tu ne trouves pas ça flippant ?

— Je vais t’avouer que je ne trouve plus grand-chose flippant depuis longtemps.

— C’est vrai.

Chester se redresse un peu sur sa balançoire pour regarder les autres au loin, comme s’il cherchait quelqu’un en particulier. L’on entend plus de rires à mesure que la nuit s’obscurcit, même si les réfugiés du camp quittent peu à peu la place afin de regagner leur abri.

Puis il se rassied, l’air déçu.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demande Lili.

— J’aimerais bien fumer une clope mais je n’en ai plus, et je passe pour un emmerdeur à force d’en taxer aux autres.

— Je suis bien contente de ne pas avoir recommencé à fumer, ça m’aurait gonflé de devoir chercher des cigarettes pendant que des anges veulent me buter.

— Ouais, eh bien on fait avec ce qu’on a. Moi je n’ai pas eu envie d’essayer d’arrêter, j’avais autre chose à faire. Et maintenant, c’est trop tard pour regretter.

— Il n’y a pas de meilleur moment pour se laisser aller à regretter. Quand, sinon ?

— Et tu regrettes quoi, toi ? À part d’avoir abandonné ton pote ?

Lili hausse les épaules, et appuie sur la pointe de ses pieds afin de se balancer.

— Ce serait bien trop long et chiant, fait-elle.

— C’est toi qui as abordé le sujet. Commence.

— Parce que c’est un jeu ?

Il lui répond par un geste du menton comme pour lui dire « ouais, on va jouer, et c’est toi qui ouvres le bal ». Lili sourit.

— Je regrette de m’être laissée submerger par mon pouvoir à une époque. J’ai perdu les pédales et je me suis conduite comme une connasse avec mes proches.

Chester rit.

— Tu commences fort, répond-il. À moi : je regrette d’avoir tabassé le père de ma sœur.

— Carrément ?

— Il la battait. Je voulais lui faire passer l’envie de recommencer mais il a porté plainte et j’ai fini en taule. J’ai pris six mois. À ton tour.

— Je regrette de ne pas être morte à l’hôpital ce jour-là.

— Oh… Il s’est passé quoi ?

— J’ai gobé plusieurs plaquettes de médicaments, mais je ne me rappelle plus combien ni lesquels. J’étais dépressive.

— À cause de ton pouvoir ?

— Pas seulement.

— Et tu regrettes d’avoir loupé ?

La jeune femme acquiesce en hochant la tête. Elle n’en avait jamais parlé à personne ; et elle ne savait pas qu’elle le ferait un jour.

— Je m’en suis remise mais c’était difficile de garder le cap. Justement parce que j’étais guérie, parce qu’il fallait que je me batte deux fois plus pour ça, pour avancer malgré tout. J’avais peur que mes démons reviennent, l’idée de sombrer de nouveau me terrorisait. Et au moins, je ne vivrais pas cette apocalypse de merde aujourd’hui.

— Ouais, mais tu ne discuterais pas avec moi en ce moment même, et je trouve ça dommage.

— Prétentieux.

Le sourire qui s’affiche sur le visage de Chester, découpé dans la lumière de la torche, lui semble être le plus sincère qu’elle ait vu jusqu’ici. Leur date de naissance n’est peut-être pas la seule chose qu’ils ont en commun, manifestement ; il y a un tel soulagement, une telle confiance dans leurs mots… À croire qu’ils attendaient, chacun de leur côté, de pouvoir vider leur sac un jour. Lili craignait toujours que se confier ainsi lui ferait mal car cela reviendrait à rouvrir des blessures jamais vraiment cicatrisées, alors elle s’est tue pendant longtemps. Même à Fañch, elle n’en avait rien dit – même si elle se doute qu’il en avait deviné l’essentiel.

— À toi, dit-elle afin de ne pas laisser le silence reprendre ses droits.

Chester hésite une ou deux secondes avant d’énoncer :

— Je regrette d’avoir cru que je serais quelqu’un. J’ai passé toute ma vie à la rêver, à me dire « un jour, tu montreras à tout le monde que tu vaux mieux que ça », à ruminer ma jalousie de la réussite des autres au point d’en devenir aigri. Pour que dalle.

— Ah. Ça me parle, ça.

— Ça ne m’étonne pas. On est nés le même jour.

— Tu n’en as aucune preuve, j’aurais pu te mentir.

— Non, tu avais l’air bien trop surprise quand tu as vu mon passeport.

Les fêtards sur la place centrale de Town partent soudain dans un grand éclat de rire, comme si quelqu’un avait sorti une bonne blague. Cette joie bruyante arrache un sourire à Lili, amusée de cette normalité. Puis elle reprend la main sur leur étrange jeu de confidences :

— Je regrette d’avoir cru à une amitié. J’en ai pris soin, je m’y suis investie… et finalement c’était pour rien.

— Ce qui explique pourquoi tu rechignes à te mêler aux autres ? Parce que tu ne veux t’attacher à personne ?

— Possible, oui. J’étais un vrai cœur d’artichaut quand j’étais plus jeune, j’étais gentille, j’espérais être amie avec tout le monde… Mais on ne m’en a pas laissé le temps ; ma famille déménageait beaucoup. Tu vas quelque part, tu te fais des copains d’école, et deux ou trois ans plus tard tu peux leur dire au revoir. Les copains en question te promettent qu’on se reverra mais ce n’est jamais le cas. Alors tu cherches, tu es avide d’amitié, tu veux nouer des liens avec tout le monde en priant pour que l’un d’eux tienne plus longtemps que les autres.

— Et ce n’est jamais arrivé.

— Pas comme je l’espérais. Le lien était plus profond, mais il n’était pas plus solide que les autres. Maintenant, je pense que l’amitié est une chimère. L’amour aussi, sans doute. Étrangement, ce sont les amitiés perdues qui m’ont été plus douloureuses. J’aurais voulu avoir un ami d’enfance, comme dans les histoires ou dans les films. L’ami que tu connais depuis toujours, celui avec qui tu grandis et que tu considères comme ton frère… puis au fil des années, tu ne sais plus ce que tu éprouves pour lui, tu mélanges tout, l’amitié, l’amour, le désir, mais ce n’est pas grave parce que tu sais que quoi qu’il arrive, il sera là pour t’aider à déplacer un cadavre en pleine nuit, pour te faire passer un barrage de police à la frontière ou pour t’empêcher de sauter par la fenêtre. Je regrette de ne pas avoir eu cette chance.

— Tu triches, là, tu joues deux fois.

— Désolée. À ton tour, alors.

— Je regrette de ne pas t’avoir eue pour amie d’enfance.

Lili hausse un sourcil circonspect en se tournant vers lui, mais elle constate qu’il n’a pas l’air de plaisanter.

— Tu es gentil, tu n’es pas obligé de te moquer de moi.

— Je ne me moque pas de toi. C’est vrai.

Il se lève afin d’attraper son briquet dans une poche de son jean, et rallume le joint éteint.

— Peut-être qu’on serait amis dans un monde parallèle. On aurait été à l’école ensemble.

— Tu n’es pas anglais, pourtant ?

— Je suis franco-britannique. Et j’ai passé quasiment toute mon école primaire en France. Arrête de causer et imagine un peu : on se rend compte à six ans qu’on est nés tous les deux à la même date, et on devient les meilleurs amis du monde. Peut-être que je n’aurais jamais rencontré ma demi-sœur, que je n’aurais pas été en prison pour coups et blessures, que je n’aurais pas foutu ma vie en l’air et que j’aurais eu un métier respectable. Et toi, peut-être que tu n’aurais pas été dépressive. Et peut-être qu’en ce moment tu ne serais pas en train de faire le compte de tout le mal que tu as pu faire aux autres.

— Mais nous aurions fini par nous prendre la tête et couper les ponts. Je ne crois pas que nous sommes des gens faciles à vivre… Sans vouloir te vexer.

Chester ne relève pas, se contentant de sourire et de continuer son histoire à dormir debout :

— Tant pis, tout arrive. Je serais quand même parti à ta recherche pendant l’Apocalypse. Et toi aussi, sans doute.

— C’est beau de rêver.

L’idée lui plaît, pourtant. Et la fait presque regretter que ce ne soit pas vrai.

— Tu aimes bien ce truc des mondes parallèles, non ? remarque-t-elle.

— J’aime bien imaginer ce que je serais devenu si j’avais fait d’autres choix. C’est une manière de faire le bilan, je crois… et de constater que souvent, il n’était pas possible de faire différemment. Et que ça ne sert à rien de regretter. Je ne regrette pas du tout d’être arrivé ici, aujourd’hui, il y a juste que la destination ne m’arrange pas trop.

Au bout de la route. Toujours. Là où le voyage s’arrête.

Lili réalise qu’elle est d’accord avec lui, qu’avoir atterri à Town vaut bien toutes les destinations du monde. Elle a appris à apprécier la voix de la Ville, si chaleureuse et douce dans ses rêves, et les attentions de Nana, et les rires de Joseph et Noah.

Seule l’absence de Fañch lui pèse. Et la décision de ne pas accepter qu’il parte avec elle, car il aurait été en sécurité à Town, bien plus que dans son refuge à l’autre bout du pays. Mais elle ne savait pas ce qu’elle aurait trouvé à l’arrivée. Elle pensait qu’elle serait morte en chemin parce que les anges l’auraient rattrapée. Elle aurait préféré.

La douleur revient, tout doucement, un lent courant passant dans son ventre jusqu’à son cœur.

— Je regrette d’avoir voulu être seule toute ma vie, murmure-t-elle alors.

— On sera deux.

Après une hésitation, Chester pose sa main sur l’épaule de la jeune femme, dans un geste compatissant qu’elle accepte sans rien dire. Lili n’a pas l’impression de mériter cette attention.

— J’aimais bien me dire que tout ce que je n’avais pas dans cette vie, je l’aurais eu dans la suivante, dit-il. Ça me consolait, parfois.

— Je ne crois pas à la vie après la mort.

— Moi non plus. Mais eux (il désigne d’un geste les derniers fêtards sur la place), ils y croient. Enfin, non, ils savent. Même si là, il n’y aura plus rien après.

— Comment tu fais pour réussir à regarder la fin en face ?

— Je ne sais pas. Je suppose que ça fait partie de mon caractère.

Puis il tend de nouveau son joint à Lili.

— Ça aussi, ça aide.

La jeune femme refuse, cette fois, puis elle lève la tête vers le ciel.

Les étoiles veillent sur eux, encore. Du moins celles qui restent.

— Je n’avais pas remarqué qu’elles disparaissaient, reprend Lili. Même ça, je n’ai pas su le voir. Tout comme je n’ai pas su voir l’évidence, alors que je fuyais une vérité à laquelle je n’aurais jamais pu échapper.

— Qui était ?

— Que c’est moi qui suis responsable du mal que je me suis fait. Et encore maintenant, alors que je ressasse sans m’arrêter, tout le temps, toujours. Chaque pas, chaque parole prononcée…

— C’est toi qui l’as dit, il n’y a pas de meilleur moment pour regretter.

— Je sais.

Reprenant sa place sur la balançoire, Chester observe à son tour la voûte céleste à moitié éteinte, comme à la recherche d’étoiles filantes. Ça dure longtemps, plusieurs minutes peut-être, dans le silence et dans le vent, les voix lointaines aux accents de confidence les enveloppant de leur rassurante normalité, la tête bourdonnante de pensées, de remords, de souvenirs, et du tic tac pressant du temps qui passe. Des minutes coûteuses qui s’écoulent trop lentement et trop vite, une illusion d’éternité qu’on se prend ensuite dans les dents parce qu’on ne pourra plus jamais les remplacer.

Un astre s’éteint, soudain, comme fatigué de briller. Ils s’exclament en même temps :

— Oh !

— J’en ai vu une !

Puis Chester dit :

— Je ne pense pas que ça porte bonheur, mais j’ai l’habitude de faire un vœu quand ça arrive. Toujours le même.

— C’est quoi ?

— Tsss, ça ne se fait pas de le dire aux autres. Je fais le vœu qu’ils se gourent, tous.

— Les sorciers ?

— Les sorciers, les voyants, ceux qui « voient des trucs dans leurs rêves »… J’aimerais qu’ils se plantent et qu’on se réveille au bout du six-cent-unième jour en ayant l’air de cons.

— J’espère qu’on t’exaucera, alors.

— Et toi, tu ferais quoi comme vœu ?

Lili ferme les yeux le temps de quelques secondes, deux battements de cœur à peine, des nuages dorés dansant sur ses paupières closes, puis elle les rouvre devant la nuit.

— Je fais le vœu d’être folle. Je souhaite être enfermée dans un rêve, et imaginer tout ce qui se passe, et être la seule à vivre ce cauchemar. Et me réveiller. Dans pas longtemps si possible.

Chester éclate d’un rire joyeux que Lili ne peut qu’imiter, et leurs rires à tous les deux s’élèvent dans la nuit jusqu’aux étoiles, des échos de ce qui aurait pu être.

 

1AaRON, Beautiful Scar

Les premiers jours de cendre

  • Non classé
  • Mar 2, 2019

Texte intégral

 

Il ouvre les yeux et, l’espace d’un instant, il croit que la nuit est tombée.

Puis qu’il est devenu aveugle.

Lorsque des rais de lumière s’affichent dans son champ de vision, étranges formes mouvantes et tamisées, les dernières minutes écoulées lui reviennent en mémoire.

L’apparition de Francesca, le sol qui tremblait sous ses pieds, les adolescents paniqués qui passaient par là. Ils se sont réfugiés dans le sous-sol d’un immeuble de la résidence.

Le big bang, ensuite. Et le noir.

Oxyde émerge totalement lorsqu’un des gamins tousse. Ils se trouvent dans une cave envahie de poussière, au point qu’on n’y voit plus grand-chose. Des gémissements se font entendre çà et là. Il interpelle les adolescents :

— Hey, les gosses, ça va ?

Ils lui répondent par un oui étouffé ou un grognement. Au moins, ils sont tous en vie.

L’air est irrespirable, ses yeux commencent à piquer sévère. Il est temps de sortir de là. Mais dans le même temps, il a peur de découvrir ce qui les attend dehors.

Oxyde aide les gamins à se lever à leur tour, et ils s’extirpent ensuite de l’immeuble. Tout est couvert de cette poussière aveuglante : la route, les maisons, les voitures. À première vue, rien ne semble avoir changé dans le quartier résidentiel, à l’exception de la lumière étrange qui éclaire le tout. Élias se manifeste à ce moment-là, et son jumeau astral soupire de soulagement.

— Oxyde, ça va ? lui demande-t-il par la pensée.

— Ça va. Tu es où ?

— À Paris.

Qu’est-ce qu’Élias fabrique à Paris ? Pourquoi ne l’a-t-il pas prévenu ?

Il n’a pas le temps de lui poser la question car quelque chose se met à vibrer dans l’air, une sorte de gong assourdissant, comme une horloge géante.

Comme… un message. Une certitude qui monte, envoyée directement dans son esprit. Le monde ne résistera pas à cette vague de pouvoir tombée du Ciel.

Douze coups à l’horloge de l’Apocalypse. Douze coups, un tous les cinquante jours. À la fin, la frontière entre la Terre et le Ciel se déchirera et les engloutira. La Création disparaîtra.

Puis la sensation s’estompe. Le message est passé.

Les gamins qui se tiennent près de lui, déboussolés et terrifiés, ne semblent pas avoir perçu la même chose que lui : ils observent autour d’eux sans un mot, les yeux exorbités, mais rien d’autre. Oxyde serait-il le seul à l’avoir entendu ? Peut-être faut-il être sorcier pour capter ce message…

— Que s’est-il passé ? demande l’un des adolescents d’une voix tremblante. C’est la guerre, vous croyez ?

— Je n’en sais pas plus que vous…

Oxyde déteste l’idée de leur mentir, mais il n’a pas le temps de leur relater ce dont il est au courant. Cela impliquerait aussi de leur dire qui il est, de leur dire qu’il savait que cela se produirait, et qu’ils ne survivront sans doute pas… et il ne se sent pas le courage de s’en charger.

Comment pourrait-il leur expliquer tout ce qu’il sait ? Comment leur dire que la fin du monde a lieu, que cela prendra des mois ? Cinquante jours, douze coups à l’horloge… Moins de deux ans avant de voir venir l’extinction. Cela ne laisse pas beaucoup de temps, et paraîtra encore plus court à ces gamins.

C’était ce que Dossou voulait. Qu’Élias et lui restent en vie ce jour. Aujourd’hui, précisément. Mais pourquoi ? « Vaincre le Ciel ? » Vraiment ?

La poussière retombe peu à peu au sol, leur permettant d’apercevoir ce qui les entoure. La résidence tient debout, toujours aussi déserte, toujours aussi tranquille. La lumière brille différemment cependant, presque étouffée ; le soleil s’est voilé. Quelques personnes s’extirpent des maisons, l’air hagard. Oxyde ne sait pas s’ils ont eu le temps de se cacher ou s’ils ont eu de la chance. Ils arpentent la route centrale du quartier en titubant.

Le groupe d’adolescents s’agite : leurs parents sont peut-être encore vivants. Il les encourage à aller voir d’un sourire, car il sent qu’ils s’en veulent de le laisser seul alors qu’ils s’en sont sortis grâce à lui.

Quand ils s’éloignent, Oxyde se permet de relâcher la pression et de souffler un peu, de laisser se fissurer l’assurance qu’il s’échinait à montrer jusqu’ici. Le choc fait trembler ses mains. Le cataclysme, la crainte d’avoir perdu Élias… L’apparition de Francesca, aussi.

Elle est revenue, la Magicienne. Elle est revenue pour l’avertir, et elle est repartie. À croire qu’elle n’a vécu que pour ça, afin de le prévenir de l’imminence de la catastrophe. Voilà qui commence à l’énerver… Il comprend tout trop tard, il subit les événements qu’on a décidés pour eux sans les consulter. Il se fait l’effet d’être une marionnette.

Une fois retrouvés ses esprits, Oxyde se dirige vers sa voiture, garée un peu plus loin. Elle n’a que peu souffert de l’explosion et redémarre sans problème. Il profite alors du calme de l’habitacle pour chercher.

Chercher ceux qui ont croisé sa route, ceux qui ont péri.

Verne est mort, et le Bourgeois aussi, balayés tous les deux par le souffle de cette lumière qui ressemble en tout point à celle d’une bombe nucléaire, ou ensevelis dans les gravats de leur ville écroulée. Il ne sait pas ce qui s’est passé, et ne le saura jamais s’ils ne réapparaissent pas pour le lui dire. Olayemi est morte, elle aussi. Ainsi que les parents adoptifs d’Élias. Est-il au courant, lui ?

Élias vit, en revanche. Et à cet instant, rien d’autre n’a d’importance.

Pourtant, quelque chose a changé en lui. Oxyde ressent comme une nouvelle vibration qu’il ne lui connaît pas, peut-être même qu’il ne s’en rend pas compte lui-même. Il faudra le rejoindre afin de s’en assurer.

Sans plus attendre, il démarre et décide de quitter la résidence. S’il veut retrouver Élias, il ne doit pas traîner en chemin.

Mais alors qu’il s’apprête à sortir du quartier, il découvre que la rue adjacente n’existe plus.

Que rien n’existe au-delà.

La ville et tout ce qui se trouvait autour ont disparu, soufflés par le cataclysme. N’en reste plus qu’une vaste étendue sèche et déserte, parcourue de ruines.

Les cent kilomètres à la ronde présentent le même paysage désolé : communes écroulées au loin, rares squelettes d’arbres noircis, véhicules échoués. Et de la cendre, partout.

Oxyde abandonne très vite la voiture, incapable de conduire sur la route jonchée de débris. De temps en temps, il croise un survivant solitaire, ou des familles entières, les yeux vides et hantés, les vêtements tachés de poussière et de sang. Ils tremblent de tout leur corps en tentant de se frayer un chemin dans les ruines qui les entourent.

Il marche pendant des heures sous le ciel bas à la lumière métallique, à la recherche d’un endroit où se réfugier. Une ville encore debout, ou un abri.

Une seule idée occupe ses pensées : l’arrivée de Francesca.

Elle lui est apparue comme le jour de leur rencontre, avec cette expression de détresse résignée sur le visage. Comme si elle savait ce qui allait se produire, et qu’elle ne pourrait rien empêcher. Comme si elle savait, déjà, qu’elle mourrait un jour dans ces circonstances.

Ce qu’Oxyde savait. Il savait qu’elle lui serait arrachée de cette manière, aussi brutalement, aussi injustement. Il s’est voilé la face, il aurait dû se rendre à l’évidence et lui confier ce pressentiment. Elle n’aurait jamais dû mourir avec ce mensonge.

Il en a marre de ressasser.

Le soir tombe et la vision du soleil disparaissant à l’horizon le rassure un peu sur la suite des événements : le temps file encore, la Terre tourne toujours. Il n’était pas sûr que ce soit le cas.

Il arrive à un péage presque écroulé sur une autoroute envahie de voitures abandonnées. La station-service tout près est éclairée par des lampadaires, et squattée par des survivants réunis dans l’aire de repos, peut-être une vingtaine de rescapés. Plus loin, les restes poussiéreux d’une grande ville s’étendent à perte de vue.

Quand Oxyde s’approche du refuge improvisé sous les arbres, il parvient à détailler le groupe de jeunes gens assis autour d’un feu. Ils ont empilé des morceaux de palettes de bois et s’y réchauffent comme ils peuvent. Il hésite un instant à se joindre à eux, puis renonce.

La station-service n’est éclairée que par la lumière du péage. À l’intérieur, c’est un chaos sans nom : meubles et appareils écroulés, bouteilles en plastique éclatées, boue et cendre… Le commerce a été pillé quelques heures plus tôt. Malgré tout, Oxyde parvient à y trouver de quoi manger et boire pour quelques jours, des vivres qu’il range dans un sac à dos abandonné sur une table. Ce ne sera sans doute pas assez, le trajet vers Paris s’annonçant plus long et compliqué que prévu, mais ça lui donnera le temps de mieux se préparer.

De retour dehors, il observe un moment la forêt qui s’étend derrière l’aire de repos ; il devra passer par là s’il lui faut quitter cet endroit en vitesse sans retourner vers la route. Une fois la topographie enregistrée dans un coin de son cerveau, il se pose non loin du groupe, suffisamment à l’écart pour éviter qu’ils viennent l’ennuyer mais assez près afin de profiter de la lumière de leur feu.

Tout est bien trop calme pour une soirée de fin du monde. Où sont les émeutes, les cohortes de survivants ? L’étrange ambiance de colonie de vacances contraste avec le désœuvrement des alentours. Les questions se bousculent dans sa tête sans discontinuer, au point qu’il sent la surchauffe se pointer. Il aimerait parler à quelqu’un, là, maintenant, et ne plus subir la solitude qui s’abat sur lui comme un animal sauvage. Il ne peut pas empêcher son cerveau de penser, penser encore et encore : les pressentiments de ces dernières années, la prophétie de Francesca, le cataclysme, la certitude que les choses ne vont pas s’arranger de sitôt… Tout l’univers semble converger sur lui, minuscule point perdu au milieu de nulle part.

Au bout d’un moment, alors que la nuit est noire et sans doute bien avancée, Oxyde réalise que sa montre ne fonctionne plus : les aiguilles battent encore mais font du sur-place, comme si quelque chose s’était grippé dans le mécanisme. Après un soupir, il sort ensuite son téléphone de sa poche, et constate que si l’appareil marche correctement, il ne dispose plus de réseau et est incapable de donner l’heure.

Les chiffres défilent sans aucun sens, clignotent, se fixent, et reprennent leur course folle. Comme si le temps s’était arrêté, ou déréglé. Sans qu’il le veuille, une sourde angoisse s’installe au fond de lui, qu’il avait réussi à maintenir à sa place et qu’il ne peut plus maîtriser. Et si le temps s’était vraiment envolé ?…

Plus loin, autour du feu, l’agitation des survivants s’est peu à peu calmée, comme s’ils s’étaient endormis. Oxyde les observe, les détaille un par un : ils sont jeunes, pour la plupart. Que vont-ils devenir ces prochains jours, ces prochains mois ?

La perspective de l’extinction… C’est vertigineux. Si peu de temps encore pour en profiter, pour vivre pleinement en sachant que la fin approche… Comment peut-on appréhender ça ?

L’air vibre soudain, comme une brise venue de nulle part.

Ce qu’il a attendu toute la journée se produit à cet instant précis : la silhouette évanescente de Francesca se forme près de lui sans un bruit. Lorsqu’elle apparaît, il a l’impression que son cœur va s’arrêter ; quelle chance inouïe de pouvoir dire au revoir à ceux qui sont partis… Quelle chance et quelle malédiction.

Elle observe autour d’elle comme si elle découvrait ce monde pour la première fois, et Oxyde ne peut détacher son regard d’elle. La Magicienne est telle qu’elle était autrefois : toujours aussi belle et toujours aussi triste.

Il lui dit à voix basse :

— Tu es là, maintenant.

— J’ai toujours été là.

— Oh que non.

Elle lui jette un coup d’œil interrogateur, puis continue :

— Je croyais, pourtant. Je croyais me tenir à tes côtés, je t’entendais pleurer.

— Je ne te voyais pas. J’ai même pensé que tu ne voulais pas revenir, ou que tu étais passée.

— Je serais revenue un jour. Tu le sais très bien.

Ils gardent le silence pendant de longues minutes. C’est comme si elle n’était jamais partie… Le temps pourrait s’arrêter pour de bon, le monde s’évaporer, Oxyde ne bougera pas d’ici.

— Tu n’es pas responsable, déclare-t-elle soudain. Personne ne l’est.

— Nous aurions pu l’empêcher. Nous étions au courant.

— Non, Oxyde. Tu m’as toujours parlé de plans décidés à notre place, par Dossou ou par les anges. Et maintenant, tu crois que tu aurais pu t’y soustraire ? Personne ne pouvait aller à l’encontre de ce qui vient d’arriver.

— Je savais que tu n’y survivrais pas. Et je ne te l’ai pas dit.

Francesca le fixe avec une expression inhabituelle. De la déception.

— Moi aussi, je le savais, reprend-elle. Tu crois quoi ? Que j’étais idiote à ce point ? J’ai décidé de te suivre malgré tout, c’était mon choix. Peu importe ce que cela entraînerait.

Oxyde ne parvient pas à se départir de sa culpabilité pour autant. Il lâche :

— C’est trop tard, maintenant. Tu n’es plus là. Tu n’existes plus. Tu peux passer d’un moment à l’autre et disparaître pour toujours, renaître ailleurs, et je ne pourrai jamais te retrouver.

— Je ne partirai pas.

Son affirmation sonne comme une promesse, un pacte qu’ils ne devraient pas conclure. Une erreur de plus, parmi tant d’autres.

Une drôle d’agitation secoue soudain le groupe plus loin, les interrompant. Quelque chose attire leur attention sur l’autoroute ; certains s’éloignent du feu. Francesca avertit Oxyde, juste avant de disparaître :

— Ils arrivent.

Il est temps à présent de subir la colère du Ciel, songe Oxyde. Pour de bon, cette fois.

Il s’avance vers l’autoroute et observe ce qui provoque l’affolement parmi les survivants.

La forme solitaire d’un homme, qui marche sur le bitume d’un pas rapide. Plus il approche et plus Oxyde distingue son aura angélique, forte et lumineuse.

Ce n’est pas un déchu, non. C’est un Messager, un guerrier venu terminer le travail. Il en a la certitude lorsqu’il aperçoit le reflet d’un fusil d’assaut, une arme bien trop humaine entre ses mains, et bien trop dangereuse.

L’ange déploie soudain de longues ailes et poursuit sa route vers la station-service. Sans réfléchir, Oxyde récupère son sac avant de foutre le camp en vitesse. Les autres n’ont pas le temps de réaliser ce qui va se passer, mais il n’a pas le temps, lui, de leur expliquer. Il est à peine entré dans le bois qu’il entend les rafales de tirs.

Cris d’effroi et de douleur.

Ne pense pas. Avance.

L’ange poursuit son chemin et élimine de manière froide et méthodique chaque être humain qu’il trouve face à lui. À chaque coup de feu, Oxyde sent quelque chose se tordre dans son estomac. La terreur que cette créature lui tombe dessus, ou la honte de laisser ces gens se faire tuer jusqu’au dernier. Ou tout ça à la fois.

Fuyant par le bois, il déboule ensuite sur une autre route et se planque parmi les carcasses de voitures accidentées.

Et il attend.

Il entend de loin les coups de feu tirés sans discontinuer. Il en ressent les effets, les vies qui s’éteignent une par une, puis le silence s’abat sur les alentours, un silence de mort si oppressant qu’il en reste figé. De trouille, de honte, de désespoir aussi. La présence de l’ange ne s’est pas dissipée : l’enfoiré tourne en rond dans la station-service à la recherche de survivants. Oxyde a l’impression qu’il y traîne durant des heures.

Il se force à étudier la créature, à détailler son aura, caractériser ce qu’elle est. La lumière aveuglante qui l’entoure ressemble en tout point à celle qui est descendue des cieux.

Enfin, l’ange s’envole. Il disparaît, comme ça, sans laisser de traces, permettant à Oxyde de respirer à nouveau. Le soleil se pointe ; il se risque à sortir de sa cachette, sur ses gardes. Qui sait ce qui peut lui tomber dessus, maintenant ? Il est seul à des kilomètres à la ronde, pourtant. La panique qui manque de le submerger le surprend, jusqu’à ce qu’il se ressaisisse. Ce n’est vraiment pas le moment de flancher.

Après s’être accordé de longues minutes afin de reprendre son calme, il emprunte le chemin vers le bois en sens inverse. Le verre brisé et les éclats de tôle sur le bitume crissent sous ses pas et, un instant, il se demande s’il ne va pas rameuter tous les anges du coin. Mais au bout d’un moment, il doit bien admettre qu’il n’y a vraiment pas un chat sur cette route, ni ailleurs.

Il traverse les arbres et retourne à la station-service sans trop piger pourquoi il ne se remet pas en chemin.

Pour contempler sa propre lâcheté, sûrement.

Oxyde savait pourquoi cet ange se trouvait là, et ce qu’il comptait faire. Il le savait, avant même de le voir de ses yeux. L’ange venait terminer le travail. Et il n’a rien dit à personne, il a foutu le camp sans se retourner.

Le parking et les environs de l’aire de repos ressemblent à une scène de guerre, le théâtre rougeoyant d’un massacre. De la cinquantaine de survivants qui s’étaient réfugiés ici, il n’en reste que des corps en morceaux, méconnaissables. Une vraie boucherie.

La culpabilité se pointe, suivie d’un haut-le-cœur qu’il réprime avec difficulté. Il craint que cette vision d’horreur le hante longtemps ; elle s’imprime profondément dans sa tête, accompagnée d’un petit air familier et amer tournant en boucle.

C’est de sa faute. C’est de sa faute car ils sont morts, et il est vivant, et peut-être aurait-il dû se trouver parmi eux…

— Cette connerie de culpabilité du survivant…

Francesca s’avance jusqu’au parking et observe le spectacle sans sourciller. Le cœur d’Oxyde bondit à l’instant où elle apparaît, mais la joie est de courte durée quand la cruauté de la situation lui revient en mémoire.

Elle est morte, elle n’est rien d’autre qu’un esprit errant qui ne devrait même pas se tenir là. Il ne sait pas s’il s’y habituera un jour.

Il lui dit :

— Je suis parti sans prendre le temps de les prévenir. On aurait pu éviter ce carnage.

Elle hausse les épaules, puis marche entre les cadavres, se penchant sur eux de temps à autre à la recherche de quelque chose.

— Possible, répond-elle, mais c’est trop tard et tu ne peux rien y changer. Vraiment, si tu comptes atteindre la fin de ces six cents jours en vie, mets tes scrupules de côté. Tu n’y arriveras pas, sinon.

Ce ton dur que Francesca emploie ne lui ressemble pas. La voilà maintenant si froide… Mais pourquoi Oxyde est-il surpris ?

Les esprits sont ce qu’ils sont, c’est-à-dire des versions plus exaltées d’eux-mêmes. Au plus près de leur véritable personnalité, sans le carcan des normes sociales, sans cette autocensure qu’on s’impose sans y penser. Il ne devrait pas être étonné. Après tout, elle lui a quand même avoué avoir buté sept mecs sans le moindre remords. À dix-sept ans.

Oxyde secoue la tête :

— Qu’est-ce qui te fait croire que je survivrai à ces six cents jours ? Avec ces saloperies à plumes qui se baladent sur Terre, ça va être une de ces parties de plaisir…

— Dossou l’avait prévu, non ?

— L’ennui, c’est que je ne sais vraiment pas ce que ce con de sorcier me veut.

Remettre Dossou sur le tapis l’énerve, surtout qu’il aurait pu ramener ses fesses et lui expliquer enfin ce qu’il attend de lui.

— Je me demande bien comment Dossou peut croire que je m’en tirerai pendant que des anges s’occupent de terminer le boulot. Il a tendance à l’oublier, mais je ne suis pas un super-héros, et je ne suis pas immortel non plus. Si le Vieux a un truc à me dire, un mode d’emploi à me filer, c’est le moment. Sinon…

Oxyde s’assied sur le bord du trottoir en soupirant. Puis il poursuit :

— Sinon, il peut aller se faire foutre. Tiens, je vais rester là sans bouger jusqu’à ce qu’il ramène son cul ici. J’ai déjà assez donné.

Francesca, qui l’a écouté râler sans un mot, le fixe avec sévérité, à croire qu’il l’a insultée. Comme un idiot, il se rend compte que c’est exactement ce qu’il a fait.

— Oui, tu as raison, crache-t-elle presque. Repose-toi tranquillement, oublie tous nos sacrifices, et laisse le monde dériver. Après tout, il n’a pas besoin de toi. Ah, et on va considérer aussi que je suis morte dans un accident de voiture. Ça ira, c’est plus facile pour toi comme ça ?

— Ce n’est pas ce que je voulais dire…

— Tais-toi.

Oxyde la boucle alors, et sort une cigarette, histoire de retrouver une contenance. La trouille manque de le paralyser de nouveau, et décrocher serait peu judicieux, surtout maintenant.

Puis il aperçoit un groupe de survivants au loin. Ils avancent vers eux et les rejoindront d’ici une dizaine de minutes, le temps pour Oxyde de lever le camp. Il n’a pas spécialement envie qu’ils le surprennent au milieu d’une cinquantaine de cadavres pourrissants à l’air libre.

— Je suis désolé, s’excuse-t-il. Tu n’imagines pas à quel point la situation me fout les jetons…

Le verbaliser ne fait que renforcer l’angoisse montante qu’il tente d’occulter. Les mois qui vont suivre seront épuisants. Difficiles. Intenables. Et il doit absolument retrouver Élias ; s’il ressent la présence de son jumeau astral dans sa tête, il ignore dans quel état il se trouve. Et ce changement dans sa personnalité, cette colère grondante qu’il ne lui connaissait pas, elle l’inquiète presque autant que tout le reste.

— Je vois bien que tu as peur, répond Francesca. Personne n’est en mesure de comprendre ce qui se trame à présent, il n’y a que toi qui le sais. Mais Dossou l’a sous-entendu, tu dois poursuivre et rester en vie jusqu’à la fin du compte à rebours, peu importe ce qui arrive. Tu me l’as souvent répété : Dossou avait un plan. Maintenant que tu es au courant de ce dont il s’agit, tu dois assumer. Et tu feras ce que tu veux ensuite.

— Je ne suis pas plus avancé. Il espère quoi, que j’assiste au spectacle ?

— Dossou sait ce qu’il fait, et je suis sûre qu’il a la solution.

— Dossou ne sait pas ce qu’il fait.

Les survivants sont à présent tout près, Oxyde entend leurs voix portées par le vent. Il balance son mégot et se lève, puis ajoute :

— Allez, on se tire.

Ils reprennent la direction du bois en traversant le parking, jusqu’à ce que Francesca l’interpelle :

— Attends. Ce type, là…

Elle désigne du doigt un corps étendu à ses pieds, presque intact si on oublie sa boîte crânienne explosée.

— Il a une arme. Tu devrais la garder.

Bien joué. Oxyde découvre le pistolet dans la veste de l’homme, qui devait être flic. Mais comme il ne possède pas le mode munitions illimitées, il devra vite chercher une armurerie pour faire le plein, une gendarmerie ou un poste de police. Où va-t-il trouver ça ?

— Génial, marmonne-t-il. Ça m’avait manqué, les flingues…

— Comme au bon vieux temps, n’est-ce pas ?

Se balader avec une arme ne lui rappelle pas que de bons souvenirs. Il n’est pas sûr d’apprécier la nostalgie qui lui vient alors qu’il songe aux boulots accomplis pour Côme. Pourtant, il pense aussi que ces années sont celles qui lui manquent le plus : un semblant de vie normale, quand Francesca vivait encore, quand ils ne savaient rien de cet avenir incertain. La routine était apaisante. Rassurante.

Alors qu’ils quittent l’aire de repos et s’enfoncent parmi les arbres, la Magicienne songe à la même chose :

— Côme est mort pendant la catastrophe. Je l’ai vu brièvement avant qu’il s’en aille.

— Tu crois qu’il est passé ?

— Oui. Au moins, il nous fichera la paix. Manquerait plus qu’il revienne nous hanter…

Elle sourit avec tristesse, et Oxyde ne sait quoi lui répondre. Tout a foutu le camp en l’espace de quelques heures. Et se tenir du côté des morts ne doit pas se révéler la meilleure des situations, pour elle qui a vu venir la catastrophe sans voir pu l’exprimer. Rester là, dans cet entre-deux immatériel, sans possibilité d’intervenir, de l’aider…

Lui-même, il préférerait se tenir du côté de Francesca.

Il marche de longues heures sur la route jonchée de voitures encastrées les unes dans les autres, puis trouve enfin refuge dans un minuscule hôtel. L’établissement, désert, le trouble un peu : les clients ont-ils eu le temps de s’enfuir, ou bien ont-ils été tués durant le cataclysme, ne laissant rien derrière eux ?

Oxyde a rencontré quelques rescapés pendant son périple et très vite, c’est ce mot qu’on a retenu pour désigner la catastrophe. Le Cataclysme. La plupart des survivants qu’il croise ignorent l’existence des anges et pensent encore à une explosion nucléaire. Ou un gigantesque attentat. Ou n’importe quoi d’autre, parce qu’ils n’ont pas entendu le message que le Ciel leur a adressé. Ils s’attendent à voir l’armée débouler afin de reprendre la situation en main, se disent que le reste du pays n’a pas été touché, s’imaginant que le gouvernement a coupé les communications pour favoriser les secours, ce genre de bêtises. Oxyde ne cherche pas à les convaincre du contraire ; ils comprendront bien assez tôt ce qui se passe, et auront tout le temps de faire leur deuil du monde tel qu’ils le connaissaient.

À l’abri dans son hôtel, après avoir récupéré vivres et eaux dans le bâtiment, il se barricade dans une chambre et se monte un poste d’observation à la fenêtre, qui lui donne tout le loisir de scruter les environs sans être vu. Il aperçoit déjà une silhouette ailée au loin, qui disparaît très vite sans venir fouiner dans le coin. Sa présence irradie jusque dans son cerveau. Oxyde se demande alors si le Cataclysme n’a pas décuplé les pouvoirs des anges… et les siens, par la même occasion.

Le soleil se couche. Le stress et la fatigue lui tombent dessus comme un coup de pelle, si bien qu’il s’endort en à peine cinq minutes. Il ne se pose même pas la question de savoir si quelqu’un lui rendra visite pendant la nuit. Au petit matin, il a la vague sensation d’avoir rêvé d’Élias et d’anges, mais il n’en est pas certain. Il se souvient rarement de ses rêves ; quand des images viennent, il s’agit presque tout le temps des songes d’Élias.

Il doit à tout prix retrouver son jumeau astral, où qu’il se trouve. Pour l’heure, ce dernier traîne à Paris mais Oxyde ne parvient pas à l’atteindre, à croire que quelque chose brouille leur connexion.

Cette étrange colère, celle qui lui ressemble si peu. Qu’est-il arrivé à Élias pour qu’il change à ce point ?

En attendant, il lui faut préparer son voyage. Première mission : fouiller les voitures du parking.

Le couloir de son étage est désert, la moquette atténue le bruit de ses pas, mais Oxyde n’arrive pas à rester calme dans ce silence étouffant. Il ne comprend pas ce qui s’est vraiment produit durant le Cataclysme : certains endroits sont entièrement détruits, les villes rasées, les terres brûlées, et d’autres, comme cet hôtel et la zone commerciale autour, sont encore intacts mais vidés de toute présence humaine, comme si la lumière descendue du Ciel s’était montrée sélective.

Et les survivants, où sont-ils passés ? Oxyde n’en a pas trouvé un seul, ni vivant ni mort. Il lui arrive parfois de les imaginer débarquer sous la forme de zombies. Ce qui ne serait pas plus mal, car le coin manque d’animation.

— Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, intervient Francesca.

Elle apparaît au beau milieu de l’escalier qu’il s’apprêtait à descendre.

— Qu’est-ce qui n’est pas une bonne idée ? demande-t-il.

— Sortir. Des anges se promènent dehors, des fois que tu aurais oublié.

Il s’arrête une fois en bas des marches. Le temps de considérer sa réponse, mais aussi de scruter les alentours à travers la grande baie vitrée du rez-de-chaussée, couverte de cendres. Personne dans les parages, pas d’aura céleste…

Pourtant, Francesca insiste :

— Tu te mets en danger si tu t’exposes.

— Je ne vais pas rester planqué dans cet hôtel.

Elle soupire alors, sachant très bien qu’il ne renoncera pas.

Lorsqu’il est sûr d’être vraiment seul, Oxyde se risque à sortir du bâtiment, accueilli par un froid polaire surprenant. La météo a changé du tout au tout en l’espace d’une nuit, le poussant à croire que le climat s’est détraqué lui aussi. Jusqu’où iront les effets de cette apocalypse en gestation ?…

Une dizaine de véhicules est garée autour de l’établissement. Verrouillés, forcément. Oxyde n’a pas le temps de s’amuser à forcer les portières, alors il casse les vitres une par une. Rien de tel pour se faire remarquer… Francesca, quant à elle, fait le guet pendant qu’il fouille chaque voiture, observant le paysage de ses yeux sombres.

— Tu cherches quoi ? s’enquiert-elle.

— Des cartes routières. Mais ils avaient tous des GPS, ce qui ne va pas me servir à grand-chose…

Il finit par mettre la main sur ce qu’il convoite dans l’avant-dernière voiture : son propriétaire a relégué un vieil atlas routier dans le coffre, pensant sûrement le jeter plus tard. Dans le même temps, Oxyde trouve aussi une lampe-torche et des piles. Et trois paquets de clopes.

Il s’en grille une en s’asseyant sur le rebord du coffre. Les occasions de se retrouver au calme comme maintenant vont vite se faire rares… Il a l’impression d’être le dernier survivant au monde. Si l’idée le fait flipper dans un premier temps, elle a aussi le mérite d’être apaisante. Bye-bye l’humanité, tu ne feras plus de mal à personne. Même pas nécessaire d’invoquer un météore ou un truc du genre.

— Ce serait trop beau, lance Francesca. Plus besoin de se battre, plus besoin de chercher une solution…

— Ça me fera des vacances, tiens.

Elle rit, puis reporte son attention sur l’horizon.

Oxyde ignore ce qu’il doit faire. Il se sent paumé, perdu. Plus le choix désormais : il doit demander de l’aide à ceux qui seront capables de lui donner des réponses, ou du moins de lui indiquer la direction à prendre. Mais cette perspective ne lui plaît pas vraiment.

— Partir comme ça sans réfléchir, ce n’est pas franchement l’idée du siècle, fait-il soudain.

— Tiens donc, il a fallu attendre la fin du monde pour que tu deviennes raisonnable. Tu vas faire quoi ?

— Quand Élias est coincé, quand il se pose des questions, quand il hésite… il interroge les voix.

— Oh. Je croyais que tu n’aimais pas ça.

Il soupire en récupérant ses trouvailles, pour ensuite rejoindre l’hôtel.

— Je hais ça par-dessus tout. J’ai toujours détesté parler aux morts.

— À part moi.

— Mais que t’imagines-tu, sale sorcière ?

Francesca laisse échapper un petit rire, joyeux et franc. Comme avant, ce qui l’attriste un peu.

Oxyde regagne la chambre qu’il squatte depuis la veille et en ferme les rideaux afin d’occulter la lumière. Il espère que ça suffira : généralement, c’est le noir total qui fonctionne le mieux. Puis il se pose par terre, en tailleur sur la moquette, et soupire.

Vraiment, il déteste ça. Élias n’éprouve aucune difficulté à invoquer les voix, ce que son frère astral a toujours trouvé injuste.

Francesca s’assied en face de lui :

— Ça faisait longtemps que je ne t’avais plus vu pratiquer tes rituels. Ça m’avait manqué.

— Je croyais que tu ne voulais plus y assister depuis l’exorcisme d’Emma.

— J’aimais bien t’aider. Il consiste en quoi, ton truc ?

— Dossou nous permet de communiquer avec ses ancêtres et de leur poser nos questions. Il faut juste se montrer capable de les atteindre, et pour ça, je dois entrer dans une sorte de transe… Ne regarde pas.

Il sort son couteau, retrousse sa manche, et trace une longue coupure le long du poignet, à côté de quatre cicatrices distinctes couvertes de tatouages. Quatre sortilèges anciens, dont le premier date de sa rencontre avec Auguste. Ce bon vieux deal de la douleur… Francesca grimace, la tête tournée.

— Élias a plus de chance, dit-il ensuite. Il n’a pas besoin de tout ce bazar pour parler aux voix. Un spliff suffit, en général.

— Je n’ai jamais compris pourquoi Élias était si réceptif à l’herbe et pas toi.

— Parce que j’ai été à moitié élevé par un curé qui considérait ça comme un péché. La drogue, c’est mal, ce genre de conneries. Je l’ai assimilé malgré moi.

Francesca éclate de rire.

— Bon, assez rigolé, lâche-t-il en reprenant son sérieux. On se tait, maintenant.

Une goutte de sang tombe sur la moquette beige et la teinte de rouge. La douleur s’attarde. Elle forme comme un brouillard qui s’empare de son esprit et repousse le voile de son karman endommagé. Oxyde note d’ailleurs que la roue karmique ne s’est pas fait la malle en dépit de la fin du monde, loin de là. Il retrouve aussi la présence familière de Lucifer, sa lumière noire. Le mot Ange – son propre putain de prénom – qui flotte comme un nuage sombre près de lui. Il s’en désintéresse et poursuit, déclame les japa d’une prière.

Auguste la lui a offerte une fois son apprentissage terminé, un cadeau censé l’aider à trouver des réponses, à atteindre un autre état de conscience. Oxyde avait consenti à lui parler d’Élias et de Dossou parce qu’après toutes ces années à s’occuper de lui, le vieux prêtre ignorait encore beaucoup de choses au sujet de son apprenti, et ce dernier s’en voulait de lui mentir. Auguste, lui, s’en voulait de ne pas lui avoir donné un enseignement semblable à celui d’Élias qui a tout appris d’instinct, devenant plus proche de Dossou qu’Oxyde ne le serait jamais. Élias est un véritable vodounsi alors que lui, en réalité, il ne vaut pas mieux qu’un curé, le dépositaire d’un pouvoir qui ne lui appartiendrait jamais pleinement. Ce qui est faux, bien entendu, mais l’effet est le même.

La présence de Francesca s’estompe, tout comme la chambre autour de lui. Il entre dans cet état de demi-conscience qu’il hait par-dessus tout, qui lui fait perdre le contrôle, mais dans le mauvais sens ; le contraire de l’euphorie ressentie lorsqu’il se trouve au cœur d’une foule humaine bien vivante. Attirer à lui les esprits le vide de ses forces. Il les appelle pourtant un par un dans un souffle et, pris d’un vertige, se force à se ressaisir.

Oxyde…

Les voix, enfin. Des milliers de voix différentes l’assaillent, lui emplissent la tête et risquent de faire exploser son crâne s’il ne les tient pas à distance. Elles parlent en même temps, s’adressent à lui dans toutes les langues, cherchent à s’imposer à tout prix.

Un vacarme intolérable. La pire des douleurs, qui pulse derrière ses yeux avec violence et manque de faire disjoncter son esprit. Un médecin pourrait craindre l’imminence d’un AVC s’il observait son cerveau.

Dans cet océan de spectres, un enchevêtrement de mains décharnées qui tentent de l’attirer parmi eux afin de l’y perdre, Oxyde entend plusieurs voix se détacher des autres. Des voix familières, qu’il n’identifie pas. Le Vieux prétendait qu’il s’agissait de ses ancêtres, de membres de sa famille. Mais il refusait qu’on lui pose des questions à ce sujet, ou à propos de ce que lui-même avait vécu.

Oxyde doit fournir un effort considérable pour comprendre ce qu’ils veulent lui révéler, pour percevoir un mot ou une phrase intelligible.

Sa tête lui tourne. Il doit se concentrer sur ces voix, il doit écouter ce qu’elles ont à lui dire…

Six cents jours…

L’aiguille.

pas Élias.

Ils…

Six cents…

Puis le silence se fait, et il entend avec clarté une voix plus forte que les autres. Elle se rapproche de celle de Dossou, mais avec un timbre infiniment plus étranger, et un ton bien plus dur :

Reste loin d’Élias.

Quand l’écho de cette mise en garde s’estompe, le silence qui suit dure une seconde.

Une seconde, presque une éternité.

Les voix reprennent le dessus et submergent Oxyde comme une vague géante, l’entraînant dans les profondeurs sans qu’il puisse avoir d’autres choix que de s’y noyer.

— Woaw, c’est costaud ton truc, lâche Francesca.

Sa voix le fait émerger. Il se réveille à moitié affalé par terre, le nez dans la moquette. La migraine qui s’est emparée de sa tête pourrait presque lui donner envie de passer par la fenêtre tellement elle cogne. Il rétorque :

— Tu comprends maintenant pourquoi j’évite de faire ça.

La transe lui a paru durer des heures alors qu’en réalité, il a dû rester dans les vapes une ou deux minutes. Déjà trop pour effrayer ceux qui se trouvent aux alentours. La première fois, Auguste le surveillait et était prêt à sauter sur son téléphone pour appeler les urgences.

— Alors, ça donne quoi ?

Le message laissé par les voix se révèle on ne peut plus clair : ne pas rejoindre Élias à Paris, se planquer pendant six cents jours, attendre. Jouer les morts, se faire oublier des anges et du reste du monde, sous peine de… de quoi, d’ailleurs ? Qu’on le bute ? Un programme formidable.

— Oxyde ? insiste Francesca, avec inquiétude cette fois.

— Je dois me mettre sur la touche.

Il se lève, jette un œil à son poignet et en nettoie le sang qui sèche déjà. Le rituel a eu le mérite de faire un peu de réparation de karman, mais cela lui remet aussi les idées en place. Il ne pourra plus avoir le loisir de gambader dans la pampa.

Francesca fait remarquer :

— Tu vas devoir te trouver un endroit où te cacher, alors.

— Je ne suis pas certain que me planquer suffise car ils me retrouveront. Ce sont des anges, et je te rappelle que ce foutu Ordre des néphilistes les seconde. Ils sont renseignés. Ils savent où j’habite, où vivent mes amis… si toutefois ces derniers sont encore en vie, ce dont je doute fort. Je suis tout seul, maintenant.

— Je suis là, moi.

— Oui, et ton aide me sera plus que précieuse. Surtout qu’ils ignorent que tu… que tu m’accompagnes.

La perspective de passer ces six cents jours à jouer les ninjas le gonfle par avance. Surtout s’il ne peut ni assister Élias, ni reprendre sa chasse à l’ange, alors qu’il ressent toujours l’influence de Lucifer, et l’envie de lui demander des comptes à propos de son prénom. Et Francesca…

Par moment, elle perd de sa substance, comme si elle ne parvenait pas à s’ancrer totalement parmi les vivants. Elle en devient transparente. Peut-être qu’elle perdra le sens des réalités avant le jour de la fin. Peut-être qu’elle oubliera qu’elle est morte, qu’elle s’imaginera vivre encore… Elle pourrait partir, aussi. Qui sait ce qu’il advient des esprits maintenant que le monde s’effondre sur lui-même ?

Et s’ils ne passaient plus ? Et s’ils disparaissaient pour de vrai, sans possibilité de renaître à nouveau ? La lumière venue du ciel a tout détruit ou presque sur son passage. Et a fichu de sacrés coups de pied dans l’ordre des choses, dans l’équilibre des âmes.

— Tu es encore en train de te prendre la tête, fait Francesca.

Elle se plante devant lui, lève la main. Oxyde l’imite, mais leurs mains ne peuvent se toucher.

Et il ne ressent rien. Juste une absence indicible, sur le point de consumer ses derniers sursauts d’espoir.

— Un pas après l’autre, poursuit la Magicienne. La seule chose que tu as à penser, c’est décider au jour le jour ou presque. C’est tout. Le reste n’a pas d’importance. Les esprits n’ont pas d’importance, et moi non plus.

Comme Oxyde s’apprête à répliquer, elle hausse le ton :

— Je sais ce que tu vas dire, et je te réponds tout de suite : je n’ai pas plus d’importance que ces esprits, parce que je ne compte plus dans l’équation. Si je deviens un boulet pour toi, je partirai, et tu ne pourras pas me l’interdire.

— Et toi, tu ne pourras pas m’empêcher de te rejoindre si tu t’en vas.

— Arrête, Oxyde.

Il lève les yeux au ciel, mais n’a pas le temps d’ajouter quoi que ce soit : il perçoit une présence dans les parages, du genre truc à plumes. Reste à espérer que l’ange ne fera que passer.

En attendant, il ne peut pas se permettre de s’éterniser dans cet hôtel. Le relatif sentiment de sécurité qu’il éprouvait ici ne durera qu’un moment. Quoi faire, alors ? Rejoindre Rennes, qui se situe à plusieurs centaines de bornes ? Le trajet ne sera pas de tout repos, sans compter que les néphilistes s’attendent sûrement à le coincer là-bas. Il prend de gros risques.

Mais revoir sa ville de ses propres yeux vaut le coup, surtout s’il trouve un endroit où s’y cacher.

— On part, alors ? demande Francesca.

Ses yeux sombres ne se sont pas adoucis : Oxyde sait parfaitement qu’elle cherche à saisir ce qui lui passe par la tête à ce moment précis. Et pas moyen de lui laisser miroiter ses doutes, et la trouille terrible qui menace de le submerger chaque seconde. Si Francesca décide de s’en aller, si elle fait le choix de passer et de quitter leur monde, il ne fera pas long feu.

— On rentre à la maison, répond-il tout en rassemblant ses affaires. Ensuite… Je ne sais pas. Je dois aussi prévenir Élias. Et je compte sur toi pour m’aider en chemin.

Francesca acquiesce d’un signe de la tête. Elle renonce pour l’heure à lui faire cracher le morceau, mais reviendra à la charge plus tard.

Ils mettent les voiles une fois l’ange disparu du paysage. Le comportement erratique de la bestiole étonne Oxyde : elle arpente la route sans trop savoir où aller, comme si elle était bourrée. Il finit par comprendre ce qui cloche après cinq minutes d’intense concentration sur son aura : ces abrutis se mangent la réalité dans la figure sans y avoir été préparés. Ils ne parviennent pas encore à l’appréhender, déboussolés par leur passage entre ciel et terre, et par la certitude qu’ils ne remontreront plus jamais.

Quand ils parviendront à maîtriser cette douleur, quand ils se feront à leur tangibilité toute neuve, ils n’en seront que plus dangereux. Quelque chose souffle à Oxyde que cela se produira plus vite que prévu.

Il découvre ce monde nouveau au fil des jours. Des jours interminables durant lesquels il marche sans s’arrêter, sauf pour passer la nuit dans une voiture abandonnée ou une maison quelconque.

Un monde détruit dans sa totalité ou presque, jonché de ruines, couvert de poussière, envahi par le silence. Et la cendre…

Oxyde comprend très vite qu’il s’agit des vestiges de ceux que la lumière a brûlés. Voilà pourquoi il ne voit de cadavres nulle part.

Il lui arrive d’avancer durant des heures sans croiser âme qui vive, et de devoir ensuite se frayer un chemin parmi les hordes de survivants à la recherche d’un abri. Les visages sont effrayés, sales et tristes. La colère submerge certains d’entre eux, il en ressent la combativité, l’envie de vivre. Il se joint alors à eux le temps de recharger ses batteries : il passe dans la foule sans se faire remarquer, frôle leurs âmes et absorbe tout ce qui vient à sa portée. Un shoot de vie afin de compenser sa petite conversation avec les morts. Il faut dire que parler aux voix l’a littéralement vidé de ses forces. Retrouver la proximité des vivants lui met du baume au cœur.

Il finit par s’y habituer, à la fin du monde, à croire qu’il était fait pour ça. Un vrai voyageur post-apocalyptique. Cette idée amuse Francesca qui, elle, reprend vie à ses côtés. Si on peut dire. Il en oublie qu’elle n’est plus qu’un fantôme, il nie tout en bloc, s’attendant d’avance à en souffrir lorsqu’il se prendra le retour de karman dans la figure.

Quitte à vivre à la marge du monde, autant le faire jusqu’au bout, et occulter la réalité.

Il parvient enfin à rejoindre la Bretagne après une semaine de marche et y entre comme on entre dans un autre pays – les indépendantistes survivants s’en sont donné à cœur joie, à coups de pancartes et de frontières que plus personne ne garde.

À une vingtaine de kilomètres de Rennes, il croise deux mecs. Il ne se méfie pas tout de suite, tout entier plongé dans ses réflexions, mais lorsqu’il aperçoit ces types, il réalise trop vite qu’il ne va pas passer un quart d’heure de folie.

Trop tard, ils l’ont repéré. Il fait mine de poursuivre sa route sans se démonter, la tête baissée.

Mais alors que les deux voyageurs s’apprêtent à le croiser, quelque chose le pousse à lever les yeux. Ces deux-là ont l’air de se croire dans Mad Max version curé, avec col blanc et grande croix de bois autour du cou. Des néphilistes…

Ils ralentissent. Puis s’arrêtent.

L’un d’eux se plante face à Oxyde, le toise de haut en bas.

Merde, ils l’ont reconnu. Ils le cherchent, même, sans doute. Réfléchissant à toute vitesse, Oxyde se demande comment il va réussir à s’échapper de là : les deux hommes, s’ils portent des croix, ne ressemblent en rien à des prêtres. Leurs fringues sombres sont poussiéreuses et maculées de sang, tous les deux en ont les mains couvertes, et chacun porte un couteau à la lame impressionnante. Depuis quand les curés bossent-ils avec des pillards post-apocalyptiques ?

— Eh bien, en voilà une surprise, lâche le premier type. Carat. Le plus grand clairvoyant du monde se balade tout seul.

Oxyde hausse un sourcil ; il ne s’attendait pas à être la star du moment. Heureusement que ces cons ne connaissent pas l’existence d’Élias…

Il leur répond :

— Écoutez, les gars, j’adorerais discuter avec vous mais je n’ai pas que ça à faire non plus.

— Ne bouge pas.

Le ton devient glacial. Oxyde se fige en le voyant se mettre en travers de son chemin.

— Ça a changé, l’Église, lâche-t-il.

L’un des deux néphilistes rit, tandis que son pote rétorque :

— Notre mission consiste à accomplir la volonté du Seigneur. Surtout maintenant qu’Il est sur le point de revenir parmi nous.

OK, correction : l’un des deux est un pillard, l’autre est véritablement un prêtre. Ce qui ne le rassure pas pour autant. Il imagine déjà le tableau : l’Ordre des néphilistes et leurs sbires s’occupant des miettes laissées par les emplumés.

— Et vous serez pardonnés une fois arrivés là-haut, c’est ça ? demande-t-il. « Dieu reconnaîtra les siens » ? Les anges ont promis quoi, à celui qui rapportera ma tête ?

— Ils n’ont rien promis. En tant que néphilistes, nous devons éliminer les menaces éventuelles. Et toi, tu en fais partie.

— Génial. C’est trop d’honneur.

Oxyde sent l’air vibrer autour de lui, se tordre sous la vague noire qui entoure son esprit. Son karman s’impatiente, se réjouit presque de la suite des événements.

Et lui aussi. Pour une fois, personne ne viendra lui faire des reproches.

Il s’empare de son pistolet au moment où les deux se précipitent sur lui. Trop lents. Il tire une fois, en plein dans l’épaule du prêtre. Ce dernier s’immobilise, hébété, et Oxyde lui balance un coup de pied en pleine figure. Il s’effondre comme une masse. KO.

L’autre gars n’a pas le temps de voir son collègue affalé sur le bitume qu’Oxyde le chope à la gorge et le soulève quelques centimètres au-dessus du sol. La surprise et la peur lui font lâcher son couteau. Il a beau s’être changé en soldat de Dieu à la recherche de survivants à massacrer, il n’est pas à la hauteur ; Oxyde pourrait briser ce pauvre type.

Ce que son karman le pousse à faire, décuplant ses forces. Ce qu’il crève d’envie de faire.

Il serre si fort sa prise que le visage de l’homme devient rouge, ses yeux se révulsent. Oxyde entend presque son âme ruer dans sa tête et tenter de s’en échapper.

Puis il le relâche, le laisse s’écrouler au sol. Roulé en boule, le type tousse et essaie de reprendre son souffle.

Un concert de murmures résonne maintenant dans l’esprit d’Oxyde, sans qu’il cherche à l’arrêter. Parmi les voix, il distingue celle de Lucifer ; il ne lui avait jamais parlé aussi fort. Il va lui montrer ce qu’il sait faire.

Le prêtre gît à ses pieds, toujours dans les vapes. En silence, Oxyde s’empare de son couteau, le soupèse.

Murmures, chuchotements. C’est tout juste s’il entend Élias lui crier de renoncer, alors qu’il ne l’avait pas entendu depuis des jours.

Arrête ça, Oxyde. Tu vaux mieux que ces deux cons.

C’est tellement plus facile de céder aux ombres qu’il se demande pourquoi il a voulu y résister toutes ces années.

Sans plus réfléchir, Oxyde abat le couteau, l’enfonce dans le ventre du prêtre. La lame heurte le bitume en dessous. Le type convulse puis se fige, mort, les yeux à peine ouverts.

Ensuite, Oxyde s’approche de l’autre mec. Sans lui laisser le temps de réagir, il lève son arme et lui tire une balle dans la tête.

La sienne de tête tangue sous le choc. Vertige. Il vacille à son tour et doit s’asseoir quelques minutes afin de se reprendre.

Le noir s’empare de sa vision, comme si le voile sombre s’était opacifié. La cécité ne durera pas ; ce n’est pas la première fois que cela lui arrive. Les ténèbres l’entourent toujours plus chaque jour, lui volent la lumière. Une punition que lui inflige l’univers.

Quand le vertige cesse, lui rendant la vue dans le même temps, il se relève et récupère les couteaux des deux hommes. Puis il reprend la route sans se retourner. Les voix se sont tues, mais il n’entend que plus fort le silence de mort qui suit la tempête. Le néant. La réprobation informulée d’Élias, aussi, qui a tout vu sans pouvoir l’arrêter. Il ne peut que contempler le résultat, la longue fracture sur l’âme de son jumeau. Oxyde n’éprouve pas le moindre remords d’avoir réglé leurs comptes à ces deux types : ils ont payé pour les autres, pour ceux qui ont tué Francesca. Il aurait dû s’occuper des néphilistes depuis bien longtemps.

— Ça n’aurait rien changé.

Élias sort enfin de son mutisme. Le ton dans sa voix est plein de reproches, mais Oxyde n’y prête pas attention. Il se fiche de ses sermons.

— Tu n’iras pas loin si tu butes tout ce qui bouge. C’est le meilleur moyen pour que Lucifer te retrouve. Sérieux, si tu comptais arriver vivant au bout des six cents prochains jours, je ne suis pas certain que ce soit la solution. Oxyde ? Tu m’entends, merde ?

L’intéressé se tait quelques minutes, puis dit tout haut :

— Écoute, Élias, tes leçons tu peux te les garder.

— Tu ne ressusciteras pas Francesca.

— Ferme-la.

Il poursuit sa route tout en ayant la sensation qu’Élias se trouve à côté de lui, que sa présence rassurante le protège comme lorsqu’ils étaient enfants. Élias n’a jamais eu à prendre soin de son karman, n’étant pas la victime de cette malédiction étrange dont personne ne connaît la provenance. Dossou disait que posséder de grands pouvoirs nécessitait des garde-fous et quelquefois, ces limites prennent la forme d’un karman fragile prêt à sombrer à tout moment. C’est bien sa veine.

Pourtant, alors que son esprit bourdonne toujours d’avoir infligé la douleur et la mort, Oxyde réalise qu’il s’en contrefout. Aller jusqu’au bout, atteindre la fin du compte à rebours, tout tenter pour rester debout, pour repousser l’échéance, soigner cette roue karmique fêlée… Après tout, peut-être que le monde ne le mérite pas. Peut-être qu’il devrait décider de dire stop, démerdez-vous, trouvez la solution tous seuls.

Mais forcément, l’unique raison qui l’empêche d’aller se dénicher un coin de paradis quelque part et profiter tranquille du spectacle de fin des Temps, c’est Élias. Ce sera toujours Élias. Parce qu’il doit vivre.

— Ah, merci bien.

Oxyde l’entend rire, et l’imite en se disant qu’il serait bien inspiré de ne croiser personne, histoire qu’on ne le surprenne pas à rigoler tout seul comme un idiot.

Le soir venu, il squatte la remorque d’un semi échoué sur l’autoroute. Dissimulé dans l’ombre du camion, il en profite afin de parler avec Élias. La discussion ne dure pas longtemps, mais assez pour qu’il puisse se faire une idée de ce que son jumeau vit en ce moment : il s’apprête à quitter la capitale avec tout un groupe de survivants, plusieurs dizaines de personnes prêtes à le suivre à la recherche d’un abri.

Quelque chose a vraiment changé en Élias. Oxyde perçoit toujours la colère qui couve au fond, des braises sur le point de se transformer en incendie. Une vibration différente.

Mais d’où ça lui vient ? Il lui paraît plus exalté, prêt à en découdre et à sauver le monde. L’idée le fait sourire, surtout quand Élias lui raconte ce que lui et ses compagnons ont prévu pour la suite du voyage :

— J’ai rencontré un ingénieur dans les énergies renouvelables. Ce monsieur prétend qu’on peut rétablir l’électricité où qu’on aille. Je ne sais pas où, mais je fais suffisamment confiance aux voix pour qu’elles trouvent un lieu qui convienne.

— Tu parles encore aux voix ?

— Elles ne sont jamais parties. Au contraire, elles sont plus présentes, plus… fortes. Comme galvanisées par la lumière. Je leur ai demandé de m’indiquer un endroit, une ville, un quartier, n’importe quoi afin de nous y mettre à l’abri. Une dizaine de gamins voyagent avec nous… Je voudrais leur offrir un refuge dans lequel ils pourront passer le reste de leur vie sans se soucier de quoi que ce soit, avant… tu sais.

— Ouais, pas bête.

Oxyde refait le calcul dans sa tête. Un an et huit mois. Une putain d’année et un peu plus d’une putain de demi-année. L’angoisse.

— Pas long, hein.

— Tu l’as dit. Tu penses que… que tout est joué ? Qu’il ne reste plus qu’à attendre et regarder ?

— Non. Dossou a un plan, j’en suis certain. Déjà, à l’époque, quand il est apparu après la disparition de Francesca, j’étais sûr qu’il savait ce qui se produirait. Et je crois bien que nous sommes ici pour ça.

— Ça ne m’étonnerait pas non plus. Mais il serait temps que le Vieux se grouille de nous l’expliquer.

Il garde le silence un moment, profitant de la présence d’Élias dans sa tête. Cette présence qui fait qu’il a toujours l’impression d’être chez lui, et ce peu importe où il se situe. Le monde peut bien sombrer, finalement…

Puis il reprend :

— J’ai retrouvé Francesca. Ou plutôt, c’est elle qui m’a trouvé. Même si, pour l’instant, elle se balade je ne sais où.

Silence du côté d’Élias, d’abord.

— Fais gaffe.

— Oui, je sais.

— Non, tu ne sais pas. Les esprits souffrent d’être coincés parmi les vivants, au point d’oublier qui ils sont. Tu déconnes, Oxyde. Tu ne veux pas infliger ça à Francesca.

— Tu n’imagines pas à quel point ça me prend la tête. Mais elle souhaite m’accompagner jusqu’à la fin.

— Et tu vas la laisser faire.

— Eh bien, oui.

Oxyde soupire, puis il entend un bruit dehors. Il jette un coup d’œil sur la route.

Personne. Le soir tombant et l’obscurité le rendent nerveux.

— Francesca veut m’aider à tout prix, poursuit-il. Parce que les anges nous cherchent, toi et moi. Si je te rejoins, je nous mets en danger tous les deux. Je vais donc attendre le dernier jour pour… je n’en sais rien, d’ailleurs. Je vais me planquer et patienter.

Élias ne répond pas, mais Oxyde devine qu’il réfléchit à toute vitesse. Puis il dit, déçu :

— Tu ne viens pas à Paris, alors.

— Non, et il est possible que nous ne nous revoyions pas avant la fin. Peut-être que nous ne nous reverrons plus jamais, en fait, même après. Surtout si Dossou joue au con et qu’il ne nous dégotte pas de sortie de secours.

Voilà. Il l’a dit. L’idée de ne plus jamais revoir celui qu’il considère comme une partie de lui-même le terrifie. Et il sait qu’Élias n’en mène pas large non plus. Si seulement il pouvait mettre la main sur Dossou et lui coller son poing dans la figure…

— Ouais, moi aussi j’aimerais bien cogner le Vieux. Merde, Oxyde, tu crois vraiment que tu dois faire ça ?

— J’ai demandé aux voix. Et c’était leur réponse.

— Toi, tu as demandé aux voix ?

Le ton incrédule d’Élias manque de le faire éclater de rire.

— Comme quoi, tout arrive. Rien de tel que l’Apocalypse pour changer d’avis.

— Et tu vas où pour l’instant ?

— À Rennes. Je déciderai ensuite.

— Fais attention, alors. Donne-moi signe de vie de temps en temps.

— Toi aussi.

Silence, encore. Bien trop lourd. Définitif. Élias est parti s’occuper de ses troupes, bien qu’Oxyde sente chez lui moins de motivation qu’au début de leur conversation.

Élias a trouvé un but, un but qui le mènera loin. Lui qui ne se préoccupait que de sa petite personne… Un parfait égoïste, qui s’entendait à merveille avec Côme. Oxyde aurait tant voulu le suivre, partir avec lui à la recherche de sa terre promise en attendant la fin du monde… Oui, l’idée de passer les prochains mois tout seul à parler avec un esprit et à se planquer des anges, elle le déprime franchement.

Il se remet en route le lendemain au matin. Après de longues heures de marche sous un soleil à la lumière déclinante, il aperçoit la forme d’une agglomération au loin.

Rennes est en vue.

Découvrir que la ville est encore intacte ne devrait pas l’étonner : après tout, il a choisi de vivre ici il y a des années pour l’aura de puissance qu’elle dégage, et les méridiens qui la parcourent. Rien d’étrange, alors, que la lumière divine l’ait épargnée. Il reste surpris malgré tout de voir ses bâtiments toujours debout, ses rues désertes comme un simple dimanche d’été. Rien n’a vraiment changé, si l’on excepte la cendre et les voitures carambolées.

Il arrive enfin devant son immeuble, dans lequel il grimpe en quatrième vitesse afin de s’y réfugier au plus vite. Le bruit de ses pas résonne dans les escaliers plongés dans le noir. Il ne ressent aucune présence vivante dans la résidence : ses voisins sont soit morts, soit partis.

Son appartement n’a pas bougé, lui non plus. À part l’électricité coupée, tout est resté identique, à sa place. Mais une fois à l’intérieur, il réalise qu’il ne se sent plus chez lui. L’atmosphère est différente, froide et pesante, elle le fait presque regretter d’être venu jusqu’ici. Cet endroit lui est étranger depuis la mort de Francesca.

Après avoir fait le tour du logement, Oxyde s’occupe de barricader l’appartement de la même façon que dans sa chambre d’hôtel quelques jours plus tôt. Des anges errent dans la ville à la recherche de mortels à achever, il distingue leurs auras à des kilomètres à la ronde. Ils s’attendaient peut-être à ce qu’il revienne… et comme un con, c’est ce qu’il a fait, en toute connaissance de cause. Il ne se donne pas le temps de souffler, alors : il lui faut renforcer les sortilèges posés sur l’appartement, raviver les inscriptions sur les murs et les montants de porte. Ici, il demeurera invisible, mais seulement un moment. Toute magie a ses limites.

Une fois ce boulot terminé, une terrible fatigue s’écroule sur ses épaules. La nuit tombe peu à peu, il le devine à travers les volets fermés. Il n’a aucune envie de passer les prochaines heures planqué dans ses ténèbres ; il voudrait se trouver aux côtés d’Élias, marcher avec lui, chercher avec lui le refuge qu’il espère tant découvrir.

En traversant le couloir, Oxyde s’arrête devant son ancienne chambre, le cœur serré. Puis il ouvre la porte, mais sans entrer.

Il n’y a pas remis les pieds depuis la mort de Francesca. Depuis qu’il a repeint les murs avec Élias, dans une vaine tentative d’effacer les prophéties qui la déchiraient. En pure perte, puisque l’Apocalypse les menace malgré tout… Aujourd’hui, il réalise qu’il voulait faire disparaître Francesca et son souvenir, les rayer de sa vie, croyant que cela atténuerait la douleur de l’avoir perdue. Il se demande bien comment il a pu imaginer une chose pareille.

Il entre après de longues minutes à hésiter. Posant la main sur le mur, il perçoit les secrets cachés en dessous, les quelques échos absorbés par le béton. Les heures passées à contempler cette toile interminable, la frustration de ne pas parvenir à la décrypter. La peur qui les étreignait.

Comme par magie, peut-être invoquée par ces souvenirs, Francesca apparaît, assise sur le lit. Elle observe la pièce avec curiosité, comme si elle la découvrait pour la première fois.

— C’est drôle, murmure-t-elle. Je n’arrive pas à me rappeler si je suis revenue ici. C’est toi qui as repeint ?

— Avec Élias, oui.

Oxyde s’assied à son tour, à même le sol, épuisé et soulagé de la revoir enfin.

— Tu devrais dormir, dit-elle. Tu es rentré à la maison…

— Je ne peux plus considérer cet appartement comme chez moi. Plus maintenant en tout cas. En fait, je ne sais pas si un tel endroit existe encore.

— Parce que je ne suis plus là ?

Il hoche la tête sans rien ajouter. Il se rappelle pourquoi il ne voulait plus entrer dans cette pièce ; cela ne rend que plus insupportable l’absence de Francesca. Il se souvient soudain qu’il avait des milliers de questions à lui poser.

— Pourquoi es-tu partie sans Élias ce soir-là ? lui demande Oxyde. Je sais que ne plus pouvoir sortir seule te pesait, mais… les anges étaient nombreux à errer dans le coin, à cette époque.

— Élias n’est pas responsable de ce qui est arrivé. J’ai insisté, je ne voulais pas qu’il m’accompagne.

— Tu sais pourtant à quel point il culpabilise…

— C’est pour cette raison qu’il ne t’a jamais révélé pourquoi je suis sortie. Noël approchait, j’espérais te trouver un cadeau…

Oxyde ressent la culpabilité d’Élias chaque fois qu’ils évoquent Francesca. Une culpabilité qui ne s’est jamais estompée, qui n’a fait que grandir au fil des mois. Garder ce secret, porter ce poids, ça n’a pas dû l’aider.

— Quand je suis sortie, reprend Francesca, j’ai voulu me rendre dans le centre-ville. C’est en chemin qu’ils sont apparus et qu’il m’ont enlevée, mais… je ne me rappelle pas où ça s’est produit. J’ai très peu de souvenirs du rituel, si ça peut te rassurer : ils m’ont droguée, j’étais anesthésiée au point que je ne ressentais ni peur ni douleur. Je n’ai même pas eu conscience de ma propre mort.

Le soulagement se bataille avec la confusion. Tout ce qu’Oxyde avait imaginé – cette mort longue et pleine de souffrance, le supplice du rituel, le fait que Francesca ne veuille pas réapparaître ensuite – n’a pas eu lieu. Ce qui ne le console pas pour autant.

— Tu n’aurais pas dû tuer ces deux types, lui reproche-t-elle alors. Leur mort risque de te faire basculer.

— Ce n’est pas grave.

— Vraiment, Oxyde, tu veux quoi ? Dire merde à tout le monde et te mettre en boule dans un coin, attendre que ça passe ? Réveille-toi un peu, Élias a besoin de toi ! Et Lucifer, tu l’as oublié ? Il serait temps que tu te secoues. Je n’en reviens pas que tu aies décidé de rendre les armes alors que tu devais reprendre à Lucifer ce qu’il t’a volé. Depuis quand tu te laisses faire lorsque quelqu’un te roule ? Si tu n’as pas l’intention de te mesurer aux anges, pense au moins à ça.

Sa colère subite le surprend et le laisse sans voix quelques secondes. Puis il soupire. Oui, il est temps qu’il se bouge.

— Je suis fatigué, répond-il en toute mauvaise foi.

— Arrête, c’est ton karman qui est fatigué. Répare-le.

Un nouveau soupir. Comment pourrait-il le réparer ? Il ne compte pas vraiment s’amuser à se scarifier pour compenser ; les bodmods extrêmes, ce n’est pas trop son délire. Non, seule sa bonne vieille méthode fonctionnera, mais comment pourra-t-il bosser sans électricité ?

— Tu t’imagines déjà ce qui va se produire si tu t’en sors, reprend soudain Francesca. Si le monde subsiste après les six cents jours. Comme tu as confiance en Dossou malgré ce que tu prétends, tu penses qu’il connaît l’issue de la catastrophe. Tu es peut-être le seul, d’ailleurs, à croire que l’on peut avoir un avenir au-delà, et ça te fait peur parce que… dans cet avenir-là, je ne suis pas là. Et ça, tu n’as pas envie de l’affronter. Même les anges ne t’effraient pas autant.

Oxyde lâche un rire sans joie lorsqu’elle termine sa froide analyse. Francesca a mis le doigt sur quelque chose qu’il ne voulait pas voir. Il ne voulait pas y penser, pas une seule fois. Mais comme souvent, elle le force à se confronter à ce qui lui fait peur. Ça n’a jamais été vraiment son truc, le tact.

Il lui demande sans même la regarder :

— C’est si difficile d’admettre que je ne veux pas qu’on survive à l’Apocalypse ?

— Que veux-tu que je te dise ? Tu es l’un des seuls à pouvoir arrêter le Ciel, et tu décides de ne pas t’en préoccuper parce que tu as la trouille de faire ton deuil. C’est minable, formulé comme ça, tu ne trouves pas ?

Pas besoin de répondre. En effet, c’est minable.

— Je te l’ai dit quand je suis revenue, reprend-elle. Un pas après l’autre. Personne ne peut effacer son passé d’un coup de baguette magique. Préoccupe-toi des jours qui viennent, et c’est tout. Ensuite… tu décideras. Mais pas maintenant, il est encore trop tôt.

Étrangement, alors qu’il s’attendait à ne pas parvenir à s’assoupir, Oxyde a passé la nuit en dormant d’un sommeil sans rêves, si profond qu’un second cataclysme n’aurait sans doute pas pu le réveiller. Au matin, ses idées lui paraissaient plus claires ; parler de ses peurs avec la Magicienne lui a permis de faire le tri.

La grande question du jour est de savoir comment un tatoueur peut travailler alors que le courant est coupé. S’il veut réparer son karman comme Francesca l’a suggéré, il n’a pas d’autre choix que de le faire à sa façon… mais sans électricité, le boulot risque de lui prendre des plombes et l’Apocalypse les aura déjà anéantis avant qu’il finisse. Il lui faut donc un groupe électrogène.

Ce genre de bestiole se chasse en général dans les magasins de bricolage et pour ça, il doit pousser jusqu’à la zone commerciale la plus proche. À pied, sans voiture, et en évitant les anges qui tournent toujours dans le coin.

Facile.

Il y passe la journée, mais il réussit sans rencontrer de difficultés. Après avoir rapporté son butin chez lui, il prend ensuite la direction du centre-ville, et plus exactement à la boutique de Verne.

Une fois devant le commerce, il découvre de grandes croix noires et sinistres tracées à la bombe sur la devanture. Un message parfaitement clair laissé par les néphilistes à son attention : ils le surveillent. Il ne devrait pas trop traîner dans le coin s’il ne veut pas se retrouver nez à nez avec eux.

Oxyde ouvre le rideau de fer baissé. Au moins, il ne tombera pas sur le cadavre de Verne à l’intérieur, puisqu’il n’y travaillait pas au moment du Cataclysme. Voilà une chose à laquelle il n’avait pas songé ; il n’aurait pas trop apprécié de voix le corps pourrissant de son pote sans y être préparé.

Tout est resté en l’état en dépit de la poussière, le petit bureau est toujours autant en désordre. Les sortilèges déployés par Verne vibrent encore un peu et finiront très vite par s’éteindre, privés de l’énergie de leur propriétaire.

Une vague de nostalgie traverse Oxyde. Il aimait tellement cet endroit… Imprégné de la présence de Verne, il lui rappelle encore une fois ces quelques mois passés à l’abri de tout. Quand Francesca vivait encore, quand Élias les avait rejoints… Oxyde secoue la tête et se force à chasser ces souvenirs. Ce n’est pas le moment de se laisser aller à la tristesse. Ces temps-là sont finis, il doit passer à autre chose.

Sans plus tarder, il récupère le matos dont il a besoin, puis referme la grille de métal derrière lui. Après un instant d’hésitation, il décide de déposer un sortilège qui protégera la boutique de l’influence des sorciers du coin, qu’ils soient néphilistes ou non.

C’est chez lui, ici. Chez lui et Verne. Personne n’a le droit de s’emparer de ce lieu.

Sur le chemin du retour, il passe devant la station de métro la plus proche, et s’arrête face à l’escalier.

Étrange. Qu’y a-t-il là-dedans pour attirer son attention ? Oxyde regarde autour de lui, observe la gigantesque esplanade attenante, les rues désertes. Pas un chat. Pourtant, quelque chose l’appelle, là, sous terre. Rien de menaçant. Familier, au contraire.

Il descend les marches avec lenteur, s’attendant presque à voir des zombies débouler. Incroyable, cette idée fixe. Une fois en bas, il abandonne son sac et avance dans les coursives. Comme dans les rues, il n’y trouve aucun cadavre. À l’exception de l’absence de lumière et d’usagers, tout respire la normalité.

Puis il aperçoit une silhouette qui se découpe dans la pénombre, et la présence familière se fait sentir à nouveau.

Verne.

Oxyde reconnaît son ami quand il sort de l’ombre. Peut-être que son passage dans la boutique a réveillé son esprit, qui l’a alors appelé.

— Évidemment que tu es vivant, fait-il, et sa voix résonne dans tout l’édifice.

— Tu veux que je m’en excuse ?

Il sourit et pendant un instant, Oxyde a l’impression d’être revenu en arrière. Il faut vraiment qu’il arrête de se laisser aller à ces élans de nostalgie, car la sensation d’oppression qu’il avait réussi à réprimer le reprend. Ce néant terrible, douloureux… La détresse, le deuil qu’il ne parvient pas à faire, le vide manquent de l’étouffer. Le simple fait de voir le visage de Verne lui rappelle la mort de Francesca. Il ne doit pas se laisser entraîner là-dedans.

Il demande :

— Pourquoi le métro ?

— Peut-être parce que j’allais au boulot quand tout a explosé. Je ne me souviens plus. Tu fabriques quoi, ici ?

Oxyde entend soudain quelque chose de dur dans la voix de Verne, presque comme une accusation. Il l’a piégé, en fait. Il l’a attiré pour régler ses comptes. Il décide alors de ne pas se laisser impressionner :

— Tu me veux quoi, Jules ? Me faire des reproches ? C’est quoi ton problème ?

— Le problème, c’est que tu t’es barré sans prévenir personne en sachant très bien ce qui allait se passer.

Il faut deux ou trois secondes à Oxyde pour percuter. Il a du mal à croire ce qu’il entend.

— Attends, tu m’en veux parce que je suis parti ? s’exclame-t-il.

— Tu savais ce qui allait arriver. Tu t’es enfui avant le ciel ne nous tombe sur la tête, et tu ne m’as pas prévenu. Je t’ai dit que je pouvais t’aider, pourtant ! Moi aussi j’étais au courant, et maintenant, je suis coincé dans ce métro à la con et je…

— Tu te goures, l’interrompt Oxyde. Je n’avais aucune idée de ce qui allait arriver.

Et voilà, Verne a réussi à l’énerver.

— Tu sais très bien que j’ai foutu le camp parce que je ne supportais plus de vivre ici, poursuit-il. Merde, Jules, tu étais le premier à me dire de mettre les voiles, que je devenais dingue dans cette ville. Et puis, réfléchis deux minutes, Rennes est l’un des seuls endroits du pays à peu près intacts. Tu crois sérieusement que je serais parti, en sachant ça ? Non, je serais resté, et je t’aurais prévenu, et nous aurions tenu un siège chez moi ou n’importe où histoire de nous mettre à l’abri.

Comme Verne ne bronche pas, Oxyde finit par se taire, se sentant un peu ridicule de chercher à se justifier face à lui. La situation le rend dingue : causer avec l’esprit de son pote mort ne sert à rien et lui fait perdre son temps.

Pourtant, il s’obstine, et continue sans trop piger pourquoi il ne lâche pas l’affaire :

— J’ai toujours été le dernier à comprendre. Je ne savais pas quand l’Apocalypse se produirait alors que tout le monde m’a répété que j’étais le seul à pouvoir en connaître la date. Même les curés avec qui j’ai bossé il y a des années me l’ont dit : « à part toi, qui en serait capable ? » Putain, Jules, Francesca est morte pour cette même raison. Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Pardon ? Désolé de ne pas t’avoir prévenu ? Tu crois que je me sens comment de savoir que ma copine est morte en vain, que l’un de mes meilleurs amis n’a pas survécu ? Et j’ignore où se trouve Élias en plus de ça, et je ne peux pas le rejoindre. Tu veux que je te demande pardon malgré tout ?

Verne le fixe sans se démonter. Une nouvelle fois, Oxyde constate à quel point les esprits peuvent s’exalter après leur mort, révéler chacun de leurs mauvais côtés. Jules lui donne l’impression qu’il va se barrer en haussant les épaules et le laisser en plan avec ses doutes. Discuter avec un fantôme se rapproche souvent de la prise de tête. Quand il s’agit du fantôme de Verne… autant causer à un mur.

Il perd patience :

— Dis un truc, là.

— Ce n’est pas juste. Qui était au courant de ce qui allait se produire ? Toi, Élias, Francesca, et moi ? Et je ne peux plus t’aider.

— Tu devrais savoir depuis longtemps que rien n’est juste.

— Ouais, désolé. Peut-être que j’ai oublié qui tu étais.

— Et je suis quoi, tu peux me dire ? Vous, les sorciers, vous êtes toujours en train de me cirer les pompes avec la même certitude, celle que je vais sauver le monde ou je ne sais quoi. Arrête avec ça. J’aurais très bien pu crever dans ce métro à ta place.

Le silence qui suit le pèse. Oxyde n’a pas envie de se prendre la tête avec Verne alors qu’il est sur le point de s’en aller. Ce n’est pas comme ça qu’il doit partir, surtout qu’il a raison : lui aussi a fait partie des oracles qui ont prédit la fin du monde. Il aurait dû l’accompagner.

— Tu dois passer, lui dit Oxyde. Ne reste pas là.

— Oui, c’est ce que je vais faire. Il ne fait pas bon de traîner dans le coin quand on est mort.

— Tu vois, tu en sais plus que moi.

— Ah, tout arrive.

Il rit, et cela détend l’atmosphère en quelques secondes. Une fois redevenu sérieux, Verne met Oxyde en garde :

— Fais attention aux esprits, assure-toi qu’ils passent au plus vite. J’ai peur que nous restions piégés parmi les vivants d’ici peu.

— Va-t’en, vraiment. Ne t’attarde pas.

Verne acquiesce, puis se retourne et s’éloigne jusqu’au quai, se fond dans les ténèbres. Sa présence s’estompe. Mais pas l’inquiétude qu’il a transmise à Oxyde.

Au moins, Jules est passé. Il ne traînera pas dans ce monde en ruines.

Il fait demi-tour et récupère son sac, puis emprunte l’escalator en quatrième vitesse. Lorsqu’il émerge du métro, le soir est tombé depuis longtemps, la nuit s’est abattu la ville. Il se hâte alors de rentrer chez lui en veillant à ne pas faire de bruit.

Une fois à l’appartement, le silence qui l’entoure l’envahit, ajoute un nouveau poids à ses épaules.

Il est vraiment seul, cette fois. Difficile de s’y habituer, surtout quand le monde ne tourne plus rond.

— Tu n’es pas tout seul, fait valoir Francesca, presque vexée.

— Non, je sais.

Elle ne le quitte pas des yeux le temps qu’il récupère son matériel et installe le tout dans la cave. Le vacarme produit par le groupe électrogène pourrait le trahir, il n’a pas d’autre choix que se planquer sous terre.

Il fait mine de se concentrer sur son travail afin d’éviter les conversations sans fin, les reproches incessants qui ne mèneraient à rien. Francesca lui en veut. De son manque de foi, de son envie constante d’abandonner. Elle a raison, mais Oxyde n’a pas la moindre intention d’en parler pour le moment.

Elle est déçue, elle s’est toujours dit que si Oxyde avait été capable de tenir tête à Lucifer toutes ces années, il pourrait traverser n’importe qu’elle épreuve. Mais à cet instant précis, alors qu’il va devoir poursuivre son chemin sans personne pour l’accompagner, la solitude lui pèse bien trop. L’absence de Francesca se fait insupportable, une douleur sourde et terrifiante. Elle a raison : imaginer que les anges échouent leur œuvre de destruction lui fait peur. Il n’y a rien pour lui au-delà des six cents jours. Il n’y a que le vide.

— Arrête avec ça, murmure la Magicienne. Tu as encore beaucoup de choses à terminer. Tu dois retrouver Lucifer et exiger de te rendre ce qu’il t’a pris.

— Je ne vois pas comment je pourrai le repérer dans ce chaos. Qu’est-ce qui nous dit qu’il est étranger à l’Apocalypse, après tout ? Il l’a peut-être provoqué. On ne sait pas de quel côté il se tient.

— Tu crois qu’il ferait partie des néphilistes ?

Oxyde hausse les épaules sans répondre. Non, il ne croit pas Lucifer fasse partie de cette bande de tordus. Il pense, au contraire, qu’il a quelques comptes à réclamer au Ciel. Car même si beaucoup de rumeurs rapportées à son propos sont fausses, en premier lieu sa réputation d’incarnation du mal absolu, une chose est certaine : le Ciel a bien rejeté Lucifer. Il reste le premier des anges à avoir touché terre. Une bonne raison pour chercher à se venger du tort qu’on lui a fait – finalement, ça leur fait au moins un point commun.

— Je vais aller jusqu’au bout, dit Oxyde après un silence. Tu as raison, je dois continuer. La fin du monde n’est pas une excuse suffisante pour m’arrêter : Lucifer me rendra ce qui m’appartient. De gré ou de force. Et nous verrons ensuite.

Francesca acquiesce en souriant.

Une fois installé dans la cave, il se met au travail. Voilà des mois qu’il n’avait pas touché à ses aiguilles, des mois qu’il ne s’était pas fait mal à tenter de repousser Lucifer. Il n’a plus qu’à se former une armure, la graver profondément pour que le premier des déchus ne l’atteigne pas, pour qu’il puisse se glisser jusqu’à l’ange et le prendre par surprise. Francesca l’accompagne, et s’il ne ressent toujours pas sa présence près de lui, c’est son regard attentif qui l’aide à tenir le coup.

La nuit s’emplit du bourdonnement du dermographe, des milliers de mots en latin – prières, invocations, sortilèges – et de la brûlure de l’encre dont il se couvre.

L’Apocalypse selon Élias

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  • Mar 2, 2019

Texte intégral

 

Réveille-toi.

La voix surgie de nulle part le sort soudain de sa torpeur. Élias a tout juste le temps de donner un coup de volant pour éviter de terminer dans le ravin.

La route défile à toute allure. Et pas moyen de se concentrer sur sa conduite, son attention est constamment déviée vers d’autres rivages, détournée par la fatigue et la nervosité. Il va finir dans le décor à ce rythme. Manque de chance, l’autoradio ne fonctionne pas ; impossible de la régler sur une station quelconque, ce qui lui aurait permis de balancer de la musique à fond histoire de se réveiller.

Ces derniers jours ont été interminables ; Élias savait qu’une vente était organisée à Paris, il attendait depuis des lustres que son boss, Franck, lui demande de s’y rendre, et il voyait déjà l’occasion lui filer entre les doigts. Il était prêt à monter un bobard afin de quitter New York. Prétendre que sa mère est malade, que ses parents adoptifs ont des soucis, peu importe. Mentir n’est pas dans ses habitudes et il déteste devoir en arriver à ces extrémités, mais la situation se révèle bien trop urgente ; impossible de rester chez lui à tourner en rond, à attendre qu’une occasion se présente alors que leurs jours à tous sont comptés. Les voix le préviennent depuis bien trop longtemps.

D’abord, il y a eu les signes. Des comportements étranges, des décisions tout aussi irrationnelles, puis les sorciers eux-mêmes contaminés par ces changements erratiques. L’inquiétude grandissante et inexpliquée d’Oxyde, surtout, qui n’avait jamais été du genre à se prendre la tête pour quoi que ce soit.

Et quand les esprits étaient apparus à Élias, debout dans les rues ou dans les couloirs de son bureau, il a commencé à s’affoler.

Mais pas autant qu’à l’instant où ils ont retrouvé le cadavre de Francesca dans ce hangar désaffecté deux mois plus tôt. L’image reste imprimée avec force dans sa mémoire, impossible à effacer. Il se sent coupable depuis, coupable de n’avoir rien vu venir. Quelque chose venait de se briser, et pas seulement la vie d’Oxyde : le monde lui-même avait basculé. Élias en a eu comme preuve le retour du Vieux qu’ils n’avaient pas revu depuis des années, réapparu comme par magie afin de les mettre en garde.

Et ces esprits, réunis par dizaines, marchant sur son chemin pour le prévenir… Certains étaient des spectres anciens et tout à fait conscients de leur condition, d’autres venaient tout juste de mourir. Mais les uns comme les autres ne se trouvaient là que pour une raison : l’avertir. De quoi ?

De la trame du monde en train de se déchirer, du changement à venir, du désordre sur la route qui relie les vivants aux morts. Élias représente la moitié psychopompe de l’entité qu’il forme avec Oxyde, la partie dévoreuse d’âmes capables à la fois d’apaiser les disparus ou de raviver leurs peines. En apercevoir de temps à autre n’est pas si rare. En voir autant d’un seul coup, en revanche, chacun porteur du même message… ce n’était encore jamais arrivé.

C’est bientôt, Élias. C’est bientôt.

Alors, il a interrogé les voix. Une assemblée d’êtres au moins aussi anciens que le monde lui-même, aïeux du Vieux, que ce dernier leur permet à tous les deux de consulter, bien qu’Oxyde ne le fasse jamais. Élias a toujours ignoré pourquoi ils pouvaient le faire, s’il s’agissait là d’un don qu’on leur a accordé ou si ces ancêtres sont également les leurs. Le pacte était clair : ils pouvaient leur demander tout ce qu’ils voulaient à propos du passé, du présent ou de l’avenir, mais en échange, ils ne devaient jamais les interroger sur ce qu’elles sont.

Les voix l’ont mis en garde, elles aussi. À leur manière sibylline, de leurs paroles énigmatiques, elles lui ont fait comprendre qu’il ne devait pas se trouver aux États-Unis à l’instant où ça se produira. S’il avait besoin d’une dernière raison pour se décider à se tirer…

Élias a exhorté son boss à lui confier cette vente à Paris. Il l’a poussé, pour de vrai, utilisant sans vergogne ses pouvoirs de persuasion. Oui, d’ordinaire il a bien plus de scrupules à en user de cette façon, mais il ne pouvait pas attendre.

Il est parti le lendemain sans avoir réussi à prévenir Oxyde. Une affaire perturbait ce dernier, une affaire particulière, toujours la même… En général, quand Oxyde se met en tête de retrouver l’ange à qui il a vendu son âme, il est difficile pour Élias d’atteindre son esprit afin de le ramener à la raison. Depuis la mort de Francesca, c’est tout à fait inutile : Oxyde ne l’écoute plus du tout. Il ignore ses mises en garde, ses appels à plus de prudence. Même le contacter par des voies plus conventionnelles a été impossible, quelque chose l’en empêchait : absence de réseau, téléphone déchargé ou en panne… Élias a compris alors que l’on s’opposait à ce qu’il le rejoigne. Des instances supérieures, le destin ou peu importe quoi : ils ne veulent pas qu’il retrouve Oxyde.

Mais le destin, on peut le forcer, et ce n’est pas la première fois qu’il s’en occupe. Il est parti envers et contre tout, a pris un avion et a enfin réussi à poser le pied en France. Si le monde doit exploser, il se trouvera au moins sur le même continent qu’Oxyde.

Élias a renoncé à rendre visite à sa mère. En dépit de l’amélioration de son état, il craint qu’Olayemi ne ressente elle-même les changements qu’il pressent, de lui renvoyer son angoisse. Il l’entend, il entend ses pensées : ignorante de ce qui doit se produire, elle vit heureuse, entourée, la tête vide des voix que son fils lui transmettait autrefois.

Elle n’aura pas conscience de la catastrophe. Élias doit se convaincre que c’est le principal, que ça ne peut pas mieux se passer. En vain.

Il se sent terriblement coupable et lâche de l’abandonner. Sa mère va mourir. Comme ses parents adoptifs. Comme tous les autres.

Vivre parmi tous ces gens et savoir. Savoir qu’ils ne survivront pas, que le monde tel qu’ils le connaissent va s’effondrer, que l’Apocalypse doit se produire. Dans les prochaines semaines, les prochains mois, tout disparaîtra. Élias ne peut prédire avec exactitude ce qui doit arriver : le monde s’écroulera-t-il ? Ou bien changera-t-il seulement, devenant autre ? Auront-ils leur place dans ce nouvel univers remodelé ? L’Apocalypse n’est pas toujours synonyme de destruction, bien au contraire. Il peut s’agir d’une révélation.

Possible qu’il s’accroche à cette idée pour ne pas penser qu’il risque de mourir bientôt, lui aussi.

Alors que les tours de la Défense apparaissent au loin, Élias tente encore une fois d’appeler Oxyde, mais son téléphone sonne dans le vide. Il y a du mieux car une heure plus tôt, un message vocal l’informait que le numéro n’était plus attribué. L’hypothèse que l’on cherche à tout prix à l’empêcher de rejoindre son jumeau astral se précise, et ne pas piger pourquoi le rend dingue.

Il s’engage enfin sur le périphérique avec un soulagement grandissant. Plus qu’un dernier rendez-vous à honorer, et il disposera de deux mois sans patron sur le dos ; quitte à pousser Franck à l’envoyer en France, autant rajouter quelques semaines de congés par la même occasion. Si Oxyde savait ça… Élias a toujours été le bon élève, celui qui ne dévie pas d’un centimètre, qui ne commet jamais rien de répréhensible. Faire le mur, sécher les cours, c’était Oxyde, ça. Élias, lui, se contentait de rester sage et de rapporter des bonnes notes de l’école. Ses parents pensaient, d’ailleurs, que ce comportement irréprochable lui a permis de conserver la parfaite maîtrise de ses pouvoirs, au contraire d’Oxyde.

Combien de fois a-t-il supplié son père et sa mère adoptifs de l’accueillir, lui aussi ? Ils se sont renseignés en ce sens, mais les démarches semblaient bien plus compliquées. Oxyde restait sous la tutelle de son oncle et a préféré ensuite se débrouiller seul. Une erreur, car il a fait tous les mauvais choix possibles, allant jusqu’à vendre son nom et sa mémoire.

Ce prénom, Ange…

Un prénom qui tourne en boucle dans la tête d’Élias depuis la veille.

Lucifer aurait rendu son prénom à Oxyde, mais pourquoi ? Dans quel but ? Élias a ressenti un terrible bouleversement en lui à cet instant, au point qu’il n’en a pas dormi de la nuit. Son père ne comprenait pas ce qui le perturbait, et il ne pouvait pas se confier à lui. Pas tant que ce foutu pacte court encore, pas tant que la mémoire de ses deux parents adoptifs et d’Olayemi demeure altérée par le marché conclu avec Lucifer. Tous ceux qui ont côtoyé Oxyde quand il était enfant ou adolescent le connaissent sous le nom de Joseph, tous sans exception, même Élias. Seuls Lucifer et Dossou détiennent sa véritable identité, et la révéler reviendrait à rompre le pacte, avec toutes les conséquences que cela entraînerait.

Élias ne pouvait pas dire à son père que son ami d’enfance venait de retrouver son vrai prénom, que ce prénom sonnait faux car rendu sans la mémoire qui va avec. Il ne pouvait pas lui dire que le trouble qu’Oxyde ressentait, il le ressentait aussi. La confusion, le choc, l’incompréhension, et cette étrange colère qui s’emparait de lui.

Ce prénom qui ne sonne pas vrai. Ange.

Impossible de savoir s’il s’agit de la vérité, car Élias l’a oublié. Une identité effacée par Dossou dans un geste de désespoir, tandis que l’âme d’Oxyde s’attachait peu à peu à celle de Lucifer. Le Vieux n’a rien pu tenter d’autre. Et lorsque son jumeau astral a pris le nom de Joseph, ce fut avec réticence et résignation. Il devenait Joseph Carat, Élias le ressentait à son tour mais n’y consentait qu’à moitié, comme lui. Deux ans plus tard, quand il s’est nommé Oxyde, il l’a fait en pleine possession de ses moyens, comme s’il accomplissait un rituel. Ce mot, ce nom qu’il s’est choisi parce qu’il sonnait vrai, Élias l’a accepté. Son esprit connecté à celui de son jumeau l’a accepté sans condition.

Aujourd’hui, son esprit ne reconnaît pas Ange, de la même façon que l’esprit d’Oxyde ne le reconnaît pas. Et pourtant, impossible d’imaginer Lucifer mentir.

Le souvenir de la nuit et de l’inquiétude de son père adoptif ravive le malaise qu’Élias tente de réprimer depuis le matin. Rendre visite à sa famille s’est révélé bien plus compliqué que décider de ne pas voir sa mère. Il a dû prendre sur lui chaque seconde afin de ne pas montrer son anxiété. S’ils sont au courant de certains de ses pouvoirs, ils ignorent tout du reste ; ses parents croient encore qu’il n’est qu’un simple médium, qu’il se contente de parler avec les morts. Lorsqu’il est parti, très tôt, ils lui sourient devant la porte de leur jolie maison au bord de la mer. Élias a dû refréner son envie de pleurer alors que leurs silhouettes s’éloignaient dans le rétroviseur. Il leur a dit adieu à cet instant.

Une heure et demie plus tard, il arrive pile à l’heure à son rendez-vous au Louvre. Le client qu’il doit voir est un homme d’affaires allemand, une connaissance de son boss. Ce dernier tenait absolument à ce qu’Élias s’occupe de lui avant de le laisser tranquille. Le type est à la recherche de jeunes artistes contemporains sur le point de percer ; pas sa came, mais le contemporain demeure ce qui paie le mieux quand on choisit de rester dans les clous. Pas question de commencer à tremper dans des trafics.

L’acquéreur a souhaité visiter le musée parisien en compagnie d’amis au moins aussi friqués que lui, et en a profité afin de lui donner un rendez-vous d’affaires. En un coup d’œil, Élias devine que la plupart des hommes présents dans le groupe ne connaissent rien à l’art. Lorsqu’il leur est présenté, le client insiste sur sa formation, ce qui lui attire quelques regards un rien dubitatifs. Un comportement qui en dit long sur ce que ces messieurs pensent de lui… Élias est le seul Noir du groupe, alors comment a-t-il pu en arriver là, faire ces études prestigieuses et décrocher ce poste ? Ce genre de situations se produit très souvent et il se sent toujours forcé de justifier sa place, comme s’il ne s’en sentait pas légitime. Élias n’aime pas jouer les faux-culs avec eux, mais la plupart du temps, il n’a pas le choix. D’ordinaire, il joue le jeu : il leur raconte son histoire de pauvre petit garçon dont la maman est malade, les brosse dans le sens du poil, les guide à travers les salles d’exposition consacrées à la peinture et étale sa science. Ils adorent ça.

Aujourd’hui pourtant, Élias ne s’en sent pas le courage. Leur attitude l’agace et il se surprend à trouver le temps long tandis qu’ils déambulent dans les coursives du musée. Par chance, la proximité des toiles de maître qui les entourent finit peu à peu par l’apaiser.

Leurs voix restaient discrètes jusqu’ici, leurs mouvements aussi. Certains portraits le suivent du coin de l’œil comme pour s’assurer qu’il les voit vraiment, qu’un clairvoyant capable de leur parler marche parmi eux. Très peu de ces œuvres se souviennent de lui alors qu’il a pourtant passé des heures entre ces murs, durant ses études ou après. Quand elles ont bien compris qui il était, quand elles ont accroché son pouvoir de double vue et qu’elles s’y sont accordées comme des instruments de musique, le calme envahit Élias et rien d’autre ne compte.

Ces œuvres d’art sont des égrégores : elles se nourrissent de la valeur qu’on leur donne, de notre regard admiratif, elles se gorgent des émotions que nous ressentons face à elles. Stupéfaction, dégoût, curiosité… Elles prennent vie, pour peu qu’on soit capables de les entendre. L’abstraction et le déconstructivisme sont les courants les plus agressifs, à l’inverse du classicisme, du baroque et du romantisme. L’impressionnisme lui échappe toujours un peu, oscillant entre sérénité et attitude belliqueuse. Le contemporain de ces dix dernières années, quant à lui, dépeint un état des lieux parfait de la condition de la société actuelle : la peur, la haine et la douleur qui en émanent ne sont que des échos de ce que le monde éprouve aujourd’hui.

Élias s’attarde devant chaque tableau, cherchant à en distinguer la voix. Le Tintoret l’observe de son regard noir sans rien dire mais il entend quelque chose, presque un grondement. Tout à fait inhabituel. Plus loin, le Christ de Lorenzo Lotto semble littéralement porter tout le poids de l’univers. Sensibles et effrayées, la moitié des toiles accrochées dans la salle des États lui paraissent différentes, sur leurs gardes, hérissées comme des chats échaudés. Pas besoin de s’interroger longtemps ; elles aussi ressentent les signes. Élias espérait trouver un peu de quiétude en ces lieux, mais il s’est trompé.

L’autre moitié des œuvres de la salle, elles, se taisent, habitées par le silence et le vide, car ce sont des faux. Des faux convaincants et indécelables pour le reste du monde, mais des faux malgré tout. Les originaux dorment dans les coffres-forts au sous-sol, dans l’attente d’une restauration ou d’une expertise. Là où ils se trouvent, ils sont à l’abri des tourments de l’humanité, bien qu’Élias se demande ce qu’il en adviendra lorsque la catastrophe annoncée se produira.

Au fond de la salle, auréolée de sa splendeur et de tout l’amour que le monde lui voue, la Joconde les observe à l’abri de son caisson blindé. Sans un mot, comme toujours, gardant pour elle ses mystères. Pour une fois, il s’agit de l’originale ; ces dernières années, le panneau de bois a dû être consolidé et restauré, et à chaque fois Élias contemplait l’une des nombreuses copies réalisées dans le plus grand secret. Des copies tellement visitées et admirées qu’elles-mêmes commençaient à parler, ce qu’il trouvait à la fois troublant et ironique.

Mona Lisa n’est rien d’autre que le réceptacle des émotions de l’humanité. Et là, aujourd’hui, Élias la découvre en colère, attristée et terrifiée. Mais il ne pourra pas lui arracher le moindre mot : elle garde obstinément le silence.

— Je ne m’attendais pas à ce qu’elle soit si petite, lui glisse son client quand il se poste devant l’œuvre.

— Elle fait souvent cet effet-là, répond-il, laconique.

Ce que le client ne manque pas de remarquer :

— Vous avez l’air préoccupé, M. Hounsou. Un problème ?

— J’ai quelques soucis familiaux, rien de grave.

La proximité de la Joconde l’oppresse de plus en plus, par son silence buté et la défiance qu’elle dégage. Il invite alors son client et ses amis à poursuivre la visite vers la prochaine salle pour y découvrir d’autres monuments de la peinture italienne. En chemin, l’un des chefs d’entreprise du groupe, un Américain du nom de Michael s’il a bonne mémoire, lui demande dans un français parfait :

— À qui dois-je m’adresser si je veux moi-même investir ? À Franck ou à vous ?

— À Franck, car je pars en congé quelques semaines.

— Très bien.

Élias note qu’il peine à suivre le groupe, alors il ralentit l’allure afin de lui permettre de souffler. Michael ne lui paraît pas si âgé pourtant – la cinquantaine, tout au plus. Mais sa démarche hésitante et la raideur dans son dos laissent à penser que marcher lui est douloureux. Les séquelles d’un accident, peut-être. Ils échangent leurs cartes de visite, et Élias lui promet de transmettre la sienne à Franck lorsqu’il en aura l’occasion. Il sonde la personnalité de l’homme dans le même temps, quelques bribes de ses souvenirs. C’est un type richissime, franc et loyal, mais aussi très froid, comme le regard glacé qu’il laisse errer autour de lui. Son intérêt pour l’art est sincère. Franck adorera s’occuper de lui ; il aime ce genre de tempérament, qu’il juge bien trop peu assorti à celui d’Élias.

Ils poursuivent leur mini-tour commencé une heure plus tôt sous les voix étranges et éthérées des toiles. L’une des préférées d’Élias, La vierge aux rochers de De Vinci, lui apparaît au loin et il a la surprise de la découvrir muette. L’original a été remplacé par une copie, lui aussi. Quel dommage… C’est l’un des seuls tableaux du musée qui le reconnaissent.

Tout à sa déconvenue, Élias ne réalise pas tout de suite l’étrange changement qui se tisse dans l’air. Un phénomène ténu que personne ne semble remarquer : la foule autour de lui poursuit sa visite sans le moindre signe de trouble.

Tous ces gens lui paraissent lointains, soudain. Il ne comprend pas d’où vient cette sensation. C’est un peu comme… un bruit, un son léger mais présent qui cesserait d’un coup, laissant derrière lui un silence déstabilisant.

Puis il percute.

Toutes les œuvres d’art du musée se sont tues en même temps. Alors qu’Élias les entendait murmurer de conserve, voilà qu’il ne les perçoit plus.

La boule d’angoisse coincée dans sa gorge depuis des semaines le rappelle à son bon souvenir, et ses jambes se mettent à trembler. Il en reste figé sur place, incapable de se reprendre. Inquiet, Michael s’approche de lui pour demander à voix basse :

— Tout va bien ?

Élias est reconnaissant pour sa discrétion ; plus loin, le groupe ne s’est pas rendu compte qu’ils ne les suivaient plus. Il s’apprête à répondre qu’il ne s’agit que d’un malaise quand un appel surgit dans le silence.

Élias ne reconnaît pas tout de suite la voix d’Oxyde. L’avertissement semble venir de toutes parts, hurlé dans leurs deux têtes comme une alarme assourdissante, tant qu’il croit que son crâne va éclater. Ou celui d’Oxyde.

Leurs deux esprits se mêlent en un seul. Une unique entité perdant pied dans le vide, qui se ramasse comme une vague part à l’assaut du rivage.

Prends garde, c’est maintenant.

Élias n’a pas le temps de lui demander ce qui se passe, car tout explose ensuite.

J – 89

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  • Fév 14, 2019

Texte intégral

 

Il a ressenti la présence jusque dans ses os dès le moment où il a posé le pied sur le sol poussiéreux de cette ville dont il ne sait rien, pas même son nom. En réalité, Oxyde ignorait totalement où il se trouvait à ce moment-là ; il errait dans le coin depuis deux jours en espérant vite retrouver son chemin, conscient du temps qui passait sans vergogne, et pestait contre son sens de l’orientation mis en défaut.

Il n’est pas loin de la frontière italienne, c’est certain. Mais ensuite ? Où se trouve-t-il exactement, près de quelle grande ville, près de quel grand axe qui lui permettrait de reprendre la route sans attendre ? Les jours passent à une vitesse folle. Il a à peine le temps d’émerger le matin, tiré du sommeil par la terrifiante lumière du soleil qui frappe ses paupières, qu’il doit déjà se remettre en quête d’un abri pour le soir, un bâtiment loin des anges, loin des pillards et loin des survivants, si possible dans un coin paumé où personne n’aurait l’idée de fouiner. Pas trop paumé non plus, pas trop reculé pour pouvoir fuir quand il le faut, et pas trop délabré pour éviter de se réveiller en pleine nuit parce que le toit de l’immeuble lui serait tombé sur la gueule.

Mission Impossible, chaque jour.

Et seul, parce que ce serait trop facile ; Dossou n’est jamais revenu, Élias est trop loin, et Francesca apparaît à présent par intermittence. Oxyde se promène comme un con à la recherche d’un refuge qui lui permettrait de passer ces derniers jours sans qu’on l’emmerde, mais il faut croire que c’est trop demandé.

Alors il erre au hasard des routes couvertes de carcasses de voitures et de cendre, au gré des carrefours, des zones industrielles, des ruines de villages, suivant les lignes tracées sur la seule carte du pays qu’il a réussi à ne pas égarer.

Ne va pas trop loin, se dit-il à chaque fois. Il doit à tout prix rester à portée de Town et se laisser la possibilité de faire demi-tour avant le dernier jour. Lorsque Francesca parvenait encore à s’ancrer dans la réalité, elle le prévenait avant qu’il ne s’éloigne, et elle l’accablait de reproches ensuite pour lui faire passer sa manie de foncer tête baissée sans jamais prendre le temps de réfléchir. Du moins, elle essayait.

« Il faut toujours que tu ailles trop loin », le blâmait-elle.

Francesca lui rappelait à chaque fois qu’elle ne serait pas toujours là afin de le remettre dans le droit chemin, et il en fait l’amère expérience aujourd’hui.

À présent, il doit se grouiller avant que la nuit tombe. Trouver un immeuble encore à peu près debout, une cave qui ne s’effondrerait pas… Par chance, les anges ont déserté la région, et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle Oxyde est venu jusqu’ici : chercher un peu de calme loin des créatures qui se sont acharnées à lui courir après pendant des mois.

Une vraie promenade de santé.

La ville au bout de la route lui a semblé intacte, plus ou moins solide, autant qu’une ville peut l’être alors que la fin du monde approche. Les bâtiments tiennent toujours debout, les devantures aux couleurs passées résistent au vent. Les arbres, eux, ont grillé. La chaussée est couverte de cendre et de débris en tout genre, et même d’épaves de véhicules rouillés et de bus éventrés.

Mais c’est l’absence totale d’êtres vivants dans les environs qui le trouble à chaque fois. L’absence de vie. Oxyde ne ressent aucune présence, ni morte ni vivante. Pas un chat. Les survivants ont préféré rallier Town, sans doute…

Aucune présence, donc. À l’exception de cette aura non-mortelle qu’il a perçue dès qu’il est entré dans la commune, à la fois forte et diffuse, et impossible à caractériser. Il veut bien croire que sa double vue soit perturbée depuis quelques mois, mais que sa clairvoyance se mette à déconner…

Il est vraiment temps que cette apocalypse de merde se termine.

Oxyde hésite. Le soleil se couche peu à peu, projetant sa lumière rouge et dangereuse sur les bâtiments anciens. Il doit vraiment se grouiller, là ; il a terriblement soif depuis des heures et ses jambes ne le portent plus, le signal qu’il est temps pour lui de se rouler en boule dans un coin pour tenter de dormir. Même pas beaucoup.

Mais d’un autre côté, la curiosité le pousse à aller voir ce qui peut bien se planquer dans ces ruines maculées du gris de la cendre.

— Ça te perdra, putain, marmonne-t-il entre ses dents.

Après un soupir, il élance sa magie à la recherche de celle qui imprègne chaque mur et chaque maison de la ville ; la présence lui répond par un ping, un écho qu’il capte comme s’il utilisait un radar sur les environs.

Ne reste plus qu’à suivre la piste, maintenant.

Ses pas le conduisent dans le centre de la ville, qu’il découvre en bien plus mauvais état qu’au premier abord : des rues entières écroulées sur elles-mêmes comme des dominos entourent des places constellées de cratères et de monticules de pierres, avec çà et là de nombreuses traces noires sur le bitume.

Des restes de feux de camp, sans doute. Certains s’avèrent immenses, larges d’au moins deux mètres, et sont couverts de morceaux de bois brûlé réduits à l’état de charbon.

Des feux de camp. Ou des bûchers.

Oxyde ne peut s’empêcher de frissonner à cette idée. Car en fin de compte, il est possible qu’on n’ait pas seulement fait brûler du bois dans ces foyers, si l’on en croit les étranges et longues formes qui se devinent dans la cendre, comme des restes d’ossements d’origine angélique. Du moins, il l’espère. Il a entendu parler de ces survivants lancés aux trousses des anges afin de les massacrer et de les réduire à néant par le feu, mais il ne serait pas si surpris d’apprendre qu’on a fait subir le même sort à des rescapés mortels. Les pillards qui arpentent les routes en seraient bien capables… Eux, ou les prêtres de l’Ordre néphiliste.

Le soir tombe doucement lorsqu’il s’arrache à ce macabre spectacle, recouvrant la ville détruite d’un voile sombre et dangereux. Oxyde poursuit sa traque à travers le dédale silencieux des rues, s’approchant un peu plus à chaque pas de la présence qui l’intrigue au plus haut point. L’être à qui cette aura appartient semble s’être réfugié dans une petite maison à deux étages piégée entre deux immeubles ; la façade de celui de droite montre les stigmates d’un terrible incendie qui a sans doute ravagé l’intérieur, tandis que celui de gauche s’affaisse sur la maison au point qu’il finira peut-être par l’anéantir sous son poids. Devant le pavillon aux murs gris s’étend un petit jardin envahi de rosiers à présent fanés.

Oxyde hésite quelques secondes avant de s’y engager. Pourquoi prendre autant de risques s’il ne s’agit que d’assouvir sa curiosité ? Il n’a pas eu l’occasion de croiser beaucoup de non-mortels depuis le Cataclysme, et il ignore ce qu’ils sont devenus. Il pourrait bien regretter cette rencontre s’il ne se montre pas prudent. À croire qu’il fait exprès de se jeter dans la gueule du loup… et il ne devrait pas jouer à ça.

Aller jusqu’au bout, jusqu’au dernier jour, c’est le deal qu’il a conclu avec Élias. Et après, il verra. Au-delà, ce n’est qu’un vaste champ de ténèbres, comme si la ligne du temps s’interrompait après six cents jours. Comme si Oxyde savait qu’il ne verrait pas plus loin que le 9 septembre 2017.

Quatre-vingt-neuf jours encore, et pas un de plus. À la fois terriblement longs et courts, une échéance qu’il aimerait oublier. Pas étonnant qu’il s’éloigne de la route, parfois, pour se perdre sur les bas-côtés.

Il pousse la porte de la maison, aux aguets. Le grincement des gonds fatigués résonne dans le silence de la rue comme une alarme.

Bien joué, Oxyde. Tu vas pouvoir constater par toi-même si les anges sont capables de dissimuler leur aura, toi qui te posais la question.

Il se fige quelques secondes, la main toujours posée sur la poignée de la porte, s’attendant à ce qu’une horde d’anges déboule de nulle part pour l’achever.

Mais rien. Pas un bruit. Même le vent se tait, retenant son souffle. La présence à l’étage de la maison n’a pas bronché non plus.

Oxyde entre alors en hâte et referme la porte, puis il avance dans le couloir plongé dans l’obscurité qui s’offre à lui, suffocant presque dans l’air sentant l’humidité et le renfermé qui s’attarde dans la demeure.

La bâtisse lui paraît ancienne et inhabitée depuis des lustres. Une porte à droite lui montre un salon vide dont le carrelage poussiéreux est couvert de traces de pas ; à gauche, un escalier se perd dans les étages, qu’Oxyde emprunte en se demandant pourquoi il a l’impression qu’il va étouffer.

Une magie asphyxiante sature l’air. Une magie familière.

Il effleure les murs de l’escalier, laisse glisser ses doigts sur la tapisserie désuète aux motifs de fleurs, et entend. Les sorts. Les charmes.

Quelqu’un a dessiné, d’une main tremblante, des sortilèges néphilistes par dizaines. Ils inondent la maison, la protègent et la dissimulent au reste du monde, s’efforcent de repousser les curieux et les anges. Le non-mortel qui hante ces lieux a sans doute déjà perçu la présence d’Oxyde, d’ailleurs, et ce dernier songe qu’il devrait faire demi-tour avant que la situation ne dégénère. Mais la curiosité s’avère plus forte…

Au deuxième étage, il traverse un autre couloir en essayant d’atténuer le bruit de ses chaussures sur le sol, jetant un coup d’œil dans les chambres inoccupées. La fenêtre de l’une d’entre elles donne sur la rue par laquelle il est arrivé et, plus loin, sur un horizon de champs brûlés et de villes détruites, terres stériles surplombées par la nuit naissante. La seule consolation qu’Oxyde trouve à l’Apocalypse, c’est que les étoiles demeurent à présent visibles sur le velours du ciel. Elles disparaissent une à une, certes, mais elles ne s’effacent plus sous les assauts de la lumière artificielle de l’humanité.

La présence se trouve tout au fond dans la dernière chambre ; Oxyde s’y glisse sans un bruit, prêt à se tirer à la moindre alerte.

La pièce s’avère au moins aussi délabrée que les autres avec son plancher usé et son papier peint des années 60 ; les poutres apparentes au plafond se décomposent peu à peu, envahies de toiles d’araignée inhabitées. Près de la fenêtre au verre crasseux gît un tas de couvertures et de plaids, dans lequel une femme est étendue telle une Belle au bois dormant apocalyptique.

Oxyde s’immobilise lorsqu’il la repère, certain qu’elle l’a entendu. Il parvient à présent à comprendre à quoi il a affaire : cette inconnue est en réalité une immortelle, un vampire, bien que son peuple refuse que l’on utilise ce mot pour les désigner. Personne ne savait ce qu’ils étaient devenus après le Cataclysme ; les immortels s’étaient tout simplement évanouis de la surface de la Terre.

Et voilà qu’il en trouve une par hasard, cachée dans une maison abandonnée bardée de sortilèges.

Il pose son sac à dos sur le plancher poussiéreux, soulagé de s’en débarrasser, et découvre en s’approchant que la femme est encore vivante : elle respire avec difficulté, mais elle respire quand même. Elle porte un jean maculé de taches sombres – du sang, peut-être –, ainsi qu’une veste en cuir masculine, et des bottes gisent à côté, abandonnées. Oxyde ne voit aucun autre effet personnel nulle part. Ni aucun signe que quelqu’un l’accompagnait.

Ses longs cheveux bouclés sont blancs comme neige, et son visage à la peau sombre demeure à la fois jeune et ancien. Le visage, surtout, le surprend ; les traits ont prématurément vieilli et sont ridés, couverts de taches, ainsi que ses mains. Et pourtant, la femme reste encore très jeune, comme si le temps avait accéléré pour elle.

Ce qui explique qu’Oxyde ne la reconnaît pas au premier coup d’œil. Au second, il ne peut s’empêcher de songer que le destin a décidément de drôles de manières.

C’est Saraï qui se trouve en face de lui, sa seule amie immortelle. Elle l’avait contacté pour exorciser une poupée, ce dont il s’est chargé quelques semaines avant le Cataclysme.

Elle semble plongée dans une sorte de stase, peut-être parce qu’elle a été privée de sang depuis trop longtemps. Oxyde ne connaît que très peu les immortels et leur Cercle, le nom qu’ils ont donné à leur société : il aurait pu en apprendre plus à ce sujet quand il travaillait avec le père Auguste mais il ne l’a pas fait, sûrement par manque d’intérêt. Les immortels lui ont toujours paru trop lointains de notre monde, régis par leurs propres lois qu’il juge incompréhensibles et autoritaires. Il s’en est mordu les doigts plus tard, lorsque Francesca a recommencé à avoir ses étranges visions et lorsqu’il a réalisé qu’il s’agissait de prédictions apocalyptiques : les immortels auraient pu lui venir en aide afin de décrypter ces prophéties.

Saraï, surtout, qui avait eu accès à l’essence même de la magie du sang, une magie si ancienne que son peuple en avait oublié les origines.

La trouver là, c’est comme si le destin lui adressait un signe, ou que le hasard s’amusait encore avec lui.

Oxyde doit-il la réveiller ? Il ignore comment elle pourrait réagir s’il la sortait en sursaut de son sommeil de pierre ; les immortels peuvent se montrer dangereux quand on pousse le bouchon un peu trop loin, alors un immortel en colère et affamé… À genoux près de Saraï, il la secoue par les épaules, d’abord doucement, puis avec plus de fermeté.

Sans aucune réaction. Il est peut-être trop tard, après tout.

Il se souvient ensuite qu’elle est psychométriste : elle lit la mémoire des objets et des êtres vivants d’un simple contact. Elle appelait ça le don. Oxyde cherche alors ce dernier en touchant sa main.

Il est là. Endormi, presque éteint, telle une braise oubliée dans l’âtre d’une cheminée. Oxyde le réveille sans forcer, toujours aussi surpris de constater à quel point ce pouvoir et le sien sont proches comme des frères.

Et ça marche. Saraï revient.

Ses paupières frémissent d’abord, s’ouvrant sur des yeux ambrés, éteints et voilés. Il lui faut quelques secondes avant de réaliser qu’elle s’est réveillée et que quelqu’un se trouve à côté d’elle. Puis, enfin, elle reconnaît Oxyde.

— Oh, Joseph…, murmure-t-elle d’une voix chevrotante.

— Je te sors de ta sieste, manifestement.

Elle rit en silence, incapable de prononcer un son. C’est à se demander comment son corps ne s’est pas disloqué depuis tout ce temps : elle est si fragile et si amaigrie que le moindre vent pourrait la briser.

— Tu es là depuis longtemps ? s’enquiert-elle.

— Je viens d’arriver. Je cherchais un endroit pour la nuit et j’ai perçu ta présence.

Saraï grimace, puis elle déplore :

— J’ai essayé de l’atténuer, pourtant…

— C’est toi qui as déployé ces sortilèges néphilistes ? Si ça peut te rassurer, je ne crois pas que qui que ce soit d’autre aurait découvert que tu te trouvais ici.

— Je l’espère en tout cas. Aide-moi, s’il te plaît.

Oxyde l’assiste pour qu’elle puisse se redresser, la tenant par les épaules. Saraï ressemble à une petite centenaire qui affronte avec vaillance les derniers jours de sa vie.

— Et toi, que fabriques-tu ici ? l’interroge-t-il à son tour.

— Nous avons rendez-vous, avec mon mari et Giovanna. Dans les prochains jours. Comme les mortels se font rares, j’ai préféré m’endormir en attendant, plutôt que de subir le manque de sang. Avec l’Apocalypse, c’est plus difficile à supporter qu’avant.

Quelque chose sonne faux là-dedans, mais Oxyde ne parvient pas à déterminer quoi. Et manifestement, Saraï n’a pas la moindre envie de lui dire la vérité, quelle qu’elle soit : en dépit du voile blanc recouvrant ses iris, elle le fixe comme pour le mettre au défi de poser des questions.

— Et c’est quoi cet endroit ? demande-t-il.

— Un refuge de Dissidenti. Tu sais, les immortels dissidents qui espéraient faire tomber le Cercle, ceux qui refusaient leurs lois… Ils avaient des cachettes de ce genre un peu partout et ceux qui voulaient les rejoindre pouvaient s’y abriter.

— Ce n’est pas risqué d’attendre ici ?

Elle hausse les épaules, un geste qu’Oxyde interprète comme de l’indifférence. Il ne le comprend que trop bien, en réalité : lui aussi se laisse gagner peu à peu par cette foutue indifférence qui le conduit à ne plus penser à rien, à oublier la prudence et à ne plus se préoccuper de ce qui pourrait lui arriver. Un effet secondaire de l’Apocalypse qu’il a pu constater chez de nombreux survivants.

Finalement, Saraï change de sujet :

— J’ai une lampe si tu veux allumer. J’ai tendance à oublier que les mortels ne voient pas dans le noir…

— Pratique pour économiser les piles, ça.

Elle rit tandis qu’Oxyde déniche la lanterne en question derrière son lit de fortune près d’un sac à dos, qu’il dépose sur le sol à leurs pieds. Il s’assied ensuite à côté de Saraï en réalisant à quel point il est épuisé lui aussi. La marche de la journée a été éprouvante. Comme tous les jours. À travers la fenêtre, il voit la nuit s’emparer du paysage, effacer les toits des maisons et des immeubles qu’il distingue à peine dans le noir.

— Depuis quand tu n’as pas croisé de mortels ? demande-t-il après un long silence.

— Je ne sais plus. J’ai perdu la notion du temps depuis que l’état de manque est passé. J’ai vieilli, d’abord, de plus en plus. Bientôt, je vais commencer à ralentir, et je pourrais m’arrêter complètement si je le voulais, en regardant le soleil.

— Ça prendra combien de temps ?

— Ça se produira sûrement avant le dernier jour. Mais ça n’a pas vraiment d’importance si Giovanna ne revient pas.

Voilà qui ressemble moins à un rendez-vous qu’à un espoir de retrouvailles, en fin de compte. Surtout qu’elle omet cette fois de mentionner son mari.

— Je te trouve bien défaitiste, fait remarquer Oxyde.

— Difficile de rester optimisme avec ce qui se passe en ce moment.

— Même si je te dis qu’il n’y aura sans doute pas de fin du monde ?

C’est la première fois qu’il le formule de vive voix. Jusqu’ici, il se contentait de suivre le mouvement, comme Dossou le lui avait demandé, et sans savoir ce que le Vieux attendait de lui, sans savoir ce que celui-ci avait prévu afin d’empêcher le dernier jour d’arriver. Il guette toujours un signe ; mais pour l’heure, rien ne vient, personne n’éclaire sa lanterne, et même Francesca demeure impuissante à trouver une solution pour stopper l’œuvre de destruction entamée par les anges. La Magicienne n’était là que pour prophétiser la fin à venir. Elle a accompli ce qu’elle devait accomplir, et c’est tout.

Saraï ne bronche pas lorsqu’elle entend ces mots. Bien au contraire, elle sourit quand elle lui répond :

— Je le sais, ça. Le Cercle est au courant depuis le début. Et de la catastrophe, et de son échec.

Ce qui rassure Oxyde quant à l’issue des six cents jours : oui, ils s’en sortiront. Comment, il l’ignore, et à quel prix, mais les anges ne réussiront pas à effacer la réalité. Cette révélation le réveille, lui qui sentait que ses yeux cherchaient à se fermer sous la fatigue.

Pourtant, malgré ce qui devait être une bonne nouvelle, Saraï baisse la tête, et son sourire s’évanouit.

— Mais ? demande alors Oxyde.

Elle garde le silence quelques secondes, cherchant ses mots, puis dit finalement :

— Mais nous n’avons pas donné l’alerte. Le Cercle n’a pas le droit d’apparaître au grand jour, oui, mais nos Maîtres n’ont pas jugé utile non plus de contourner cette loi afin de sauver le plus grand nombre.

Son amie fixe le vide sans le voir, son profil illuminé par la lanterne devant eux ; son visage marqué par le manque de sang n’exprime rien, ni peur ni tristesse, et encore moins de la colère. Et pourtant, Oxyde les entend rugir en elle. Il les entend aussi fort qu’une tempête, démesurés, excessifs, des émotions qu’il juge bien trop exacerbées pour traduire la honte et la déception qu’elle éprouve envers son peuple.

Saraï ment. Depuis le début. Ses paroles sonnent faux, à la fois dissonantes et pleines de défi, le dissuadant de lui en demander plus. Oxyde pourrait lui arracher ce qu’elle lui cache – il suffirait de toucher sa main, par exemple, et de forcer son don à parler –, mais il n’en fera rien. Et elle le sait parfaitement.

— Comment le Cercle peut-il être au courant ? demande-t-il alors.

Avec un bref sourire – de soulagement, parce qu’il n’insiste pas ? –, Saraï lui dit :

— Oh, comme toujours… Les immortels étudient les étoiles, les textes anciens, les visions que nos suicidés nous délivrent au moment où ils meurent… Le sang, aussi. La magie du sang fait office de bibliothèque, tu vois ? de réseau intranet où nous pouvons chercher des informations. Le livre des oracles nous parlait d’une révélation… et nous étions nombreux à croire qu’il s’agissait de la fin du monde, alors qu’il ne s’agissait que de la fin du Cercle.

Puis, après un soupir qui paraît douloureux, elle ajoute :

— Puisque tu sembles toi aussi convaincu que l’Apocalypse n’arrivera pas à son terme, je pense que nous pouvons considérer ceci comme acquis. Pourtant, j’ai si peur que nous nous trompions… et je n’ai pas envie de parier sur nos chances de survie.

— C’est pour cette raison que tu as choisi de… de t’endormir ? Parce que si la fin du monde se produit quoi qu’il arrive, tu ne seras pas éveillée pour la voir venir ?

— Parce que j’ai peur que Gia ne me rejoigne pas à temps. Je ne veux pas affronter ce jour toute seule.

Saraï se tourne vers Oxyde à ces mots, dans lesquels il entend une demande informulée, quelque chose qu’il aurait dû percevoir plus tôt.

Elle n’a plus aucune force pour se mettre à la recherche de Giovanna si cette dernière tardait à la rejoindre. Et aucun mortel ne rôde dans les parages.

— Si tu as besoin de sang…, commence-t-il après une hésitation.

— Non.

— Si. Je risque d’être le seul mortel que tu croiseras dans le coin avant longtemps. Demande-le, si tu veux. Ne prends pas de gants avec moi.

— Non, je ne peux pas faire ça…

Et pourtant, elle en crève d’envie. Il a suffi qu’Oxyde évoque cette éventualité pour que la faim s’allume dans ses yeux voilés, pour que ses instincts d’immortelle, de vampire, se rappellent à elle. Arrivée à ce stade, elle n’est plus qu’une bête sauvage épuisée prête à se laisser mourir s’il le fallait.

Saraï ne veut pas, mais elle s’approche quand même, et Oxyde perçoit dans le mouvement cette étrange langueur, le ralentissement de ses gestes. Un symptôme typique de la vieillesse des immortels.

Ils ralentissent. On dit que leurs Anciens ressemblent à des fantômes ancrés dans le réel, des êtres aux cheveux et aux yeux blancs, à la peau parfaite proche du marbre et à l’allure délicate. Des sculptures vivantes. Lorsqu’ils n’en peuvent plus, ils demandent à voir le soleil, ce qui les tue.

Elle s’avance vers lui avec lenteur et manque de s’effondrer, ce qui lui arrache un petit rire.

— J’ai l’impression d’être bourrée, s’esclaffe-t-elle. J’avais oublié ce que ça faisant. J’avais seize ans quand je me suis pris la seule cuite de mon existence, et c’était il y a… trente-sept ans, je crois.

— Votre vie doit être d’un ennui…

Saraï rit de nouveau, puis elle s’agrippe au bras d’Oxyde, se blottit contre lui pour éviter de s’écrouler. Ses mains sont glacées comme si toute chaleur l’avait abandonnée.

— Il paraît que ça ne fait pas mal, tente-t-elle de le rassurer sans lui laisser le temps de répondre..

Oxyde sent d’abord son souffle chatouiller sa gorge, puis une caresse de ses lèvres. Elle mord ensuite sans prévenir, dans le craquement terrifiant de la peau qui rompt sous ses dents.

La douleur est atroce ; à dire vrai, jamais il n’avait pensé qu’une morsure d’immortel puisse faire mal à ce point.

— On t’a menti, alors, marmonne-t-il.

Et elle rit, encore, et sa voix change déjà, perdant ses accents chevrotants de vieille dame pour retrouver son éclat chantant d’autrefois.

Oxyde repousse la douleur, se concentrant sur ce qu’il perçoit d’elle à travers son don : une transformation, le réveil de son pouvoir endormi, le retour à la vie de cette magie ancienne qui a toujours échappé aux mortels. L’immortalité reprend ses droits et répare son corps abîmé par le manque ; ses cheveux retrouvent leur douceur et leur couleur de nuit aux reflets dorés, les rides et les taches sur la peau disparaissent. Saraï se réchauffe. Son don reprend ses droits, s’installe comme un chat prend ses quartiers au soleil. L’image vient d’elle : Oxyde la capte au vol, ce qui le fait sourire.

Puis un vertige l’assaille, soudain, le forçant à fermer les yeux. La fatigue et la douleur se mêlent en une étrange vague qu’il doit combattre afin de ne pas s’endormir.

Quand elle en a terminé, elle pose sa tête contre son épaule, les yeux fermés. Et malgré la souffrance, malgré la peur qu’il n’a pas pu contenir alors qu’il ne voulait pas admettre que Saraï l’effrayait, malgré le sang qui sèche sur ses vêtements, la quiétude de l’instant lui donne envie de s’assoupir, de profiter du calme tant qu’il le peut encore.

Mais il a à peine formulé cette idée que Saraï se met à convulser. Doucement, d’abord, puis avec violence. Ce qui le sort de sa torpeur une seconde fois.

Ce n’est rien. C’est normal.

La pensée que lui envoie Saraï le rassure à moitié.

Et il ignore comment elle a su qu’il pourrait l’entendre… à moins que son don éveillé le lui ait soufflé. Oxyde le sent circuler en elle en même temps que son propre sang.

Un pouvoir qui a quelque chose de familier, oui. Comme un frère. Qu’avait-elle dit, déjà ? Qu’elle avait reçu la vie éternelle par l’entremise d’un immortel clairvoyant. Elle ne connaissait pas sa véritable identité mais elle prétendait qu’il était comme lui, qu’il possédait de multiples dons transmis aux immortels qu’il a engendrés.

En silence, il la serre plus fort encore, attendant que les spasmes s’espacent. Ce qui prend longtemps. Il patiente, la berce doucement.

Une fois la crise passée, Saraï a littéralement repris vie : son apparente vieillesse n’est plus que de l’histoire ancienne. Dans ses yeux ambrés brille une multitude d’émotions diverses qui ne se trouvaient pas là plus tôt. La curiosité, la reconnaissance, un peu de honte aussi, et une lueur sauvage, insolente comme dans le regard d’un chat. Sa beauté frappe Oxyde de nouveau, comme la première fois qu’il l’a vue.

C’était il y a si longtemps, à la porte de sa maison à elle. Il ignorait qu’il venait chez une immortelle et avait même cru à un piège. Et pourtant, en l’espace d’une demi-seconde, il a compris que cette inconnue éternelle qui faisait appel à ses services était comme liée à lui, ou le serait d’une façon ou d’une autre. Sans qu’il sache pourquoi.

— Je suis désolée, dit enfin Saraï pour rompre le silence gêné qui menace de s’installer.

Elle reprend sa place à côté de lui sans se départir de son sourire.

— Tu parles, lâche Oxyde. Tu n’en penses pas un mot.

— Oui, c’est vrai. Je rêvais de faire ça depuis que tu es venu chez moi.

Puis, après une seconde ou deux, elle ajoute :

— Tu l’entends, toi aussi, non ? Il chante.

— Ton don ?

— Mon don.

— Je l’entends, oui.

Oxyde a la sensation que Saraï lui a pris toute son énergie : la voilà à présent rayonnante, presque incapable de tenir en place, tandis qu’il doit lutter pour ne pas s’endormir. Dehors, la nuit a envahi le monde comme si elle n’allait jamais le libérer de ses griffes. Et quelque part, il aimerait que ce soit le cas.

— Tu t’endors, raille-t-elle.

— Merci, je n’avais pas remarqué. Je suis tellement fatigué…

Saraï sourit sans répliquer, puis elle se penche vers lui afin de déposer un baiser sur sa joue râpeuse. Baiser qui dérape un peu jusqu’au coin de ses lèvres, mais qu’elle interrompt au dernier moment comme si elle avait décidé de se raviser.

Au même instant, il l’entend encore.

La collision entre leurs magies, qui s’entrechoquent et se répondent. Il y a bien là quelque chose en commun, un lien ou un pont, un nœud dans un tissage bien plus grand.

Et Saraï l’a perçu, elle aussi.

— Je n’étais pas certaine, explique-t-elle en s’éloignant. Lorsque tu es venue chez moi pour exorciser la poupée d’Elisabeta, je l’ai pressenti une première fois mais je ne savais pas vraiment quoi en penser. Et puis j’ai mis cette donnée de côté, et je n’y ai plus songé par la suite. Il y a quelque chose, n’est-ce pas ?

— Il y a quelque chose.

— Mais quoi ?

Sans répondre, Oxyde fixe le vide devant lui, cherchant à démêler ses pensées perdues dans les brumes de son esprit épuisé. Le don de Saraï a retrouvé son calme à présent – mais il attend, prêt à surgir comme un diable dans sa boîte, jamais tranquille, jamais rassasié, bridé par quelque chose qui l’empêchait de s’exprimer pleinement. Une maladie, disait Saraï. Elle se savait souffrir d’une leucémie avant qu’on ne lui donne l’éternité ; la magie du sang n’a fait qu’endormir le mal dont elle était atteinte, elle l’a tenu à distance, empêchant son pouvoir de grandir ainsi qu’il l’aurait dû. Il y parvient seulement lorsque la clairvoyance d’Oxyde se trouve dans les parages.

— Tu le sais déjà, répond-il enfin. Ton créateur était un clairvoyant et tu as reçu une part de ses propres dons. Peut-être que la magie que possèdent les clairvoyants est la même pour tous.

— Mais tu n’en es pas sûr.

— Personne n’a jamais pu dire d’où nous venaient nos capacités.

Pourtant, il n’est pas convaincu lui-même de ses explications.

Il sait qu’il y a autre chose. Une raison plus lointaine, de celles qu’il parvient parfois à entrevoir comme à travers un voile de fumée, un rêve qui s’oublie au réveil, ou une idée qui apparaît et s’efface, lui permettant à peine de la toucher du doigt.

Comme une âme-sœur, un double astral à l’image d’Élias. Oxyde a l’impression de retrouver quelqu’un d’aimé, ou de retrouver un reflet – un peu déformé, et surtout immortel.

— Et si je te donnais l’éternité ? demande-t-elle soudain.

Troisième sursaut, alors qu’il s’enfonçait lentement dans la somnolence. Tout ce qu’il trouve à dire, après plusieurs secondes de réflexion ralentie, c’est :

— Ah.

Saraï éclate de rire. Puis, redevant sérieuse, elle fait remarquer :

— Je constate que tu hésites à répondre.

— Parce que tu crois que c’est si facile de répondre à une telle proposition ?

— Je n’en sais rien. Je n’ai jamais eu le choix, moi.

Elle l’observe en souriant, toujours, les yeux brillant d’une drôle de lueur amusée, presque prédatrice. Comme un chat, vraiment, qui joue avec sa proie, conscient du pouvoir qu’il a sur cette dernière.

Accepter l’éternité, ce serait accepter que Saraï garde du pouvoir sur lui pour toujours. Et la refuser… pareil. Car elle pourrait réitérer son offre encore et encore, lui faire miroiter une vie presque éternelle et une magie considérable qui exacerberait celle qu’il possède déjà. Et il finirait sans doute par céder. Parce que tout le monde cède.

— Alors ? insiste-t-elle.

— Tu me ferais cadeau de l’éternité pendant l’Apocalypse alors que nous n’avons encore aucune preuve réelle que nous nous en sortirons ?

— Je te fais une simple proposition. Une promesse de don, si tu préfères. Si tu acceptes… il suffira que nous nous retrouvions plus tard, lorsque la crise sera passée.

— Non.

— C’est ta réponse ?

— Oui, c’est ma réponse. Et elle est définitive.

Saraï continue de sourire, mais cette fois avec plus de tendresse et moins d’ironie. Et si elle est déçue, elle ne le montre pas.

— Je sais que ce présent que font les immortels est inestimable, reprend Oxyde. Mais la vie que j’ai subie me suffit amplement, et je n’ai pas l’intention que cela se prolonge.

— « Subie » ?

— Elle n’a jamais été un cadeau. Et elle le sera encore moins lorsque les six cents jours se seront écoulés.

— Je comprends.

Malgré le refus, l’offre le touche plus qu’il ne veut l’admettre. Et le perturbe, aussi, car une autre version de lui-même, lointaine, étrangère, a fait un choix différent et a accepté le présent aussi facilement qu’il le décline aujourd’hui. Regrettera-t-il d’avoir dit non ? Il n’est pas sûr que les immortels posent deux fois la question, mais Saraï, elle, le fera sans hésiter.

— Vous êtes si nombreux à refuser…, soupire-t-elle alors. Giovanna a reçu l’éternité de force, sans qu’on lui laisse le choix, mais elle n’en avait pas voulu quand le Cercle lui a fait cette même proposition.

— Votre condition est effrayante. Vous aussi, vous l’êtes.

— C’est très différent de l’autre côté de la barrière. Nous ne sommes pas aussi dangereux que nous cherchons à le faire croire. L’éternité, ce n’est qu’une malédiction, rien de plus…

— Et c’est justement pour ça que je n’en veux pas.

— Parce que tu connais bien trop la magie pour savoir ce que cela peut coûter.

Ce n’est pas une question, mais Oxyde acquiesce quand même. Saraï ne met jamais très longtemps à comprendre.

Oui, il y a toujours eu trop de magie dans sa vie pour qu’il en accepte plus encore. Parfois, les nouveaux dons que sa clairvoyance ajoute à son carquois l’effraient, parce qu’il se demande jusqu’où cela ira, s’il parviendra à les maîtriser, s’il réussira à y résister. Il a dealé avec un ange, il y a si longtemps qu’il a souvent l’impression que cela s’est passé dans une autre vie, et il sait que malgré tout ce qu’il a gagné, ce qu’il a perdu n’avait pas de prix. Ces cadeaux se paient au centuple… et si l’éternité doit se glisser dans l’équation, Oxyde ignore comment il pourra rembourser cette dette cosmique qui s’additionne aux précédentes.

— Tu as toujours eu l’impression de tenir une bombe entre les mains, s’éleve une autre voix dans le silence. Et tu as toujours eu peur que cette bombe t’explose à la figure.

Levant la tête, Oxyde découvre que Francesca est entrée dans la petite chambre délabrée, et qu’elle observe la nuit par la fenêtre. Et comme Saraï ne bronche pas, il y a fort à parier qu’elle ne l’a pas entendue.

— Mais tu devrais quand même accepter, poursuit la Magicienne sans se retourner. Peut-être que tu pourras ainsi terminer ce que Dossou t’a demandé de faire… c’est-à-dire survivre jusqu’au dernier jour. Tu n’iras pas loin si tu restes là à attendre que le temps passe.

Le ton qu’elle emploie lui paraît amer, presque agressif.

Parce que tu crois que c’est si facile ? voudrait-il lui répondre.

Peut-être entend-elle sa pensée, car elle assène :

— Qu’est-ce que tu attends, alors ? Bouge-toi. Si tu comptes ne pas accepter l’immortalité qu’elle t’offre, laisse-la et fous le camp.

Elle ne se retourne toujours pas. Oxyde ne voit que la forme pâle et floue de son visage se refléter dans le verre de la fenêtre, et il n’y distingue rien d’autre que deux puits sombres à la place de ses yeux, ténèbres insondables pleines de colère.

Il voudrait qu’elle se retourne. Il voudrait qu’elle le regarde.

Et il ne parvient pas à articuler le moindre mot.

Soudain, sans qu’il puisse dire quoi que ce soit, une étrange fumée grise envahit la pièce et entoure Francesca comme si elle se tenait au milieu d’un terrible brasier.

Ou d’un bûcher.

Elle lève la main à hauteur de visage pour la regarder se consumer ; le bout de ses doigts, d’abord, qui noircissent sous l’effet d’une flamme invisible, puis la paume, le poignet…

Oxyde ne peut que la regarder brûler, sans un mot, sans pouvoir faire le moindre geste.

Puis un son sort enfin de sa bouche, un insurmontable effort qui lui donne l’impression d’avoir soulevé une montagne, le sang battant à ses tempes et le cœur manquant de s’arrêter à force de cogner trop fort.

— Francesca…

Ce n’est que lorsqu’il ouvre les yeux sur la pénombre de la chambre qu’il se rend compte qu’il s’est endormi. Et la pièce est déserte ; il n’y trouve ni feu ni Francesca.

À côté de lui, Saraï se redresse, attentive. Elle avait posé sa tête contre son épaule et semblait veiller pour eux deux.

— Un mauvais rêve ? demande-t-elle d’une voix douce.

— Oh… On peut dire ça comme ça.

Pourtant, il a du mal à qualifier de cauchemars ces rêves dans lesquels Francesca apparaît, peu importe ce qu’il s’y passe. Il espère toujours voir la Magicienne dans ses songes, faute de la voir dans la réalité.

Oxyde remarque alors que Saraï avait posé sa main sur la sienne.

— Tu utilises ton don, là ? interroge-t-il.

— Non, ne t’inquiète pas. Je ne fais qu’écouter le cours de tes pensées, le mouvement qu’elles font en circulant, mais je n’entends rien. Je ne me le permettrais pas. C’est comme… le chant d’un ruisseau, et je trouve ça apaisant. Ça t’ennuie ?

— Non, pas du tout. J’ai dormi longtemps ?

— Une heure, peut-être.

Le temps lui semble s’écouler si lentement, parfois. Comme si les aiguilles de l’horloge rechignaient à tourner, sachant par avance qu’elles finiront par s’arrêter.

— Où est-elle ? demande soudain Saraï. Celle qui est apparue dans ton rêve ?

— Tu l’as vue ?

— Juste une image. Elle avait l’air… ailleurs. Pas ici en tout cas.

— Elle est morte depuis longtemps. Et son esprit peine à rester à cause de la lumière du Ciel.

Oxyde soupire, prêt à lui raconter ce qui est arrivé à Francesca si Saraï le lui demandait. Il le lui avait promis, d’ailleurs.

Mais elle n’en fait rien. À la place, elle lui dit :

— Je t’ai menti tout à l’heure. Je n’ai pas rendez-vous avec Gia… Elle ne viendra pas.

Pour la première fois, il y a comme une fêlure dans sa voix, qu’elle s’acharne à garder ferme. Un sanglot contenu, un peu de tristesse qu’elle laisse s’échapper sans le vouloir, trop difficile à réprimer. Saraï bat des paupières pour chasser des larmes naissantes, puis elle poursuit :

— Ça fait des mois que je ne l’ai pas vue. Elle est partie parce qu’elle voulait retrouver sa sœur… et comme elle ne revenait pas, je me suis moi-même mise à sa recherche. Je pensais réussir à la localiser grâce à mon don.

— Mais tu n’y parviens pas.

— J’erre depuis des semaines dans la région. Mon don est désorienté, il a du mal à supporter la lumière, la peur, et le manque de sang… J’ai fini par abandonner.

Elle ne peut retenir un long soupir tremblant, auquel Oxyde répond en la serrant dans ses bras. Mais il ne s’attendait pas à ce qu’elle lui demande :

— Tu veux bien m’aider à la retrouver ? Gia me manque tellement… Je te l’ai dit, je ne suis pas encore prête à parier sur l’annulation de la fin du monde. Et je n’y arriverai pas toute seule.

— Bien sûr que oui, je vais t’aider.

— Merci, Joseph… Je suis désolée de te demander de sacrifier quelques jours pour ça…

— Ne t’inquiète pas, je ne sacrifierai rien. Au contraire, je fais tout pour que le temps s’écoule plus vite.

Saraï laisse échapper un petit rire un peu triste, qui rassure Oxyde. Enfin une réaction normale… Il avait peur qu’elle ne se soit enfermée elle-même dans une carapace d’indifférence la rendant aveugle à ce qui se passe autour d’elle. Le déni, ce n’est pas la meilleure façon d’affronter la fin du monde, surtout si on espère y survivre.

— Tu préfères qu’on s’y mette pendant la nuit, ou le jour est supportable ? s’enquiert-il.

— Je pourrai supporter la lumière du soleil si je ne le regarde pas directement, surtout depuis que j’ai pris ton sang.

— OK. On part demain matin, alors. Là, il faut vraiment que je repose un peu.

— Je surveillerai la maison. Moi, j’ai déjà trop dormi.

Saraï étend le bras afin d’éteindre la lanterne, puis elle reprend sa place près de lui.

— Ah, et une dernière chose, ajoute-t-il. Je ne m’appelle pas vraiment Joseph, mais Oxyde.

— Je sais. Dors, maintenant.

Il entend à peine sa réponse que ses yeux se ferment déjà.