Rouge

Texte intégral

Je baisse les yeux sur mes pieds, et vois mes chaussures rougies par la terre écarlate de la piste menant à Prony. Une palette dont les nuances paraissent infinies : bourgogne, garance, corail, cinabre, andrinople, brique… Le rouge heurte l’azur profond de l’océan et la précieuse teinte malachite de la végétation. Dense et menaçante, cette jungle aux relents d’humidité m’est hostile. C’est la terre qui m’emplit la vue : elle fait comme une large traînée de sang entre les arbres, me donne envie de m’agenouiller pour y plonger les doigts.

Une silhouette, soudain, apparaît sur le bord de la route : un vieux Kanak m’observe sans rien dire. Il marche pieds nus dans la terre, son short en jeans est couvert de traces rouges. Je ne peux m’empêcher de scruter ses yeux : ils brillent d’une lueur étrange, entre la pitié et la colère. J’ose à peine esquisser un geste. Après un silence, il me dit, d’une voix éraillée d’avoir trop fumé :

— Sois pas en retard sur la route.

Je reconnais cet accent particulier, que je n’ai pas entendu depuis tant d’années que je ne les calcule plus. Cette phrase prononcée à voix basse, rechignant à parler trop fort, les mots comme comptés, le timbre parcouru par des âges trop anciens.

Je baisse les yeux sur mes mains, et vois mes ongles rougis, non pas par la terre, mais par du sang. Un début de panique m’envahit. Et je me réveille.

L’esprit embué, j’éteins le réveil d’un coup, l’envoie presque valser à travers la chambre. Il est bien trop tôt pour un samedi. Le chat, une bestiole blanche et sauvage qui n’a jamais eu de nom, répondant simplement à « le chat », est trop heureux de me voir me lever de si bonne heure. Son concert de miaulements me casse les oreilles, et je dois le pousser du pied afin de ne pas trébucher dessus. Il me guide vers la fenêtre en ronronnant, me demande de l’ouvrir. Allez, dégage le chat, va courir les donzelles si ça te chante, laisse-moi me réveiller.

Sur la porte du frigo, j’avise le mémo griffonné à la hâte le week-end dernier : rendez-vous chez Maman à 10 h pour sa « traditionnelle grande braderie ». Je suis déjà en retard.

Une heure plus tard, me voilà au volant de ma petite voiture déglinguée, lancée à cent kilomètre-heure sur la voie rapide. Le paysage pluvieux défile à travers les vitres crasseuses, les champs infinis de ma Bretagne surplombée de nuages ternes. Le temps correspond à merveille à mon humeur : maussade et mélancolique, avec un rien de déprime. La voix du vieux Kanak me revient alors que je jette un coup d’œil à ma montre. Sois pas en retard sur la route. Pourquoi ai-je rêvé de Prony et de l’ancien bagne ? . Je l’avais visité durant le collège quand je vivais en Nouvelle-Calédonie, il y a quelques années, et je me rappelle avoir été marquée jusqu’à l’âme par le rouge incandescent de la terre. Par les racines des banians, ces arbres-monstres emprisonnant tout sur leur passage. Le relatif silence de cette nature qui me paraissait si dangereuse, à moi, la citadine avide de gris et de béton. Et pourtant, je paierai cher pour me retrouver de nouveau dans notre appartement à Nouméa. Poser les yeux sur la Chaîne, ces montagnes couvertes du vert vif de la végétation luxuriante, aux cimes hantées par les orages…

Je secoue la tête. Il est temps de chasser tout ça de mon esprit. J’ai banni la nostalgie de ma vie il y a bien longtemps, ce n’est pas un rêve qui va me faire changer d’avis.

Sans quitter la route du regard, je sors un CD au hasard de la boîte à gants, le glisse dans le vieil autoradio. Chester Bennington se met à brailler dans l’habitacle.

Sois pas en retard.

Oui, chef.

Maman m’attend dans son minuscule jardin, une cigarette à la main. Mes sœurs sont déjà arrivées, ce qui représente en soi un miracle, car elles sont d’ordinaire toujours plus en retard que moi. Des piles de cartons s’entassent dans la petite maison, attendant qu’on les charge dans la camionnette de Papa. Maman déménage, se rapproche encore un peu plus de la mer, dans un trou paumé. Comme à chaque changement de ville, elle se débarrasse de quelques affaires, qu’elle donne à qui en voudra. Sa « grande braderie », donc. Une occasion, surtout, de réunir tout le monde, à une époque où nous vivons chacun de notre côté.

Au passage, j’avise un objet étrange dépassant d’un des cartons. Une flèche faîtière de près d’un mètre de long, parfaite réplique de celles qu’on appose au sommet des habitations traditionnelles kanakes. Sculpté dans du bois de houp, le visage primitif au centre de la flèche me regarde de ses yeux aveugles. Je m’empare de l’objet, l’observe en soupirant. Pourquoi ces trucs me poursuivent-ils ?

Maman passe près de moi :

— Tu veux la rapporter chez toi ?

— Tu ne la gardes pas ?

— Oh, non, je ne sais jamais où la mettre, elle est bien trop grande. Elle va finir à la cave, sinon.

J’avise la flèche, son curieux visage aux yeux immenses, comme habités par un esprit ancestral. Pourquoi pas, après tout ?

Au soir, sur le chemin du retour, elle gît sur la banquette arrière, au milieu des livres que j’ai également récupérés– des Stephen King, et quelques classiques comme Baudelaire ou Poe. J’ai l’impression qu’elle me fixe dans le rétroviseur, que son regard brille à la lumière des lampadaires.

Je ne suis pas superstitieuse ni croyante pour un sou. J’observe les autres d’un œil prudent quand ils parlent de voyance, de magnétisme… Je ris, même, quelquefois, et je me défends toujours avec mauvaise foi lorsqu’on m’accuse de me moquer d’eux. Il y a que mon esprit cartésien se ferme dès lors que les convictions religieuses surgissent dans les conversations. Je n’y peux rien, c’est ainsi.

Pourtant, s’il existe bien un secret que je n’ai confié à personne, c’est bien celui-ci : lorsque j’étais adolescente — et, bien sûr, lorsque je vivais en Nouvelle-Calédonie — j’ai traversé une période de quelques mois avec ce don… Je pouvais tout simplement prévoir ce qui devait arriver quelques minutes avant que cela se produise. Une phrase, un coup de fil. Quand les profs m’interrogeaient, je savais ce qu’ils me demanderaient, ou quand ils comptaient le faire. Une période étrange. Je me rappelle, une fois ce don enfui, m’être sentie amputée. Abandonnée par quelque chose d’indicible. De tout ceci, je n’en ai jamais parlé. Parce que la cartésienne en moi ne se remettrait jamais de ce coup porté à son orgueil, et j’ai une réputation à tenir.

C’est ce à quoi je songe au moment où le téléphone sonne. Pourquoi maintenant, allez comprendre… Toujours est-il qu’en me levant pour décrocher, je m’imagine la voix de mon père, la mauvaise nouvelle qu’il m’apporte. Je sais déjà ce qu’il va m’annoncer.

— Ton arrière-grand-père est mort.

Je manque de lui répondre un « je sais », me retiens au dernier moment.

Non loin, accrochée sur un mur du salon, la flèche m’observe. L’éclat dans ses yeux de bois est le même qui brillait dans les iris sombres du Kanak.

La terre rouge, encore. Je suis à peine surprise quand je foule la route écarlate. Le vieux Kanak se tient près de moi, me montre du doigt l’extrémité de la piste qui serpente dans le lointain.

— Va là-bas, dit-il avec son habituelle économie de mots. Mais traîne pas.

Son visage est parcouru d’un millier de rides et de plis. J’y lis toute l’histoire du monde, l’histoire de la Grande Terre et de sa propre tribu. Il ressemble à l’esprit sculpté dans le bois de ma flèche.

— Pourquoi irais-je là-bas ?

— Parce que tu le dois.

Il martèle la fin de sa phrase telle une sentence.

Le grondement du tonnerre roule dans l’air saturé d’électricité. Le ciel est lourd de nuages noirs. Lorsque la pluie se met enfin à tomber, une pluie tiède et drue, mon Kanak et moi ne bougeons pas. L’eau s’accumule peu à peu sur la terre, et du sol monte une odeur de nature assoiffée. Tant d’années que je n’ai pas senti ce parfum d’humidité… Mes larmes se mêlent au déluge. J’ai l’impression de rentrer chez moi.

À mes pieds, la terre se couvre de gigantesques flaques ensanglantées.

— Qu’est-ce que tu me veux ? je demande au vieux. Qui es-tu ?

Il me regarde de ses yeux perçants, et un sourire s’esquisse sur ses lèvres parcheminées. Je sais qu’il ne me donnera pas son nom. Il s’agit de son secret, de son pouvoir, qu’il ne peut me révéler.. Encore et toujours des cachotteries. Rien qui pourrait m’aider. Je sens la colère monter lentement, enfler dans ma gorge comme une bête prête à s’échapper. Cela fait sourire encore un peu plus le vieil homme.

— Laisse-moi tranquille, lui dis-je.

— C’est pas ce que tu veux. Leur réponds pas.

— Comment peux-tu savoir ce que je veux ?

J’essaie de faire un pas vers lui, mais mes pieds sont enfoncés jusqu’aux chevilles dans la boue rougeâtre. Impossible de m’en dépêtrer. Impossible de bouger, de me dégager de cette mélasse épaisse et instable. L’angoisse monte à mesure que l’eau s’engouffre dans la terre, la transformant en marécage sombre et menaçant.Et lorsque je lève les yeux pour demander de l’aide au Kanak, il a disparu.

À ce moment-là, le chat saute sur ma poitrine, manque de m’étouffer. Cet imbécile vient de me tirer de mon rêve, et je ne sais pas si je dois l’en remercier ou l’envoyer balader. Il fait nuit, encore. Ma chambre plongée dans la pénombre tournoie un peu, se fige quand je me redresse en repoussant le fauve. Ce dernier se rendort au pied du lit en soupirant.

Un flash lumineux me surprend, suivi d’un coup de tonnerre. L’orage a fait écho dans mon rêve. Les tempêtes de Bretagne ne sont pas toujours moins violentes que celles de Nouvelle-Calédonie, mais elles me paraissent infiniment moins réconfortantes.

Je me lève et me dirige dans la cuisine afin de boire un peu d’eau. La pluie frappe la fenêtre, emplit le silence. Sur la table, le faire-part de décès de mon arrière-grand-père indique la date et l’heure de l’enterrement. Il sera inhumé non loin de chez Maman. Je ne sais pas trop pourquoi je n’arrive pas à ressentir de la tristesse. Parce que je ne le connaissais pas vraiment ? Parce que mon intuition m’a annoncé la nouvelle de sa mort dans la sonnerie du téléphone, avant mon père ?

J’aperçois la flèche suspendue à son mur dans le salon. Je me plante devant, la scrute dans les moindres détails. Elle prend la forme d’une créature fantastique dans la pénombre, un totem vivant. Aurais-je fait entrer un esprit kanak dans ma maison ? J’ai vu le chat, hier, se hérisser en passant non loin. J’ai pensé que le chien du voisin se baladait encore dans le jardin, le provoquant à travers la fenêtre du salon. Mais ni le voisin ni le chien ne sont présents pour le moment.

Oh, ça suffit. Je n’ai jamais cru aux fantômes, ce n’est pas pour commencer maintenant.

Il est temps d’aller se recoucher. Avant de faire demi-tour, une tache sombre attire mon attention, sur le carrelage. Juste sous la flèche. J’allume le plafonnier. De la terre rouge, et des empreintes de pieds nus.

J’ai passé la fin de la nuit dans un demi-sommeil stressé, à l’affût du moindre bruit. Après avoir vérifié que chaque fenêtre était bien fermée, que la porte d’entrée était verrouillée, je me suis remise au lit. Évidemment, l’orage n’a pas arrangé les choses. J’ai ressenti un grand soulagement quand il s’est éloigné enfin. La présence du chat, impassible, a achevé de me convaincre que je me faisais des idées. Après tout, s’il dort sans se sentir menacé, c’est que rien ne se promène dans la maison. Ni esprit, ni humain, rien à part nous deux. Je me suis assoupie sur cette pensée, que j’ai répétée et répétée sans fin comme un mantra. Au matin, je me suis réveillée rassurée. Même le vieux Kanak n’est pas revenu me hanter.

La terre rouge s’étalait toujours sur le sol de mon salon, parsemée de traces de pas. Comme si un visiteur impromptu s’était tenu là, à contempler ma flèche faîtière. J’ai nettoyé le carrelage jusqu’à ce qu’il n’en reste aucune tache. En rinçant mes mains sous l’eau, j’ai eu l’impression qu’elles étaient couvertes de sang.

Le ciel est bleu, d’un bleu bien trop aveuglant pour mes yeux fragiles. Le soleil du Pacifique brille plus fort que chez moi, en Bretagne, et fait scintiller la teinte émeraude dont se pare l’océan. L’horizon n’est plus rien d’autre qu’un nuancier de peintre, entre vert d’eau et céladon, aigue-marine et turquoise. Sous sa lumière, le rouge de la terre se fait plus sanglant encore. Tire sur des teintes corail, tomette, cardinal.

— Tu n’as pas l’intention de me dire ce que tu me veux ? fais-je au Kanak quand je sens sa présence près de moi.

Il ne me regarde pas cette fois, se contente de fixer l’horizon.

— Tu devrais pas leur répondre, dit-il après un silence.

Je soupire.

— Tu sais, je reprends, je voulais oublier tout ça. Oublier ces années-là, celles de mon adolescence passée ici. Elles m’ont apporté tellement de belles choses, et m’ont fait tellement de mal à la fois. Maintenant, je sais que je ne pourrais jamais les effacer, parce que ça fait partie de moi. C’est comme une maladie incurable, de celles qui ne font pas souffrir, mais que tu vas te coltiner jusqu’à la fin de ta vie. Enfin, tu t’en fous, de tout ça, n’est-ce pas ?

Le vieux se tourne vers moi. Je m’attendais à un sourire moqueur… Pourtant son expression est grave :

— Non.

— Quoi, « non » ?

— Je ne m’en fous pas. Tu quittes seulement une route pour une autre. Pour ça que c’est difficile.

Je n’ai pas le temps de lui répondre. Un vacarme sans nom me tire de mon sommeil. Des jeunes braillant dans la rue, éméchés bien comme il faut. Je jette un coup d’œil à travers la fenêtre du couloir, celle qui ne possède pas de volet : une bande de gars arpente la route, balancent des bouteilles contre le bitume. J’ouvre la vitre et leur crie de faire moins de bruit, menaçant d’appeler les flics, vite suivie par les voisins perchés sur leur balcon. Au bout de quelques minutes d’engueulade, les jeunes finissent par lever le camp en traînant des pieds.

Le réveil sonne douloureusement. Je l’éteins d’un geste rageur avant de me précipiter dans la salle de bain. Ma tenue du jour m’attend, bien pliée sur le rebord de la baignoire : sobre et noire, parfaite de morosité. Je déteste les enterrements. Comme tout le monde.

J’expédie le petit déjeuner, me contentant d’un café ultra-serré, donne à manger au chat, et jette un coup d’œil par la fenêtre de la cuisine. Quelque chose cloche. Je sors vérifier ma voiture et ne peux que constater, avec impuissance, les quatre pneus crevés. La carrosserie rayée de toutes parts. L’autoradio et mes CDs volés. Le 4×4 des voisins se trouve dans un sale état lui aussi. La bande de petits cons de cette nuit s’est vengée sur nos voitures. Je n’ai même pas la force de me mettre en colère.

Leur réponds pas. Sois pas en retard sur la route.

L’avertissement de mon vieux Kanak se fait plus clair, maintenant qu’il est trop tard. J’aurais dû les laisser gueuler jusqu’à ce qu’ils partent d’eux-mêmes. Me voilà en retard. Pour de vrai.

Il est dix heures, la messe commence à onze heures, j’ai une heure de trajet. Je peux encore faire bonne figure, mais il faut que je prenne les devants. J’appelle une collègue en urgence : elle accepte me prêter sa voiture jusqu’à ce soir. Comme elle a le bon goût de vivre à deux rues de chez moi, je suis au volant un quart d’heure plus tard, direction le village de mon arrière-grand-père.

Par bonheur, le ciel est bien bleu, bien dégagé. Je peux me permettre de rouler un peu plus vite que d’habitude, afin de grappiller quelques précieuses minutes. Je commence enfin à me détendre. L’énervement retombe.

Les champs, les arbres défilent, toujours les mêmes. Je connais cette route par cœur, l’empruntant tous les jours pour me rendre au boulot. Je pourrais conduire les yeux fermés s’il n’y avait pas autant de trafic. Le ruban de bitume s’étale devant moi, serpente à l’horizon. Se colore de rouge puis reprend sa teinte d’ardoise. Mes yeux me jouent des tours, je crois. Encore un peu, et je me trouvais à Prony. Je cherche du regard le vert viridien de la Chaîne, le bleu azurdu lagon. Sur le bas-côté de la route, une silhouette familière apparaît au loin. Je la reconnaîtrais entre mille.

Le vieux Kanak.

Il se tient debout devant la glissière de sécurité, pieds nus sur l’asphalte Toujours vêtu de son t-shirt usé, de son short en jeans déchiré, si peu à sa place sous le gris de Payne du ciel, et le grège du champ en friche derrière lui. Ses yeux brillent d’un éclat surnaturel. Estomaquée, je ralentis un peu, tente de calmer mon cœur affolé. Pourquoi est-il là, lui ?

Mouvement inattendu devant moi. À vingt mètres, une voiture dévie de sa trajectoire à grandevitesse. Dérape. Se retourne, percute les véhicules en contresens. J’appuie sur le frein afin d’éviter de cogner dans la file.

Sois pas en retard sur la route. Sois pas en retard…

Une dizaine de véhicules s’imbrique en accordéon, les voitures s’encastrent les unes dans les autres, dans un vacarme épouvantable de tôle froissée. L’une d’elles fait même un vol plané de quelques mètres, avant de s’écraser avec violence sur le bitume.

Au ralenti, je passe devant le carambolage, aperçois du rouge sur le sol et les vitres, dépasse les voitures accidentées.Mes mains tremblent un peu, crispées sur le volant. Garder son calme, respirer. Je me laisse emporter dans la vague de véhicules pour dégager le lieu de l’accident.

Quelques secondes…

Quelques secondes plus tôt, et ma voiture faisait partie de ces carcasses fracassées, desquelles on ne sortira que des corps désarticulés. Si le Kanak ne s’était pas trouvé là…

L’image du rêve, de mes mains couvertes de sang surgit dans mon esprit. La route de Prony, écarlate de mon sang sur la terre, rouge contre rouge. Un bête accident qui n’a eu que peu de conséquence à l’époque. Une embardée, le 4×4 qui dévie et finit dans les arbustes sur le bord de la piste. Je me suis doutée, avant que nous partions, que quelque chose se produirait. Un pressentiment, comme tant d’autres, mais qui écouterait une ado ? J’ai compté pour rien ce pressentiment et ces rêves oppressants. J’ai négligé ma nostalgie et mes souvenirs. Oublié que je devrais écouter un peu plus mon intuition.

Je reviens brutalement au présent, réalisant que j’aurais pu me retrouver là-dedans. Coincée dans la tôle, blessée ou déjà morte. Parce que je serais partie trop tard.

J’entends pour la première fois ce que le vieux voulait me dire, sa voix basse éraillée résonne dans ma tête. Tu quittes seulement une route pour une autre. Pour ça que c’est difficile. Si tu oublies, tu oublies les esprits qui t’ont parcourue alors. Tu oublies les souvenirs. C’est en gardant ces souvenirs vivants, en toi, qu’ils t’habitent encore réellement. C’est pour ça que tu me gardes vivant. Afin que je te prévienne, quand ce sera le moment.

J’aperçois sa silhouette dans le rétroviseur, loin derrière moi maintenant. Il est tourné dans ma direction. Il observe sûrement ma voiture poursuivre sa route, avant de s’effacer comme un fantôme.