Les Archivistes

Texte intégral

Nuit du 17 au 18 janvier 2016

 

— Hey, Than, regarde ce que j’ai trouvé.

Agenouillée dans la cave, au milieu des caisses en bois et des piles de vieux parchemins, Saraï me tend le carnet qu’elle vient de dénicher. Ses longs cheveux crépus sont en bataille, et sa robe beige est tachée par la poussière et la saleté régnant dans la pièce. Quelque chose brille dans ses iris ambrés, presque invisible dans la pénombre.

Je m’empare du registre et l’ouvre à la première page, y découvre un nom calligraphié à la plume. Mon sang se glace dans mes veines quand je reconnais ce nom si familier et si lointain… Je marmonne d’une voix à peine audible :

— Merci.

— Rentre, m’incite Saraï. Je sais que tu vas mourir d’envie de le lire. Et de toute façon, vu l’heure, je ne peux pas m’attarder. J’ai de la route à faire demain.

Elle se redresse, époussetant sa robe. Puis nous rassemblons nos affaires et quittons la cave, que Saraï verrouille à l’aide d’un lourd cadenas en acier.

— Ces vieilleries ont attendu des siècles qu’on les découvre, ajoute-t-elle, elles pourront bien patienter encore un jour ou deux.

Je rentre ensuite, seul, dans le petit appartement que nous louons depuis quelques mois dans le centre de Rome. Je commence à peine à m’habituer à la ville, à sa grandeur et à ses splendeurs. À l’aura sacrée qui l’entoure, aussi, bien qu’atténuée au fil des siècles. Saraï, elle, l’adore.

À présent, je me tiens devant le journal de mon père, et je n’ose pas l’ouvrir. Il dormait depuis des décennies dans les archives du Cercle, là où ils gardaient les documents les plus importants et les plus sensibles, les dissimulant aux yeux indiscrets. Il faut croire que ce journal, les mémoires et les secrets du tout dernier Archiviste, représentait une trop grande menace pour qu’on me le restitue. À ce titre, je leur en ai longtemps voulu.

Mais les Maîtres n’existent plus aujourd’hui. Ils ne peuvent plus rien m’opposer.

Après un soupir, mélange d’appréhension et d’impatience, je m’empare du carnet, m’installe dans le fauteuil — celui dans lequel Saraï se repose après de longues journées de travail — et allume la petite lampe. Une douce clarté tamisée envahit la pièce, trompeuse, presque traîtresse. Le registre, lui, est ancien : sa couverture en cuir n’est pas d’origine, car elle semble bien plus récente que les pages à l’intérieur. Sans doute quelqu’un a-t-il remplacé la reliure, pour une raison ou une autre. Le papier craquant et jauni est couvert d’une écriture fine et familière, de croquis parfois. Des esquisses de portraits ou de paysages, des symboles magiques, des sortilèges.

À l’encre. Toujours à l’encre, jamais avec du sang. Je souris malgré moi, ne comprenant que trop bien ce choix : en refusant d’écrire dans ce journal avec son sang d’Archiviste, Père cachait ses secrets. Ces derniers n’ont jamais atteint la mémoire collective du Cercle, ils ne s’y sont pas mêlés.

Je crains tellement de découvrir ses souvenirs que mes mains tremblent un peu. Les mystères de mon père, mais aussi les mystères de ma caste, et ceux de mon peuple tout entier.

 

***

 

Journal d’Athanase l’Ancien

 

Extrait daté de 1460

« Le sang ancestral et millénaire qui coule dans nos veines nous offre la vie éternelle, mais participe également à chacune des étapes de notre perpétuation : il conserve notre passé, protège notre présent, et prophétise notre avenir. Il agit ainsi tel un passeur, transmettant l’héritage de nos ancêtres aux générations futures. »

Voici comment débutent toutes les chroniques du Cercle, les chroniques de notre peuple, quel que soit leur auteur. J’ai moi-même rédigé ces lignes maintes fois.

Que serait le Cercle sans les Archivistes ? La réponse est d’une parfaite limpidité : rien. Notre belle société d’immortels, cachée dans les ombres de l’Histoire depuis ses balbutiements, ne serait rien sans nous. Nous sommes le Cercle, nous formons la ligne qui circonscrit les immortels. Ceci aussi, je l’ai consigné, rédigé, enseigné. J’ai défendu la cause des Archivistes face aux Maîtres, aux côtés de Zéphirin ; j’ai œuvré pour la sauvegarde du Cercle, pour sa bonne marche. J’y ai, pour ainsi dire, consacré ma vie entière, mon propre sang.

Ce sang d’immortel, de vampire, qui me permettait il y a encore peu de temps de me tenir éloigné des jeux de cour et des manipulations politiques de nos ministres. De par la fonction sacrée qui m’incombait, de par ce sang irradiant de la mystérieuse magie des Archivistes, j’arpentais les palais de nos puissants, les bals de nos Rois, les cérémonies du Cercle, témoin de nos grandeurs et de nos chutes. Avec ce sang, j’écrivais l’histoire des immortels, je la fixais, la sauvegardais.

Conserver notre passé, protéger notre présent, prophétiser notre avenir.

Notre devise, celle qui permet au Cercle de préserver sa puissance, sa force, sa magie ; de vivre encore de nombreux siècles sans que les mortels ne devinent notre présence.

Cette devise, beaucoup l’ont oubliée.

Ce sang qui coule dans mes veines, aujourd’hui, me vaut de devenir un paria. Les Maîtres ont à cœur de nous faire disparaître. Le déclin des Archivistes est amorcé.

Et… Quel est ce hasard ? Quelle est cette main cynique et toute-puissante ? Voilà que des enfants d’immortels viennent au monde mortels. Naissent sans éternité, comme de simples humains. Même les Reines donnent à présent naissance à des filles mortelles… Comment ne pas y voir un lien de cause à effet, un cycle sans fin, plutôt qu’une coïncidence ?…

 

***

 

Zéphirin est venu me trouver aujourd’hui, avec sur le visage une expression plus soucieuse que d’ordinaire. Il est entré dans mon cabinet de travail, et s’est assis face à moi sans un mot. Sans cérémonie non plus, mais voilà longtemps que nous n’avons plus besoin de ce protocole…

Nous sommes plus proches que des frères depuis des siècles, et le reflet en négatif de l’autre : sa haute taille, ses longs cheveux noirs, son imposante aura font de lui le parfait souverain qu’il incarne, tandis que moi, je me fonds dans l’obscurité des couloirs, comme les moines avec lesquels je travaille. Je suis si petit que les mortels me confondent souvent avec un adolescent, et mes cheveux sont d’un blond si clair que mes semblables me croient déjà engagé sur le déclin, dans la vieillesse des immortels, celle qui pare de blanc nos chevelures. J’en suis loin, pour tout dire : à presque cinq cents ans, j’ai encore de nombreux siècles devant moi avant de commencer à ressentir les effets de l’âge, l’engourdissement de l’esprit, et le ralentissement extrême du métabolisme.

Zéphirin, lui, s’avère bien plus jeune. Il est issu d’une ancienne branche française d’immortels, et par cela, est devenu Roi de droit. Une tâche qui l’accable, m’a-t-il révélé un jour. Il est le seul Roi Archiviste de notre Histoire… ce qui lui a valu les inimitiés des Maîtres. Il y a cinquante ans, ils lui ont imposé de choisir entre son titre de Roi et celui d’Archiviste. Zéphirin a préféré régner, et le regrette maintenant avec amertume. Mais il ne peut revenir en arrière : son don est à présent éteint, étouffé par des sortilèges anciens, impossible à réveiller.

Mon ami est venu me rendre visite aujourd’hui, donc. Soucieux, inquiet, nerveux. J’ai levé la tête du registre dans lequel je recopiais le récit d’une exécution, ai posé ma plume, et ai attendu qu’il prenne la parole. Ce que Zéphirin n’a pas fait.

— Es-tu là pour me faire perdre mon temps ? lui ai-je demandé sur un ton faussement léger.

Il n’a pas répondu tout de suite, se contentant de me fixer de ses yeux noirs. Je me suis souvent dit que Zéphirin possédait la plus pure beauté des immortels, sombre et sauvage, brillant d’un éclat acéré. Une magnifique représentation de ce qu’aurait pu être Lucifer en tombant du ciel.

Puis il a enfin ouvert la bouche, et cette phrase terrible a longtemps résonné entre les murs de pierre de mon bureau, tels une sentence ou un sombre présage :

— Ma fille est mortelle.

À mon tour de garder le silence. Plusieurs pensées sont venues s’entrechoquer dans mon esprit : la déconvenue de Zéphirin et d’Éléonore, les conséquences de cette nouvelle… Jéromine était vouée à devenir Reine ; cela lui est à présent impossible.

Et que dire de tous les autres… Ces dizaines d’enfants d’immortels qui se sont révélés être des enfants sans éternité, le déclin annoncé, les mesquineries des Maîtres, la fin du Cercle…

J’ai tenté de faire taire l’horreur qui m’a saisi à cet instant. Mais je n’avais pas besoin d’en relater un mot à Zéphirin, qui a tout compris d’un seul regard.

— Je sais ce que tu penses, Athanase, a-t-il dit. Je lis en toi comme dans un livre ouvert, et même sans cela… Ta vivacité d’esprit te permet de réaliser les conséquences bien plus vite que je ne l’ai fait.

— As-tu prévenu les Maîtres ?

— Pas encore. Je suis au courant depuis quelques heures à peine. Les médecins ont conduit leurs examens de routine sur Jéromine, sans penser une seconde qu’elle aurait pu être mortelle. Et pourtant…

— Tu n’es pas le premier Roi à qui ceci arrive.

Zéphirin a soupiré.

— Tu sais très bien que je n’accorde que peu de crédit à mon titre de Roi, s’est-il agacé.

— Ne t’emporte pas, s’il te plaît… J’ai conscience des conséquences. Ton don d’Archiviste pourrait disparaître, et je n’ignore pas que ceci revêt plus d’importance pour toi.

J’ai pris ma voix la plus apaisante afin de le ramener au calme, ce qui fit son effet. Zéphirin a secoué la tête avant de s’excuser :

— Pardon, je ne voulais pas.

Il a ajouté après un petit rire :

— Quel piètre père je fais… J’ai l’impression d’être venu t’annoncer sa mort.

— Comment va-t-elle ? Elle a quel âge aujourd’hui… Un an ?

— Oui, bientôt. Et elle se porte comme un charme, un vrai diable. Mais mortel.

— Il n’est pas obligé que Jéromine le reste toute sa vie…

Zéphirin s’est levé de son fauteuil, tournant en rond dans la petite pièce. J’ai compris, à ce comportement, qu’il avait déjà envisagé la chose.

— Lui donner mon propre sang ? a-t-il lancé. Les Maîtres ne l’accepteront jamais. Ils ont commencé à séparer les enfants mortels de leurs parents, pour les placer dans des orphelinats.

— Les Maîtres n’oseront jamais retirer le nouveau-né d’un Roi et d’une Reine, pas s’ils tiennent à la vie. Quant à lui donner ton sang… Ne leur demande pas leur avis. Seuls les monarques sont en droit de te l’accorder ou non.

— Te voilà plus vindicatif que moi.

Je n’ai pas relevé l’allusion. Les agissements récents des Maîtres, qui œuvrent dans notre dos afin de nous faire disparaître, ont tendance à me mettre en colère, ce qui me ressemble peu. Zéphirin le disait si bien : « Levez-vous tôt pour faire sortir Athanase de ses gonds ! ».

— Tu as le temps d’y songer, ai-je ajouté. Encore seize ou dix-sept ans à patienter. Rien, pour ainsi dire. Ce qui te permettra de réfléchir à toutes les options qui s’offrent à toi, qu’elles soient légales ou non. Surtout si elles sont illicites.

— Tu as raison.

Après un coup d’œil jeté sur ma table de travail, Zéphirin m’a interrogé :

— Que rédiges-tu avec de l’encre ?

Face à moi sur mon écritoire, deux encriers et deux plumes surnagent dans l’amoncellement de manuscrits et de parchemins. Un encrier plein de sang — le mien, comme toujours quand je procède à mon travail de scribe en vue de la sauvegarde du Cercle — et un autre plein d’encre noire.

— Mon propre journal, ai-je répondu sans sourciller. J’espérais conserver une trace d’événements d’importance et de réflexions. Et je ne souhaite pas que certains aspects de ma vie remontent jusqu’au Cercle.

Écrire avec le sang d’un Archiviste revient à fixer pour toujours le contenu du texte. Secrets, confessions, ordres, sortilèges, lois… Ce que je fais n’est certainement pas interdit, mais n’est pas encouragé non plus. Zéphirin a eu un lent sourire.

— Tu vas y rapporter cette conversation ? a-t-il demandé. Ta fantastique mémoire te permet de retranscrire chacun des mots que je t’ai adressés aujourd’hui, vas-tu donc les consigner ?

— Tu me connais si bien, Zéphirin…

Il a ri, laissant s’envoler, pour quelques minutes, son anxiété. Mon ami approuve tout ce qui nous soustrait au Cercle, alors les mémoires de l’Archiviste le plus respecté…

— Pourras-tu rédiger l’annonce pour moi ? a-t-il requis avant de prendre congé. Rien que l’idée d’aller rendre visite aux Maîtres m’épuise d’avance…

— Je m’occupe de tout, à une seule condition : évite d’énerver Gabrieli.

 

***

 

Comme pour chaque annonce importante, les notables se sont réunis dans l’immense salle secrète cachée dans le sous-sol de Rome, avec pour tâche ensuite de partager la nouvelle à leurs administrés du monde entier. Environné par la splendeur des sculptures de marbre, par la lumière des fresques peintes aux murs, et par le poids du passé et de l’avenir — pas seulement les nôtres, mais ceux de l’humanité tout entière —, Zéphirin a fait part de la mortalité de sa fille au Cercle, lisant chaque mot que j’avais rédigé pour lui.

Au premier rang de l’assemblée se tenait une dizaine de Maîtres, ainsi que Fabio Gabrieli. Ce dernier nourrit depuis longtemps une certaine hostilité envers Zéphirin, dont nous n’avons jamais compris l’origine. Déteste-t-il mon ami à la fois parce qu’il est un monarque, et aussi un Archiviste ? Deux pouvoirs réunis entre les mains d’un seul être…

Car Gabrieli œuvre contre nous dans l’ombre. Voilà des décennies que lois et décrets nous retirent peu à peu notre influence. Le nombre d’Archivistes en exercice a considérablement baissé en quelques années, sans compter ceux qui ont disparu de la circulation. Combien d’amis et de collègues manquent-ils à l’appel aujourd’hui ? Je ne saurais le dire… Zéphirin a tout tenté afin de retrouver leur trace, jusqu’à la conclusion à laquelle ni lui ni moi ne voulions aboutir : Gabrieli les a jetés en prison, ou les a exécutés.

J’y songeais alors que je me tenais en retrait sur l’estrade, un soutien silencieux à Zéphirin qui devait partager son amertume avec nos semblables. Comme je m’y suis attendu, des exclamations en tout genre se sont élevées de l’assemblée ; surprise, indignation, colère… Même les Maîtres ont frémi, bien que je ne saurais affirmer qu’il s’agissait d’une affliction sincère.

Gabrieli, lui, est resté impénétrable. Une véritable statue, parfaite et splendide. Fabio est au moins aussi différent de Zéphirin que moi, d’une beauté singulière ; la peau marmoréenne, les cheveux blonds presque blancs comme les miens, et surtout les yeux d’un bleu si clair… Des iris faits de glace. Fabio, qui pourtant a toujours vécu à Florence, n’a jamais ressemblé aux Italiens qui évoluent autour de lui. Un étranger mortel, qui a reçu la vie éternelle d’un général romain.

Un étranger dans nos rangs, oui, et le Maître le plus détestable qu’il m’ait été donné de rencontrer. Cet homme a juré notre perte en secret.

Et il y parviendra.

 

***

 

Extrait daté de 1476

Zéphirin est parti ce matin pour Florence. Lui qui déteste voyager, je l’ai trouvé particulièrement empressé. Il espérait, je pense, fuir l’étouffante atmosphère régnant à Avignon, où nous vivons depuis presque cent ans. Je ne l’y avais suivi qu’à contrecœur, car la proximité des papes dans la cité avait tendance à m’affecter ; leur aura bénite envahissant les rues, les maisons, jusqu’à la moindre pierre m’agaçait et me faisait grincer des dents.

Je ne m’attendais pas à ce que le Saint-Esprit t’inflige tant de mal. Rome ne te fait pas autant d’effet, pourtant.

Il m’avait conduit à ce qui deviendrait ma demeure — une modeste chambre non loin du monastère dans lequel je travaille — et se montrait perplexe face au rejet que j’éprouvais. Il avait raison cependant : Rome ne m’a jamais accablé de cette manière. Qu’y avait-il dans cette cité pour que je le ressente aussi fort ? Cette question est restée sans réponse. Je me suis accommodé de la présence des papes, bon an mal an, puis, quand ces derniers ont abandonné les lieux, j’ai pu respirer de nouveau. J’espérais, en réalité, ne jamais quitter mon monastère car je m’y suis profondément attaché. J’aime le calme de ces lieux, le minuscule cabinet de travail dans lequel je passe le plus clair de mon temps, la présence sereine et silencieuse des prêtres de l’Ordre des néphilistes, cette mystérieuse congrégation attachée à assister les Archivistes. Sans doute ai-je laissé Zéphirin partir ce matin pour cette raison, pour rester au calme.

À Florence vit l’ultime héritière du Cercle, la seule apte à rejoindre les cinq monarques encore en vie. Elisabeta Alighieri, à quinze ans, est la dernière des immortelles-nées, ce qui a plongé Zéphirin dans une grande inquiétude.

Il a reçu, hier, une lettre signée de la main de Livia, la mère d’Elisabeta. Gabrieli espère épouser l’adolescente et Livia craint les conséquences de cette union. Elisabeta n’aura pas le choix de se marier, comme toutes les femmes immortelles du Cercle. Mais doit-elle accepter la proposition de Gabrieli ?

— Je n’ai pas envie de rendre visite à cette enfant, m’a confié Zéphirin avant de prendre la route. Elle a l’âge de Jéromine…

— Que crains-tu ? De ruiner ses rêves d’adolescente en lui martelant qu’elle n’a pas le choix, qu’elle doit se plier aux règles ? Ou bien, au contraire, de lui mentir et la pousser dans les bras de Gabrieli afin de mieux le surveiller ?

Zéphirin n’a pas répondu à ma question. Il n’a pas relevé non plus le ton dur avec lequel je l’ai interrogé, sachant très bien que je n’approuve pas ses méthodes. Peut-être aurions-nous dû éloigner Elisabeta de Fabio, la dissocier de nos manipulations et de nos complots. Lui permettre d’épouser un Maître moins machiavélique, moins avide de pouvoir. Peut-être aurais-je dû accompagner Zéphirin afin de le tempérer, de l’empêcher de conduire cette gamine, certes immortelle, à l’échafaud.

Peut-être.

Je n’ai pas insisté face au mutisme de Zéphirin, à ma grande honte. À présent qu’il est parti, je le regrette amèrement.

Pourtant, je n’aurais pas pu le faire changer d’avis. En l’espace de quelques années à peine, il ne naît plus un seul immortel dans le Cercle. Seuls des enfants mortels ont vu le jour… menant notre peuple à sa perte. Nous le sentons, sans trop savoir comment : le Cercle vacille. La réalité, la magie de notre sang, l’éternité vacillent. Et avec eux, le pouvoir des Archivistes. Ou par eux. J’ignore toujours quel est le lien de cause à effet, qui entraîne qui dans le gouffre.

Combien d’Archivistes ont-ils survécu ? Combien sommes-nous à tenter de maintenir les murs de notre palais fissuré ? Combien ont-ils échappé à la mort, à la prison, à l’exil ? …

 

***

 

Les quelques pages qui suivent font état de l’inquiétude de mon père à propos de ce mariage entre Elisabeta Alighieri et Fabio Gabrieli. La crainte des conséquences sur lui-même, sur le Cercle, sur les monarques, sur la vie d’Elisabeta… Et il avait raison. L’Histoire a prouvé que cette union a changé le destin de notre peuple du tout au tout, donnant aux Maîtres le pouvoir retiré aux monarques. Aujourd’hui, les Rois et les Reines ont tous disparu, tout comme les Archivistes. Seuls les Maîtres ont perduré. Illégitimes à gouverner, car nés mortels. Ils y sont tout de même parvenus.

Le plan de Zéphirin s’est retourné contre lui : en poussant Elisabeta à se marier à Fabio, il n’a fait qu’accélérer le processus. Les premières années de règne de la jeune Reine, jusqu’au début du XVIIe siècle, connurent une vague de lois toujours plus liberticides dictées par son époux. Zéphirin espérait qu’Elisabeta prenne le dessus mais ce fut tout l’inverse qui se produisit, jusqu’à ce qu’elle se rende compte de sa naïveté. Là, elle put alors semer les graines de la révolution que nous avons conduite, du renversement des Maîtres, mais à quel prix ? 

Pendant ce temps, Jéromine vivait dans une pension autrefois destinée aux enfants de Rois, tenue par des sœurs. Zéphirin semblait croire que les Maîtres lui arracheraient sa fille, il a alors pris les devants et lui a permis de grandir à l’abri. Les monarques lui avaient accordé le droit de lui donner l’éternité, à la seule condition de respecter toutes les règles qui régissaient les transformations : suivre l’enseignement du Cercle, préparer son corps et son esprit, attendre d’avoir vingt ans… Jéromine s’y pliait sans une plainte, si j’en crois mon père. Comme beaucoup d’enfants mortels, elle se sentait étrangère à ses parents, et n’espérait rien tant que leur ressembler.

Je souris dans la pénombre. Voilà qui se rapproche beaucoup de ce que j’ai vécu moi-même… Né mortel, j’ai reçu le sang de mon père il y a presque deux siècles. Je ne connais que trop ces tourments d’enfant différent, grandissant sans répit face à l’image inchangée de ses parents. À seize ans, je ressemblais à Père comme s’il était mon frère jumeau. La même jeunesse, à la différence qu’il possédait l’éternité et pas moi.

Jéromine a grandi, donc, jusqu’à ce qu’elle eut vingt ans et qu’elle reçoive l’immortalité offerte par Zéphirin. Elle a subi sa transformation, une seconde naissance, puis a poursuivi son éducation et est sortie de sa pension dix ans plus tard.

Avec une surprise de taille : elle avait hérité du don d’Archiviste de son père. Ce don que l’on croyait disparu s’était révélé endormi. Ravivé par le sang d’un Roi — rien de moins ! —, il a fait de Jéromine l’une des dernières Archivistes de l’Histoire, et l’apprentie de mon père.

 

***

 

Extrait daté de 1591

Traditionnellement, l’apprentissage d’un Archiviste dure cent ans, car maîtriser l’art délicat de la sauvegarde du Cercle est un travail lent et patient. Nous avions une telle responsabilité entre nos mains, autrefois… Aujourd’hui, alors que j’écris ces lignes à l’abri de mon bureau à peine éclairé par une bougie, je me demande encore à quoi rime cette mascarade. Pourquoi poursuivre cette mission à présent dévoyée, pourquoi continuer à singer des cérémonials qui n’ont plus aucun sens…

Pourquoi me suis-je engagé à enseigner à Jéromine ? Je l’ignore. Sa formation se terminera demain. Cent ans, donc, à lui transmettre ce savoir, à lui montrer avec amertume que notre sacrifice au Cercle reste vain. Écrire avec notre sang pour sauvegarder notre peuple… Non, payer de notre sang. De notre existence, de notre vie éternelle. Confinés entre les murs du monastère au cœur de la cité des papes, risquant de croiser à tout moment les chasseurs d’immortels envoyés par l’Église…

Les Maîtres ont consenti du bout des lèvres à nous laisser tranquilles le temps de l’apprentissage. L’Église, elle… Elle s’immisce depuis bien trop longtemps dans les affaires du Cercle, l’influençant, lui volant sa puissance. Nous avons été aveugles de ses agissements.

Nous allons payer notre naïveté, répète sans cesse Zéphirin.

Quand il a réalisé que chacune des nouvelles lois promulguées par Elisabeta était en vérité soufflée par Gabrieli, lui-même en mission par le pape… j’ai bien cru qu’il entrerait dans une colère noire. Il a gardé le silence cependant, roulé en dedans tel un orage couvant dangereusement. Je savais qu’il se sentait responsable, en tant que Roi. Responsable de tout ce qui venait de se produire, de notre liberté qui s’amenuise, des contraintes pesant toujours plus lourd sur les épaules de nos semblables. Les femmes forcées de se marier, les rassemblements interdits, tout comme les initiatives non approuvées par les Maîtres… Combien d’immortels finissent-ils dans les geôles de Rome, enfermés par des grilles d’argent bénit, à la merci des prêtres qui pourraient, d’un jour à l’autre, les obliger à regarder le soleil dans les yeux, précipitant ainsi leur mort ? …

Ce jour-là, Jéromine n’a rien dit. Elle terminait de recopier un manuscrit, penchée sur sa table de bois. Dans la pénombre, sa peau blanche brillait presque, le visage auréolé de ses cheveux noirs réunis en une longue natte. Elle s’est contentée de regarder son père comme elle le fait souvent, ce mélange de froideur et d’amour débordant scintillant dans les ténèbres de ses yeux. Mais je la connaissais assez pour savoir qu’elle n’en pensait pas moins, qu’elle compatissait à la douleur de Zéphirin, cette douleur chargée de colère face à son impuissance. Il restait encore soixante jours avant la fin de son apprentissage. Elle s’imaginait capable de changer le monde, et a vite déchanté.

Pourquoi me suis-je engagé à enseigner à Jéromine, demandé-je encore. Peut-être n’est-ce qu’une tentative désespérée de croire que nous n’allons pas sombrer. Il y a cent ans, cela me paraissait une attention louable, le rêve d’un idéaliste certes, mais quelque chose qui pouvait encore se produire.

Aujourd’hui… Aujourd’hui tout est perdu.

Les Archivistes ont disparu les uns après les autres. Exilés, traqués, exécutés. Les mises à mort incessantes, les corps retrouvés torturés et brûlés le long des routes, au fin fond des ruelles de Rome, ou desséchés depuis des années dans leur logis.

Ceux qui restent, comme Jéromine ou moi-même, ne sortent plus seuls de crainte de tomber dans des embuscades. Ils ne travaillent plus ou presque, ne répondent plus aux sollicitations et aux convocations des Maîtres. Zéphirin, lui, tient bon avec les autres monarques, siégeant à la droite d’Elisabeta et de Sinéid, les deux dernières Reines. Les seules à posséder vraiment le pouvoir, car les seules à en avoir hérité par le sang, par leur mère.

Jéromine se serait trouvée à leurs côtés si elle était née immortelle. Un étrange état de fait, une incroyable ironie.

Ce dernier siècle à lui enseigner la maîtrise de son don fut peut-être le plus beau, le plus intéressant, le plus instructif de ma longue vie, en dépit du danger et des menaces proférées par les Maîtres. Ou, peut-être, grâce à ces menaces. Vivre sur le fil du rasoir a changé ma perception de ce que je suis. L’on s’engourdit vite quand les années défilent sans qu’on y pense, semblables, monotones, interminables. La vie éternelle bouscule notre façon de voir le monde, influence le cours du temps.

Et Jéromine… Contrairement aux fauves racés et cyniques que sont les immortels-nés, Jéromine, elle, est une force brute et innocente. Une cruauté de prédateur, d’animal sauvage, sans commune mesure avec le sadisme de certains de nos monarques. Le caractère tempétueux de son père, la vive intelligence d’Éléonore, cette intelligence de stratège, patiente telle une araignée tissant sa toile, et la fougue inconsciente des mortels.

Mon apprentie a hérité de ce qui constituait le meilleur et le pire de ses parents. Les forces de leur sang millénaire, loin de la constance qui me caractérisait.

 

***

 

L’intronisation d’un nouvel Archiviste était un événement à fêter, autrefois. Aujourd’hui… Cela sonne comme un avertissement. Un avertissement clandestin adressé au Cercle.

— As-tu choisi le nom que tu utiliseras ? ai-je demandé à Jéromine.

Le soir était tombé depuis longtemps lorsque je lui ai posé la question. Nous nous tenions dans la gigantesque salle d’honneur du palais de Zéphirin, avec pour projet de quitter la ville au plus tôt afin de fuir les chasseurs de l’Église, bien trop nombreux à errer dans la région. Zéphirin était le seul témoin.

— Je m’appellerai Sinteval, a-t-elle répondu. Je veux prendre le nom de Mère.

Son père a acquiescé d’un signe de la tête, presque ému. Éléonore Sinteval, Reine du Cercle, traquée sans répit et assassinée par les agents de Sa Sainteté il y a des années. L’hommage aussi résonne comme une menace.

Les Archivistes signent toujours ce qu’ils inscrivent de leur sang. Toujours. Lois ou sortilèges, lettres ou proclamations, chroniques ou témoignages, ils indiquent au Cercle qui ils sont, et ce faisant, scellent définitivement leur écrit dans la mémoire de notre sang. Nous devons donc choisir un nom, un nom qui sera le nôtre pour toujours.

Mon propre nom de plume, Athanase l’Ancien, fait souvent sourire mes interlocuteurs. Athanase, « l’immortel ». Mes parents semblaient avoir un formidable sens de l’humour, mais je n’ai jamais eu le loisir de les interroger à propos de mon prénom car je ne les ai pas connus.

Et l’Ancien, alors ?

Sous-entendant que je ne serais pas le seul Athanase de ma famille, ou de ma caste.

Je le suis, pourtant. Cet ajout, cet « Ancien » annonçant, peut-être, un « Jeune », un « Autre », me vient d’un rêve que j’ai fait lorsque j’étais enfant.

Tu seras l’Ancien, me disait un inconnu dans ce songe. Je suis devenu l’Ancien. L’Ancien sans famille, sans enfant pour transmettre le pouvoir de son sang.

Une fois le nom choisi, Jéromine s’est emparée du long couteau passé à sa ceinture de cuir, a retroussé l’une de ses manches et a profondément entaillé son poignet, le tenant au-dessus du bol qui lui servirait d’encrier.

Elle n’a pas hésité une seconde. Cette première blessure sera suivie par tant d’autres, tant de douleur, tant de plaintes contenues… Des blessures qui ne cicatrisent jamais, couvrant tout notre corps, car même le sang mortel que nous avalons ne parvient pas à les guérir.

Les cicatrices sont les parures des guerriers immortels, et des Archivistes.

— Nous allons voir maintenant si je possède vraiment votre pouvoir, a-t-elle lâché ensuite. Parce que jusqu’ici, personne n’en était certain.

Sur ces mots, elle a tracé à la plume, à l’aide de son sang, un sortilège complexe de lignes entrecroisées, de symboles anciens et oubliés. La magie du Cercle. Cette magie ancestrale et insondable, que nous ne comprenons pas toujours. Les mots et le sang mêlés, les appels adressés à Dieu, Lui demandant de nous exaucer. Le tissage de la réalité qui se déforme.

Je n’ai pas pris conscience de suite que mes mains s’étaient crispées sur les accoudoirs de mon siège. Zéphirin, lui aussi, s’impatientait de voir le sort prendre fin sous la plume de sa fille. Elle avait raison : nous n’étions pas sûrs qu’elle était véritablement une Archiviste. Car elle était la première d’entre nous à naître sans l’éternité. Elle était le résultat d’une expérimentation qui a pris plus de cent ans.

Une fois le sortilège achevé, elle l’a signé à l’aide de son nouveau nom, et nous avons senti, dans le même temps, un subtil changement dans l’air.

Comme si la réalité se remettait en place, comme si elle se réorganisait, acceptant en elle la naissance d’un nouvel Archiviste.

Nous nous sommes regardés tous les trois, incrédules, avant d’éclater de rire.

Le Cercle était prévenu, lui aussi. Le Cercle, les monarques, et les Maîtres. Les puissants ont dû ressentir, tous, la présence de Jéromine dans la trame. Une nouvelle force vive. Ils ne manqueront pas de noter le nom de cette force, comme — oui — un avertissement. Une menace, une défiance.

Sinteval.

 

***

 

L’époque était trouble, dangereuse. Et je n’ai pas besoin de lire le journal de Père pour m’en assurer : j’ai moi-même étudié cette période de l’Histoire du Cercle.

En 1626, l’Ordre des néphilistes, ces prêtres et ces moines qui assistaient jusqu’ici les Archivistes, fut renié par l’Église. Nous n’en connaissons pas les raisons. En revanche, les conséquences s’avérèrent terribles : privé de sa magie protectrice, le Cercle vacilla, notre peuple manqua de sortir de l’ombre dans laquelle il était dissimulé. Et apparaître à la vue des mortels, leur révéler notre existence… Cela nous a toujours été interdit. L’humanité nous aurait décimés.

Trois ans plus tard, Elisabeta fit voter en urgence une nouvelle loi qui permettrait à une assemblée de scribes de poursuivre le travail des Archivistes. Une assemblée bien moins puissante mais plus nombreuse, composée d’anciens détenus, de délinquants, de condamnés, à qui l’on offrait la possibilité de purger leur peine chez eux ou dans des monastères. Grâce au sang d’immortels très anciens et après un rituel qui leur donnait un équivalent — plus faible — de notre don, ils perpétuaient ainsi la sauvegarde du Cercle. Beaucoup de ces gens acceptèrent, bien entendu. Cent ou deux cents ans à travailler comme scribe étaient toujours préférables à vingt ans dans les geôles, dont on ne sort généralement pas.

Zéphirin était le seul Roi qui refusait cette loi dans un premier temps, arguant que des prisonniers représentaient une main-d’œuvre bien trop malléable pour être honnête. Les monarques s’accordèrent à lui donner raison ; bien entendu que les Maîtres profiteraient du pouvoir qu’ils détenaient sur les scribes. Mais personne n’avait le choix, et le Cercle ne pouvait plus attendre. De mauvaise grâce, Zéphirin se rangea à l’avis des autres, et la loi fut promulguée.

En 1679, Elisabeta invita mon père et Jéromine à se réfugier dans sa demeure à Florence — la sienne, pas celle de Gabrieli —, afin de leur permettre d’échapper aux Maîtres. Là, Jéromine entreprit de vastes recherches sur la magie de notre sang, cette magie que nous ne comprenions pas. Elle tenait à décrypter le sens véritable de la devise des Archivistes.

Sauvegarder le passé, protéger le présent, prophétiser l’avenir.

Relater notre Histoire la grave dans le marbre. User de sortilèges nous dissimule à l’abri des mortels. Regarder le soleil dans les yeux provoque notre mort, et nous permet de prédire une infime partie de notre futur.

Tout ceci grâce à notre sang. Celui des Archivistes, bien entendu, mais aussi celui du Cercle dans son entier. Jéromine était persuadée que tout un chacun possédait ces pouvoirs-là, que les dons des Archivistes pouvaient se transmettre. Elle en était la preuve vivante… Elisabeta lui apporta son aide : son érudition et son immense bibliothèque pleine d’ouvrages ésotériques furent d’un grand secours.

Au terme de longues décennies de recherches acharnées, Jéromine rassembla son étude sous la forme d’un traité. Elle recopia ensuite le manuscrit plusieurs fois, à l’encre, car elle ne voulait pas que le Cercle s’en empare. Ces traités se perdirent alors, clandestins, passant de mains en mains avant de disparaître.

 

***

 

Extrait daté de 1721

Voilà bien longtemps que j’ai délaissé mon journal. La quiétude de la villa des Alighieri, où nous logeons depuis maintenant près de quarante ans, a fini par endormir ma méfiance et mon esprit. Je n’ai plus exercé mon don d’Archiviste durant ces années… Et pas une seule fois, cela ne m’a manqué.

Nous vivons à présent dans un rêve. Éloignée des mortels, indifférente au destin des Médicis dont la lignée s’éteint aussi sûrement qu’une chandelle soufflée, la gigantesque demeure d’Elisabeta nous offre un abri sécurisé et agréable. Jéromine, après avoir passé des années enfermées dans la bibliothèque de notre hôtesse à rédiger son manifeste, erre à présent dans les rues de la ville à la recherche de ses pierres, de ses secrets, de ses œuvres d’art. De nuit, toujours, afin d’éviter d’attirer l’attention sur elle ; son étrange beauté brille comme un feu noir au cœur des mortels, mais si elle les fuit, c’est surtout par égard pour eux. Chasser des mortels pour leur sang est proscrit dans les rues de Florence, pour la simple et bonne raison que cela mettrait notre Reine en danger.

J’ai travaillé de mon côté à renseigner quelques amis d’Elisabeta. Des amis dissidents, qui œuvrent eux aussi contre les Maîtres. Une rébellion en dormance, que j’alimente comme je le peux en répondant à toutes leurs questions. Habitudes des Maîtres, faits d’armes, faiblesses dans les lois, plans de certains hauts lieux… Grâce à ma mémoire eidétique, je leur ai donné toutes les informations dont ils avaient besoin. Une petite vengeance personnelle… ou une véritable volonté de nuire aux Maîtres. J’ignore encore quelles sont mes motivations à trahir ainsi ceux qui nous gouvernent. Et je ne suis pas certain que Zéphirin approuve…

Ce dernier vient nous voir de temps à autre, prétextant rendre visite à la Reine. Son expression soucieuse, chaque fois, m’inquiète, mais il prétend travailler beaucoup.

Il n’a pas non plus réagi à l’annonce que lui a faite Jéromine, quand elle lui a appris qu’elle et moi sommes amants. Elle qui l’imaginait se mettre en colère…

Je l’avais tu dans ces pages, craignant sans doute que Zéphirin ne l’y découvre. Il a déjà lu ce journal à maintes reprises, mais parce que je ne considérais pas vraiment ce manuscrit comme mes mémoires, ou comme le réceptacle de mes pensées ; il s’agissait en réalité d’une chronique officieuse du Cercle. Forcément partiale et forcément subjective, mais rien d’autre. Y inscrire que Jéromine est mon amante depuis près de deux siècles n’avait pas de sens. Du moins, c’est ce que j’ai tendance à croire.

Aujourd’hui, tenir ces chroniques non officielles ne revêt plus de sens non plus. À quoi bon, tandis que les Archivistes ont presque tous disparu ? Peut-être sommes-nous les seuls qui restent, Jéromine et moi. Peut-être que nous sommes les derniers, et que notre longue lignée, cette caste aussi ancienne que le peuple immortel lui-même, disparaîtra avec nous. Alors quel sens donner à cette vaine entreprise ? Pourquoi continuer à garder une trace du déclin de mon don ?…

— Que pouvons-nous faire ? demande invariablement Jéromine chaque fois que son père repart à Avignon.

Je ne sais jamais quoi lui répondre. Parce que mentir serait inutile, et, surtout, s’avérerait une insulte à son intelligence.

 

***

 

De plus en plus, Jéromine a peur de perdre la fragile liberté dont nous bénéficions. La protection d’Elisabeta ne durera qu’un temps… Et si les Maîtres parviennent à nous mettre la main dessus, Jéromine n’aura pas d’autre choix que de se marier. Comme toutes les immortelles, qu’elles soient nées ainsi ou transformées.

Ces unions forcées ne sont que des moyens de contrôler les naissances, d’empêcher les femmes immortelles d’enfanter d’autres immortels. Surtout des filles, les seules en droit de réclamer le pouvoir et de le voler aux Maîtres. Ces derniers craignent encore que cela se produise. La loi oblige donc les femmes à prendre un mari, et si une fille possédant l’éternité venait à naître un jour… son père en endosserait alors la responsabilité, et devrait se charger de la mener aux Maîtres, qui l’élimineront.

— Je refuse de me marier, a rétorqué Jéromine lorsque nous en parlions tout à l’heure.

Elle l’a déclaré sur un ton léger, démenti par l’éclat dangereux de son regard. Puis elle m’a jeté un coup d’œil, et sans doute la tête que je faisais l’a-t-elle poussée à ajouter :

— Tu sais très bien que cela n’a rien à voir avec toi, Athanase. Je refuse par principe, rien d’autre.

— Tu n’ignores pas, pourtant, ce qu’ils font subir à celles qui se soustraient au mariage.

— Je suis prête à prendre le risque.

Des mutilations à l’argent, des stérilisations forcées. Et comme les blessures infligées par le métal bénit ne guérissent jamais…

La nuit tombait peu à peu et nous regardions le soleil mourir à l’horizon, perchés sur le toit de la maison d’Elisabeta. Jéromine m’a paru agitée, troublée même. Elle tremblait dans mes bras alors que la chaleur de la journée n’en finissait pas d’accabler la ville.

— Vas-tu m’expliquer ce qui te tracasse, ou me laisseras-tu comme un idiot ? ai-je demandé.

Je sais depuis bien longtemps qu’il ne faut pas attendre qu’elle se confie. Qu’il faut la forcer à parler, ou bien renoncer à en apprendre davantage. Mais l’interrogation qu’elle m’a adressée en retour m’a surpris :

— Quel crédit accorderais-tu à un voyant ?

— Un voyant ?… Quand as-tu rencontré un voyant ?

— Un invité d’Elisabeta, durant la fête qu’elle a organisée la semaine dernière. Il a tenu à me parler.

Les images de cette fameuse fête me sont revenues en mémoire, et je me souviens encore de chacun des invités avec lesquels j’ai conversé. Mais point de voyant parmi eux.

— Alors ? a-t-elle insisté pendant que je passais en revue les diverses discussions de la soirée.

— J’ai déjà travaillé avec des astrologues et des clairvoyants. C’était même très courant à l’époque, quand ton père était encore Archiviste.

— Tu leur faisais confiance ?

— Oui. Mais parce qu’ils travaillaient directement avec les Maîtres de l’époque, ou avec les monarques. Aujourd’hui, je ne sais pas vraiment si j’accorderais ma confiance à un voyant, car beaucoup d’entre eux sont des escrocs. Surtout s’il s’agit d’immortels : ils ne sont pas censés rester en vie, les Maîtres exécutent quiconque possède un pouvoir. Parader ainsi serait irresponsable.

Jéromine a gardé le silence un moment, analysant ces mots. Cette fois, la porte était ouverte et je savais que je n’avais plus qu’à patienter pour qu’elle vide son sac.

— Viens, je voudrais te montrer quelque chose, dit-elle enfin.

Nous avons quitté notre perchoir, passant par la fenêtre du toit afin de retrouver la chaleur étouffante des combles dans lesquels nous logeons. Là, Jéromine a fouillé un instant dans sa sacoche de cuir et m’a tendu ensuite un papier plié en quatre.

— Il m’a donné ceci.

Une impressionnante liste de numéros recouvre l’intégralité du document. Des chiffres tracés à la plume d’une écriture aux pleins et aux déliés élégants.

Des dates.

Des dizaines de dates, dont la plus éloignée dans l’avenir se situe dans l’année 2032. Un vertige me prend encore lorsque je songe à cette date précise. Le monde existera-t-il au-delà de ce nouveau millénaire ?…

— J’ai eu la même réaction que toi, a dit Jéromine, me sortant ainsi de mes pensées.

Elle portait sa longue tunique blanche, et ses cheveux sombres étaient dénoués, tombant jusqu’à ses hanches. Elle m’a paru si vulnérable en cet instant, comme une enfant rapportant à un adulte une trouvaille, ignorant si elle serait punie.

— Ce voyant… ai-je demandé. Il t’a précisé ce que représentaient ces dates ?

— Non, pas du tout. Il m’a confié cette liste en me priant de ne pas la perdre, parce qu’elle me serait « utile ». Il s’est envolé ensuite, et je ne l’ai pas revu de la soirée.

— Se tenait-il à table lors du dîner ?

Elle a réfléchi un instant.

— Oui, a-t-elle confirmé. Il était assis à côté de cet homme, là, celui qui t’intriguait avec ses yeux verts. Tu as dit en riant qu’il te semblait bien familier avec la Reine, et j’ai rétorqué qu’il était peut-être son amant et que nous ne devrions pas nous en mêler.

L’image de ces deux invités m’est apparue avec netteté. Mais je n’avais pas été présenté à ces hommes, si bien que j’ignore leurs noms et le lien qu’ils entretiennent avec Elisabeta. Des amis, oui, pour sûr… Rien qui ne m’indique cependant que l’un d’entre eux était un voyant.

J’ai étudié le papier quelques minutes à la recherche de dates connues. Certaines m’ont sauté aux yeux.

1460, la naissance de Jéromine. 1481, le jour où elle est devenue immortelle.

1626, quand l’Église a renié l’Ordre des néphilistes.

Et tant d’autres encore…

Des coïncidences, ou de véritables prédictions ?

Et tous ces événements qui doivent se dérouler dans ces si lointaines années 2000…

— Tu imagines ? a soufflé Jéromine lorsque je lui ai rendu le document. Et si nous vivions aussi longtemps ?

Cette idée l’enchantait en même temps qu’elle la terrifiait.

— Nous verrons bien, ai-je répondu. Nous ne pouvons être sûrs de rien, et certainement pas de ce qui se passera dans un siècle, ou dans un an. Ou même demain.

— Vous, les immortels-nés, avez une façon bien à vous d’appréhender l’éternité. Je crois que c’est un concept que je n’ai pas assimilé…

Jéromine a deux cent soixante ans, comme la Reine. Mais il s’agit encore d’une adolescente à l’échelle de notre peuple. Son organisme s’est à peine remis de sa transformation — la vie éternelle passe par la mort quand on la reçoit, toujours, ce qui n’est jamais une épreuve aisée à surmonter — et son esprit n’a pas tout à fait accepté. Les jeunes immortels comme elle ressemblent à des chiens fous, indomptés et incapables de tenir en place. Conscients de leur force toute neuve, mais peu enclins à respecter les règles.

Comment, alors, s’imaginer survivre aux siècles qui s’annoncent, jusqu’à passer le cap d’un nouveau millénaire ?

Elle s’est endormie un peu plus tard, et j’en ai profité pour sortir mon journal poussiéreux de la petite bibliothèque dans laquelle je l’avais rangé.

Ma mémoire ne m’a jamais fait défaut. Je possède encore, fixées dans mon esprit tels des tableaux suspendus au mur, des images précises de toutes les personnes que j’ai rencontrées au cours de ma longue vie ; le déroulé de certains événements, à la minute près, ou la transcription de conversations importantes. À une époque, d’ailleurs, je devais vider ma tête afin de dégager de la place pour de nouveaux souvenirs, car toutes ces informations me submergeaient, toutes ces images, tous ces sons, toutes ces odeurs.

Il y a peu de chance, donc, pour que j’oublie les numéros inscrits sur la liste de Jéromine. Mais je préfère ne pas prendre de risques, et en garder une trace ici. Si cette liste se révèle sans importance, elle m’aura coûté une page de ce registre. Si, au contraire, elle doit nous servir… je me dois de la fixer sur papier, par sûreté. À l’encre. Comme toujours, à l’encre.

 

***

 

08 05 1087 — 24 03 1136 — 03 08 1460 — 14 10 1460 — 06 09 1476 — 26 03 1477 — 12 04 1478 — 15 11 1481 — 08 05 1576 — 05 05 1599 — 27 12 1626 — 31 10 1629 — 12 11 1640 — 01 01 1661 — 10 12 1678 — 06 01 1686 — 13 08 1716 — 01 02 1747 — 06 08 1804 — 01 01 1810 — 11 01 1812 — 13 06 1812 — 03 05 1820 — 08 09 1825 — 07 01 1826 — 08 06 1828 — 02 04 1830 — 09 12 1900 — 21 05 1901 — 15 08 1915 — 05 10 1950 — 16 02 1963 — 01 04 1970 — 26 11 1972 — 09 08 1975 — 02 03 1978 — 16 02 1979 — 18 07 1981 — 17 10 1981 — 01 01 1983 — 06 05 1983 — 01 10 1983 — 21 12 1973 — 16 02 1985 — 18 06 1985 — 08 05 1987 — 08 05 1988 — 10 05 1989 — 12 04 1990 — 01 08 1994 — 21 06 1995 — 01 02 1997 — 13 12 1999 — 01 12 2001 — 22 07 2004 — 02 08 2004 — 01 04 2005 — 12 04 2005 — 20 08 2005 — 11 11 2006 — 28 01 2011 — 18 07 2012 — 17 10 2012 — 11 05 2013 — 12 09 2014 — 17 11 2014 — 05 01 2015 — 09 01 2015 — 18 01 2015 — 01 03 2015 — 16 04 2015 — 07 06 2015 — 08 06 2015 — 10 06 2015 — 01 09 2015 — 07 09 2015 — 14 11 2015 — 21 11 2015 — 03 01 2016 — 18 01 2016 — 01 02 2016 — 21 02 2016 — 08 03 2016 — 24 04 2016 — 27 04 2016 — 28 04 2016 — 18 05 2016 — 11 06 2016 — 16 06 2016 — 28 07 2016 — 05 08 2016 — 24 09 2016 — 01 10 2016 — 06 11 2016 — 07 11 2016 — 13 11 2016 — 24 12 2016 — 02 01 2017 — 21 02 2017 — 28 02 2017 — 03 03 2017 — 12 04 2017 — 01 06 2017 — 13 06 2017 — 21 07 2017 — 18 08 2017 — 21 08 2017 — 09 09 2017 — 10 09 2017 — 11 09 2017 — 20 03 2018 — 15 08 2018 — 03 10 2018 — 17 10 2018 — 20 10 2018 — 06 11 2018 — 03 01 2019 — 09 03 2019 — 16 03 2019 — 23 05 2019 — 01 08 2019 — 07 09 2019 — 14 09 2019 — 25 12 2019 — 04 01 2020 — 03 03 2032 — 06 03 2032 — 10 03 2032 — 09 05 2032

 

***

 

La liste se déroule sous mes yeux, et je la déchiffre avec incrédulité.

Des centaines de numéros. Des dates, oui. J’en reconnais un certain nombre, comme ma propre date de naissance, mais aussi celles d’amis proches, celles d’événements qui se sont déroulés il y a peu.

Rien de tout ça ne peut être une coïncidence.

Mon père a inscrit quelques remarques après avoir énuméré l’intégralité des dates — et je suis sûr que la liste est complète, qu’il n’a omis aucun numéro. Il pensait que le voyant à l’origine de cette liste n’avait aucune idée des événements annoncés ; qu’il n’était en réalité que le réceptacle de cette incessante suite de chiffres. Pourquoi la confier à Jéromine, alors ? Pourquoi elle, et pas quelqu’un d’autre ?

Je songe à Saraï, qui se réjouirait de cette nouvelle énigme. Elle aussi connaît la magie des Archivistes et du sang, car elle la pratique depuis longtemps. Ensemble, avec l’aide de toute l’assemblée des scribes, nous avons réussi à nous emparer du pouvoir des Maîtres, et nous avons renversé ces derniers. Cette liste nous aurait été utile. Si nous en avions eu connaissance plus tôt, et si nous l’avions décryptée…

Non.

Cela serait bien trop naïf de ma part. Comment croire que nous aurions pu faire usage d’un tel outil, un outil sur lequel mon père s’est acharné, tout comme Jéromine, sans jamais parvenir à le comprendre ? Comment croire, surtout, que cette arme aurait pu nous servir alors qu’elle dormait dans une cave, là, à portée, et que je la découvre quand tout est terminé ?

Il s’agit d’autre chose. Peut-être une autre affaire, ou peut-être rien du tout. Une suite aléatoire de dates qui n’ont pas de sens ni d’importance. À moins de retrouver le voyant qui a rédigé ces lignes, nous ne le saurons jamais.

Avant de poursuivre ma lecture du journal, je cherche par curiosité le jour le plus proche dans la liste.

18 01 2016.

Demain, donc. Ou alors…

Je jette un coup d’œil à l’horloge murale. 4 h du matin. Ce qui fait que nous sommes déjà le 18. Quoi qu’il se passe aujourd’hui, quelqu’un l’a prédit.

 

***

 

Extrait daté de 1745

Ce qui devait arriver arriva : les Maîtres nous ont retrouvés.

Ou du moins, quelqu’un a vendu la mèche, et leur a rapporté notre présence chez Elisabeta. Un coursier lui a fait parvenir une missive signée de la main de son mari. Gabrieli sait qu’elle nous abrite dans sa demeure, et nous demande instamment de nous livrer, sans quoi les chasseurs viendront eux-mêmes nous arrêter.

D’un commun accord, Jéromine et moi avons décidé d’obtempérer et de partir, ceci afin d’éviter des ennuis à la Reine. Cette dernière s’est répandue en excuses, désolée de ne pas avoir réussi à nous cacher plus longtemps.

— Ne t’en fais pas, l’ai-je rassurée. Soixante-six ans, c’était déjà bien assez. Ta vie compte plus que la nôtre.

J’ai vu à son regard qu’elle n’était pas d’accord avec moi mais n’a rien ajouté. Elisabeta a toujours détesté se savoir plus importante que le reste du Cercle. Elle hait depuis le premier jour ce pouvoir, ce règne dont elle n’a pas voulu.

Je laisse ces quelques lignes afin d’en conserver une trace : Gabrieli nous a donc retrouvés. Il a juré la perte des Archivistes, et il touche bientôt au but. Sans doute n’allons-nous pas survivre à cette entrevue qui s’annonce, mais, pour me montrer tout à fait honnête, je n’ai pas peur d’affronter le soleil.

 

***

 

Les pages suivantes ne sont qu’un enchaînement inintelligible de phrases, de mots, de symboles. Une écriture tremblante d’abord, mal assurée, comme un enfant qui apprendrait à écrire. Ces mots-là, je n’en comprends pas le sens. Puis tout revient dans l’ordre peu à peu à mesure que les jours passent.

Je ne connais que trop bien cette période de la vie de Père, car il me l’a plusieurs fois racontée : les Maîtres ont éteint son don d’Archiviste. Afin d’échapper à la prison, il a consenti à ce qu’on lui arrache son pouvoir, son sixième sens disait-il, une partie de lui qu’il n’a jamais retrouvée. Étouffée, réduite à rien, bannie de son sang. Le rituel que mon père a subi l’a changé pour toujours. Son esprit blessé n’a pas guéri, et n’a pas oublié la douleur qu’il a éprouvée durant ces longues minutes passées sous la torture des sortilèges.

Il n’en est resté que le vide. L’étincelle de son don s’est estompée dans sa tête, la magie particulière de son sang aussi. Père a mis des mois à se rétablir. Réfugié dans une tour du château de Zéphirin, à l’abri de la lumière, perdu dans les ombres, il n’en est pas ressorti durant sa guérison. Il savait que Jéromine se trouvait dans le même état que lui, dans une chambre voisine, il l’entendait pleurer chaque jour, mais il ne supportait la proximité de personne.

Dans ces lignes tremblantes, raturées, dans ces pages froissées, je lis toute sa souffrance, son manque, sa frustration de ne pouvoir l’exprimer. D’ailleurs, il n’a jamais pris la peine de relater par écrit cet événement par la suite, ou n’en a jamais ressenti le courage.

Quand il a pu enfin quitter sa chambre et marcher à l’air libre, mon père a appris que d’autres Archivistes avaient accepté ce chantage abominable, réduisant à néant leur magie. Les Maîtres étaient parvenus à faire taire ceux qui les empêchaient de revendiquer le pouvoir qu’ils espéraient dérouter à leur profit. Seuls les monarques restants, Zéphirin, Sinéid et Elisabeta, se dressaient face à eux, telle une muraille fissurée prête à rompre.

Et entre eux, Gabrieli s’affichait en faux médiateur, de par sa position d’époux de la Reine. Manipulant tout ce petit monde,

comme le parfait marionnettiste qu’il était.

 

***

 

Extrait daté de 1747

Jéromine a fini par s’en aller. Elle a quitté Avignon, où nous vivions depuis un an maintenant, réfugiés chez Zéphirin le temps de notre convalescence. J’ignore où elle s’est rendue. Sans doute a-t-elle accepté la proposition d’Elisabeta, regagnant la demeure de la Reine à Florence. Ce qui est sûr, c’est qu’elle est partie sans le moindre message à mon attention.

Zéphirin lui-même ne s’en est pas étonné. Les zones d’ombres de sa fille, ses orages et ses tempêtes ne lui sont pas inconnus. Il était sincèrement désolé pour moi mais n’a rien ajouté de plus, arguant que cela se serait produit un jour ou l’autre. L’extinction définitive de notre don a réveillé autre chose en elle, une rage dormante qu’elle n’en pouvait plus de brider.

La nuit avant son départ, elle m’a entraîné jusqu’au monastère dans lequel les travaux des Archivistes étaient enfermés à double tour. Elle espérait y récupérer un document, quelque chose d’important, et avait besoin de mon aide pour cela. J’en ai passé, des jours et des nuits, dans ce lieu mystérieux dans lequel flotte le parfum du papier et de l’encre. Celui du sang, aussi, ce sang que nous avons sacrifié pour rien au fil des siècles. Je connaissais par cœur ses cellules et ses couloirs, alors je l’ai volontiers suivie.

Le monastère était désert, comme toujours depuis le départ de l’Ordre des néphilistes. Désert et peu gardé. Nous y avons pénétré en escaladant le mur d’enceinte, et nous sommes faufilés dans les jardins.

La bibliothèque, à notre grande déception, était verrouillée : impossible de venir à bout de l’immense serrure de fonte. Jéromine a prié pour que le manuscrit qu’elle cherchait se trouve dans un autre bureau ou une autre pièce servant à entreposer les archives. Mais après une demi-heure de fouilles frénétiques, nous avons dû abandonner.

Je me demande d’ailleurs, avec du recul, si ce document si précieux existait pour de vrai. S’il ne s’agissait pas d’un prétexte afin de m’attirer dans le monastère.

Avant de nous en aller, j’ai laissé Jéromine quelques minutes et ai parcouru le cloître pour rejoindre le petit bureau que j’occupais autrefois. Par chance, ce dernier n’était pas fermé. J’y suis entré afin de lui dire au revoir, afin de graver dans ma mémoire — ce qui était tout à fait inutile — ce lieu dans lequel j’ai tant aimé travailler. Les longues conversations avec Zéphirin, nos rires et nos disputes, l’apprentissage de Jéromine, mon amour pour elle né entre ces murs. La petite pièce était vide, impersonnelle et froide, mais elle résonnait encore de mes souvenirs.

Un bruit m’a tiré de ma rêverie, celui de bris de verre. Je suis sorti en vitesse, pour tomber en arrêt face à ce terrible spectacle : le monastère était la proie des flammes. Le feu grandissait, s’emparait des poutres de bois, des portes, des tentures aux fenêtres. Au loin, j’ai aperçu une petite silhouette qui tentait de s’enfuir, cherchant sans y parvenir à escalader le mur par lequel nous sommes entrés.

Je l’ai rattrapée sans attendre. Il s’agissait de Jéromine, bien sûr, que je pensais, au début, attachée à se mettre à l’abri. Mais une fois arrivé à sa hauteur, j’ai réalisé qu’elle avait elle-même allumé l’incendie. Je l’ai alors aidée à grimper, sans un mot, puis ai escaladé le mur à mon tour. Déjà, quelques habitants de la cité essayaient d’éteindre les flammes, et ne nous prêtaient pas attention.

Elle s’apprêtait à s’enfuir quand je l’ai interpellée :

— Pourquoi faire ça ?

Jéromine s’est tournée vers moi. Elle m’a regardé avec cet air de défi bien trop connu, une partie du visage éclairé par les flammes. Ses cheveux s’étaient échappés de la lourde tresse qu’elle portait toujours. Sauvage et indomptable, encore. J’ai pris conscience, en cet instant, de notre différence. Je ne la comprenais pas, et ne la comprendrais jamais.

La voilà, la frontière infranchissable entre les immortels-nés et les autres. Leurs actes incompréhensibles, leur refus de se soumettre. Des êtres jeunes dans l’immuabilité du Cercle, perdus dans cette foule de créatures qui espèrent à tout prix les mettre en cage. Nous avons tort, oh, ça oui. Nous avons tort de les enfermer, de chercher à les domestiquer. C’est trop tard, à présent, mais nous n’aurions jamais dû nous conduire ainsi avec eux.

Elle a pris de longues secondes avant de me répondre, comme si elle mesurait chaque mot qu’elle m’adresserait. Quand elle parla enfin, sa voix n’était plus aussi ferme, mais vacillante, chargée de regrets :

— Les Maîtres ont brisé ce que nous étions. Et je refuse qu’ils gardent malgré tout le fruit de notre travail. Ils ne le méritent pas.

— Mais pourquoi détruire des siècles de ce travail ? Je ne saisis pas !

— Non, évidemment que tu ne comprends pas.

Jéromine a souri avec tristesse. Puis elle a ajouté :

— Ce ne sont que des morceaux de papier, Athanase. Notre travail existe toujours, il vit toujours dans le Cercle. Le support, le papier, le sang même, ne comptent pas.

— J’y ai consacré ma vie entière. Ce que je suis est lié à ma tâche, c’était mon don, mon propre sang.

— Et moi pas, peut-être ?

J’allais rétorquer qu’elle ne pouvait pas le comprendre car, non, elle n’était pas née immortelle. Je me suis tu au dernier moment ; pourtant, ça n’a pas suffi, elle a tout deviné sans que je prononce un mot.

La différence, donc. L’infranchissable frontière. Ce qui opposera pour toujours mortels et immortels, et ce qui causera notre perte à tous.

Jéromine a baissé la tête, déçue et blessée. Elle s’est redressée ensuite, inflexible, une lueur brutale brillant dans ses yeux sombres.

— Je vois… a-t-elle asséné. Nous ne pourrons donc jamais nous entendre sur ce point.

Elle a voulu ajouter quelque chose, mais s’est abstenue. Après un dernier coup d’œil au monastère en flammes, grouillant de monde comme une fourmilière paniquée, elle a reculé de quelques pas.

— Au revoir, Athanase.

Et elle a disparu dans la nuit.

 

***

 

J’ai toujours pensé que Jéromine était ma mère. Pourtant, je n’ai jamais interrogé mon père de façon directe. Ni personne d’autre, d’ailleurs : je savais depuis longtemps qui était cette Sinteval qui avait défié les Maîtres à travers la magie du Cercle, je connaissais sa véritable identité et ses liens avec Père, et poser des questions à son sujet ne m’aurait apporté que des ennuis.

Un jour, une femme, une sœur, est venue confier un enfant à mon père. Un enfant mortel, d’à peu près un an. Je lui ressemblais tant qu’il m’a reconnu comme le sien. Il m’a appelé Hadrien. Mais il m’a toujours tu le nom de ma mère, arguant qu’elle ne souhaitait pas que je la retrouve, ou qu’il ignorait où elle vivait, ou bien qu’elle était morte. Des mensonges, changeants au fil des ans.

J’espérais en premier lieu que son journal m’apporte cette réponse. Qu’il me confirme que j’étais l’enfant de Jéromine, et qu’il me dise ce qu’elle est devenue par la suite. Mais les mémoires de mon père n’en font pas mention. Même les dates inscrites en haut de chaque page ne me permettent pas de tirer de conclusion ; elles esquissent une chronologie, un calendrier des événements, mais tout reste bien trop imprécis.

Et personne ne peut répondre à cette question à présent.

 

***

 

Extrait daté de 1820

Hadrien a eu seize ans hier. Encore cette année, il n’a formulé qu’un souhait : que je lui donne la vie éternelle.

J’en ai assez de vivre aux côtés d’un immortel qui fait à peine plus âgé que moi, en particulier quand il s’agit de mon père, m’a-t-il dit. Et je ne peux que lui donner raison. Je comprends, à présent, les tourments de Zéphirin lorsque Jéromine avait le même âge. L’attente insupportable et le temps qui passe bien trop vite à la fois, les années qui se gravent sur le visage de mon fils, qui durcissent son regard face à mon refus.

Nous vivons tous les deux sous la protection de Sinéid. Elle nous a acceptés dans sa cour en Irlande car les Maîtres n’ont pas connaissance de l’existence d’Hadrien. Et ils ne devront jamais l’avoir, pas si je veux lui permettre de devenir immortel. S’ils l’apprennent… Nous pourrions dire adieu à cette vie.

Car je ne suis pas Roi. Je ne possède pas le titre de Zéphirin qui a pu, grâce à son rang, transformer sa fille. Offrir la vie éternelle à un humain, aujourd’hui, est le plus grand crime qui soit. Un crime passible de mort.

Hadrien le sait parfaitement, et est prêt à courir le risque. Il connaît presque tout de ma propre histoire, depuis mes débuts en tant qu’Archiviste jusqu’à l’extinction de mon don. Il brûle de cette colère à peine contenue, cette rage qu’il espère opposer aux Maîtres afin de leur faire payer ce qu’ils m’ont infligé. Les enfants d’immortels-nés sont-ils toujours ainsi ?

Je n’ai pas eu d’autre choix que de lui en faire la promesse. Oui, je te donnerai la vie éternelle. Et je n’oublierais pas le fait que tu deviendras mon égal. Je ne commettrai pas l’erreur que j’ai commise avec Jéromine, je ne prendrai pas le risque de te perdre toi aussi.

 

***

 

Extrait daté de 1824

Zéphirin nous a fait la surprise de venir nous rendre visite aujourd’hui. Mon ami a beaucoup changé en quelques années, ses longs cheveux ont commencé à perdre leur teinte ébène. J’ai tenté d’imaginer à quoi il pourrait bien ressembler lorsque sa chevelure sera devenue aussi blanche que la neige, comme c’est déjà le cas pour Elisabeta, bien qu’elle soit beaucoup plus jeune que lui. Les symptômes de la vieillesse des immortels sont erratiques et incontrôlables, incompréhensibles.

Nous nous étions comme souvent réfugiés dans la verrière, cette gigantesque salle aux murs couverts d’étagères en bois précieux croulant sous le poids de vénérables ouvrages, et envahie par des fleurs exotiques. Sinéid tient ce lieu à notre disposition, elle aime écouter Hadrien quand il lui rapporte ses trouvailles. J’ai enseigné à mon fils tout ce que je sais des lettres, des arts, du Cercle, et quelques rudiments de mon ancienne fonction d’Archiviste. Peut-être, ai-je cru, recevra-t-il un peu de mon don, peut-être ce pouvoir pourrat-il un jour se ranimer.

La Reine qui nous héberge est la plus âgée des immortelles-nées ; ses cheveux roux sont blancs depuis longtemps, et ses yeux verts brillent d’un éclat surnaturel. À dire vrai, elle ne ressemble plus vraiment à une femme humaine, mais à une déesse, parfaite et inaccessible. Je sais qu’elle a commencé à ralentir — comme tous les immortels les plus anciens. Elle me l’a confié, un jour. Bientôt, son corps et son esprit s’engourdiront, et elle ne pourra plus bouger, ni communiquer avec personne. Seuls le soleil et la mort pourront la délivrer. Mais elle tient le coup sans jamais se plaindre, prenant la vie comme elle vient avec son éblouissant sourire.

Elle est entrée dans la verrière en fin d’après-midi, auréolée de sa lumière solaire et accompagnée de Zéphirin. Hadrien s’est précipité vers lui pour le saluer.

— Bientôt je ne serai plus capable de te différencier de ton père, a dit mon ami.

Sinéid a ri, de son joli rire cristallin, et en dépit de la remarque qui n’a fait que me rappeler les demandes incessantes d’Hadrien, j’ai souri aussi.

Plus tard, alors que la maîtresse des lieux écoutait de nouveau les histoires de mon fils, Zéphirin a affiché un visage bien plus soucieux.

— Je n’ai pas de bonnes nouvelles, a-t-il déploré. Nous ignorions jusqu’ici où se trouvait Elisabeta… En réalité, elle est en prison depuis des années.

Incrédule, je n’ai pas pu lui répondre de suite, les mots ne sortant pas de ma bouche.

— Je sais ce que tu vas dire, a ajouté Zéphirin. Moi aussi je ne comprends pas comment nous avons pu ne pas nous en rendre compte. Gabrieli a tout manigancé…

— Ce serait Gabrieli ? Il aurait envoyé sa propre femme en prison ?

— Qui d’autre ?

La question n’était que pure rhétorique. Les Maîtres n’espéraient que ça depuis des années. Et seul Gabrieli était légitime à faire enfermer Elisabeta.

— Nos jours sont comptés, alors, ai-je fait remarquer.

— Tout à fait.

Après un silence songeur, Zéphirin a ajouté :

— Sinéid se sait surveillée. Elle te demandera ce soir de rentrer avec moi en France, car elle ne souhaite pas que vous tombiez avec elle.

Nous nous sommes tournés tous les deux vers le joli tableau que formait Hadrien et la Reine ; cet adolescent avide de connaissances et cette fée altière. Le ralentissement de ses gestes est flagrant, l’environnant d’un étrange halo. Sinéid n’opposera aucune résistance si les Maîtres venaient à entrer dans sa maison, car comme tous les immortels aussi anciens, elle se languit du soleil. Elle le réclamera, d’ailleurs, poussée par l’instinct d’autodestruction que nous possédons tous en nous. Elle ira sans doute au-devant de sa propre extinction.

Ce qui ne m’empêche pas de ressentir une profonde tristesse teintée de pitié à cette idée.

— Nous bénéficierons d’un répit de quelques mois, ai-je dit à Zéphirin. Mais ils viendront ensuite sonner à ta porte.

— Je sais.

— Et ce faisant, ils me trouveront dans ta maison. Ce ne sont pas les monarques qu’ils cherchent à éradiquer, mais tous les immortels-nés.

— Oui.

Mon ami m’a fixé de ses yeux sombres et un instant, le visage de Jéromine s’est superposé au sien, me faisant vaciller. La même inflexibilité, la même témérité, jusqu’à prendre des risques inconsidérés.

Ou comprendre la pleine mesure de la menace qui pèse sur nous. Si je suis Zéphirin jusqu’à chez lui, les Maîtres nous y trouveront à coup sûr. Autant nous y préparer.

— D’accord, ai-je accepté. Et qu’as-tu prévu pour Hadrien ?

— Il sera temps de lui donner ce qu’il te réclame depuis toujours.

 

***

 

Il faut mourir une première fois pour recevoir la vie éternelle. Autrefois, l’on disait qu’il s’agissait d’une épreuve, et en sortir victorieux signifiait que l’on se montrait digne du cadeau offert.

Moi, je n’ai jamais vu ceci comme un cadeau, plutôt comme la réparation d’une erreur. Beaucoup d’enfants d’immortels le pensent, d’ailleurs, car ils ne comprennent pas pourquoi ils n’ont pas reçu la grâce de leurs parents. Je ne faisais pas exception.

Je me sentais vulnérable, incomplet. Je connaissais l’histoire de Jéromine et l’immortalité que son père lui a rendue. Oui, rendue, comme si quelque chose de vital lui manquait. Je trouvais normal, donc, qu’il en soit de même pour moi.

Je me souviens lorsque nous sommes retournés en France, dans ce petit château perdu en forêt. La belle demeure de pierre de Zéphirin, sa forteresse, son jardin secret. Je ne réalisais pas la gravité de la situation, je n’avais même pas compris que je disais adieu, en vérité, à Sinéid. Que je ne la reverrais plus jamais, qu’elle mourrait le lendemain de notre départ. Elle est sortie en plein jour alors que les chasseurs de l’Église s’approchaient de sa maison. Elle les avait aperçus en contrebas de la falaise, et a préféré prendre les devants, s’offrir au soleil avant qu’ils ne l’emmènent.

Des témoins ont vu la Reine tomber face à la mer. Certains en ont perdu la raison, illuminés par la beauté de ce spectacle.

Aujourd’hui, à la lecture des lignes désespérées laissées par mon père dans ce journal, je prends conscience de ce à quoi j’ai échappé. De sa détresse, aussi, face à un peuple resté immobile devant les horreurs commises par les Maîtres. Son sacrifice.

La vie éternelle nous est donnée quand nous mourons une première fois. Moi, j’ai reçu la mienne au prix de l’existence de mon père.

 

***

 

Extrait daté de 1825

Je n’avais jamais donné mon sang à qui que ce soit. Je l’avais pris à d’autres, oui, en même temps que leur vie. Mais je ne l’avais encore jamais offert.

La douleur du couteau qui entame la chair, en revanche, je ne la connais que trop bien. Avec le temps, les cicatrices sur mes bras se sont estompées, mais elles n’ont pas disparu. Combien de fois ai-je effectué ce geste ? M’emparer de la lame, la faire glisser sur la peau, et laisser mon sang couler afin de m’en servir comme encre… On ne s’habitue jamais à la douleur, et il arrive qu’elle surprenne encore. Il arrive qu’elle manque.

J’ai donné mon sang à Hadrien, aussi terrifié et curieux que lui. Je n’étais que trop conscient des conséquences, pour les avoir examinées avec soin durant de longues années. Mais quitte à risquer la mort pour avoir offert la vie éternelle à mon enfant… Je ne devais pas hésiter.

Hadrien, lui, a tout supporté sans un mot. La brûlure du sang dans ses veines, un acide qui viendrait le ronger de l’intérieur, un poison. La mort qui se faufile à travers lui. Les longs spasmes d’agonie, alors que le soleil se couchait, indifférent.

Nous nous étions réfugiés dans la gigantesque cave sous la propriété de Zéphirin, à l’abri de la lumière. La crypte de pierre résonnait, le silence rompu par les plaintes de douleur d’Hadrien. Je l’ai gardé dans mes bras tout le long, à même le sol, sentant son corps convulser, trembler, puis mourir. Zéphirin se trouvait non loin, nous veillant depuis le fauteuil qu’il y avait installé. Des heures interminables durant lesquelles personne ne parlait. Nous nous contentions de prier.

Je n’avais jamais assisté à pareil événement. Je n’étais pas présent lors de la transformation de Jéromine : les monarques, à l’époque, n’acceptaient pas que j’en sois témoin. Et je n’ai moi-même pas eu à subir cette métamorphose, cette mort lente et douloureuse suivie d’une résurrection. Comment s’étonner que ces immortels à qui l’on offre l’éternité nous en veuillent ? Comment ne pas comprendre, alors, leurs tourments, leur différence ?

Hadrien est revenu à la vie au petit jour. D’abord perdu et fébrile, il s’est fait peu à peu à sa nouvelle condition, se découvrait autre. Il sentait, aussi, le soleil se lever derrière les murs et le sol de pierre de la maison, comme si les rayons de l’astre passaient au travers. Nous avons alors convenu de le garder dans la cave le temps qu’il se remette, ce qui a pris quelques semaines. Nous en sommes sortis aujourd’hui.

Retrouver l’air libre m’a fait l’effet d’une gifle. J’ai réalisé à quel point je me sentais vide, à croire que je venais d’accomplir ma dernière mission en ce monde. Peut-être n’ai-je vécu que pour permettre à Hadrien d’échapper aux Maîtres… Est-ce pour cette raison que mes cheveux ont commencé à blanchir ? J’ai noté, tout à l’heure, de nombreuses mèches immaculées dans le miroir, que je n’avais pas remarquées jusqu’ici. Peut-on vieillir aussi vite ?…

Hadrien l’a remarqué, lui aussi. Alors qu’il faisait ses premiers pas à l’extérieur, dans la sécurité de la nuit noire, il m’a dit ceci :

— J’ignorais que cela te coûterait tant, Père.

Nous avons marché entre les arbres de la forêt. Pour la première fois, je savais qu’il se sentait mon égal, que nous faisions partie de la même famille, mais aussi de la même espèce.

— Cela ne m’a rien coûté, ai-je répondu.

— Si. De l’inquiétude, de la peur. Peut-être de la colère, aussi. Des années de ta vie, ou des décennies.

— Ah. On ne peut rien te cacher.

Après un silence, je me suis décidé à lui dire la vérité :

— Tu n’es pas sans savoir que les Maîtres cherchent à faire tomber nos monarques. Sinéid nous a déjà quittés, Elisabeta est en prison, Zéphirin est en sursis… Mais ils ne sont pas les seuls. Tous les immortels-nés risquent à tout moment de finir entre leurs griffes.

Comme il ne répondait pas, j’ai poursuivi :

— Nous ne sommes plus nombreux, pour tout dire. Nous craignons depuis longtemps le déclin du Cercle, et finalement… Ce sont les Maîtres qui s’en sont chargés.

— Tu crois vraiment que le Cercle décline ?

— Oui, je le crois. Écoute… Tu vas devoir t’en aller, maintenant. Si les chasseurs te trouvent ici, ils t’arrêteront en même temps que nous, et je refuse d’avoir accompli tout ce chemin pour que tu disparaisses.

La suite, je n’ai pas eu besoin de la lui expliquer. Il a compris, en l’espace d’une seconde, que je lui avais donné la vie éternelle afin qu’il puisse se débrouiller seul, se défendre comme il le pouvait.

Il a compris, mais j’ignore encore s’il l’a accepté.

La marche l’épuisait, alors nous sommes rentrés. Une fois de retour à l’intérieur, Hadrien a tenu malgré sa fatigue à poursuivre cette conversation, nous menant ainsi sur des chemins plus délicats.

— C’est donc pour cela que tu t’es décidé à me transformer. Parce que tu savais que les Maîtres en avaient après toi, et parce que tu craignais que je ne puisse pas leur échapper.

— Je ne te mentirai pas. Oui, voilà la raison.

— Quand l’aurais-tu fait, alors ?

Face à mon silence, son visage s’est fermé. Son visage déjà parfait, figé dans l’éternité, plus proche du mien que jamais. Il en perdait même les traits de sa mère…

— Tu n’avais pas l’intention de le faire, a-t-il réalisé. N’est-ce pas ?

— J’espérais te soustraire au Cercle, oui. J’espérais que tu échappes à la malédiction qui nous accable.

— Quelle malédiction ? Vivre pour toujours ou presque, affronter le temps ? Ne pas se soucier des années qui passent ? Je ne vois rien qui soit si insupportable…

— Vivre dans les ombres, voler la vie des mortels, se cacher d’eux jusqu’à la fin des Temps. Nous sommes damnés par avance, peut-être. La légende raconte que Dieu Lui-même nous a maudits, je pense donc que la punition est à la hauteur des crimes commis par nos ancêtres…

— Mais personne n’en sait rien. Le Cercle a oublié l’origine de notre malédiction et de notre magie. Et je ne considère pas qu’il s’agisse d’une damnation, si cela peut me rendre plus proche de toi que nous ne l’avons jamais été.

Cela a sonné comme une accusation, mais je savais qu’il n’en était rien. Hadrien n’a jamais rien voulu d’autre que me suivre sur la même voie, marcher à mes côtés sur le fil du temps. Ne pas vieillir, ne pas mourir alors que nous demeurerions éternels. Le reste, le pouvoir… Il n’en a jamais eu que faire.

— Pardon, ai-je dit piteusement. J’ai toujours perdu de vue le fait que je sois né avec l’éternité. Que je n’aie jamais rien eu à sacrifier pour la recevoir. J’ai déjà commis cette erreur avec Jéromine, je ne voulais pas la commettre avec toi… Et pourtant, je recommence.

— Ne me mens plus, alors. Sois honnête : tu ne crois pas à ta survie. Dans les mois prochains, les jours prochains, même, tu laisseras les chasseurs te mener en prison.

— Exactement.

Il est difficile d’expliquer à un immortel tout juste transformé ce que les siècles apportent comme charges, le poids qu’ils nous laissent sur les épaules. Comment leur faire comprendre qu’en vieillissant, la lumière nous attire ? Que l’idée même de mourir nous semble désirable tel le plus beau des rêves ? La lassitude, la déception, les épreuves accélèrent le processus. Je sens Zéphirin rongé depuis longtemps par ces considérations funestes, je sais qu’il se bat contre elles. Je tentais, de mon côté, d’ignorer ces appels en me persuadant qu’il ne s’agissait que d’échos sans importance.

Il n’est pas donné à tous de vivre aussi longtemps que Sinéid. Elle, elle a traversé les âges comme seule une guerrière de sa trempe pouvait le faire. Elle a vécu mille ans, intouchée, parfaite, invincible. Peu d’entre nous peuvent se targuer de faire preuve d’autant de force.

Et encore moins d’immortels à qui l’on a offert l’éternité.

Jéromine le pourrait, j’en suis sûr. Hadrien aussi, peut-être.

 

***

 

Nous avons organisé le départ d’Hadrien, sa fuite pour ailleurs. En faisant jouer ses contacts, Zéphirin lui a trouvé une place dans une étude à Florence, chez un notaire immortel qui a accepté de le prendre sous son aile. Comme les Maîtres ignorent l’existence d’Hadrien, nous avons élaboré ensemble une nouvelle identité. Il passera inaperçu s’ils se montrent trop curieux.

Hadrien s’est résigné à nous suivre sans un mot. Résigné à tout : ma mort prochaine, la menace que représentent les Maîtres, la disparition annoncée des monarques. Le monde change, et le voilà témoin involontaire. Seule la mission qu’il s’est lui-même confiée lui donne la force de poursuivre, m’a-t-il révélé.

Perpétuer l’héritage des Archivistes. Réveiller son don endormi.

Zéphirin lui a parlé du traité Sinteval et ses dizaines de copies rédigées chez Elisabeta, durant ces courtes années d’insouciance à Florence. Alors mon fils s’est mis en tête de retrouver l’un de ces manuscrits, de l’étudier afin de redonner vie aux Archivistes.

Si Jéromine a pu récupérer le pouvoir de son père, a-t-il dit, je le pourrai aussi. Les Archivistes ne disparaîtront pas avec toi.

Je crois que j’ai senti mon propre cœur vaciller, mais je n’en suis pas certain. J’ai compris, à ces mots, que le temps me manquait pour la première fois de ma longue existence. Si seulement je pouvais bénéficier d’un siècle supplémentaire afin de faire de lui mon apprenti… Cent ans, juste cent ans…

Personne n’a entendu cette prière, bien entendu. Les heures nous sont comptées, et l’on ne nous accordera rien de plus.

Hadrien a ajouté :

— J’ai choisi le nom qui me servira à signer mon travail. J’ignore si je retrouverai mon don, mais le nom de plume, lui, je l’ai déjà. Ce sera Athanase le Jeune. Ainsi, le Cercle saura que les Archivistes ne sont pas morts. Comme Jéromine, je leur rappellerai que nous existons encore, et toi à travers moi.

Si seulement quelqu’un pouvait entendre mon appel… Cent ans, pas un jour de plus…

 

***

 

Si j’ai hérité du don de Père, je n’ai pas reçu sa mémoire absolue. Pour autant, je n’ai jamais pu ôter de mes souvenirs ces ultimes jours dans la grande maison de Zéphirin. Les derniers instants passés avec eux, les derniers conseils qu’ils me prodiguaient, les préparatifs de ce long voyage jusqu’à Florence… Je sentais les jours, les heures défiler comme si je les éprouvais physiquement. Le temps peut s’étirer à l’infini quand on est immortel, surtout dans les premières années, en raison d’une perception différente du monde. Mais pas là. Ces jours-là, j’espérais les ralentir, les rattraper, et n’y parvenais jamais.

Je suis parti, donc. J’ai dit adieu à Zéphirin. J’ai dit adieu à mon père, en sachant que je ne le reverrais jamais. En sachant que les chasseurs erraient déjà dans la région à leur recherche. Je ne voulais pas les quitter, je refusais de les laisser à la merci de l’Église et du Cercle. Et pourtant, je suis parti.

J’ai rallié Florence après un très long trajet en carriole, en compagnie de marchands itinérants qui n’avaient pas remarqué ma nature particulière. Le notaire qui m’a accueilli était un immortel âgé plutôt maladroit, mais d’une très grande gentillesse. Il m’a permis de m’acclimater à mon rythme à ma nouvelle vie, de mener mes recherches comme je l’entendais, et surtout de m’aider à surmonter la disparition de Père.

Les années qui suivirent, Gabrieli fit plusieurs proclamations solennelles, ainsi que la coutume l’exigeait lors de grands événements. Mon employeur refusait à chaque fois que je m’y rende, craignant que j’apprenne de mauvaises nouvelles qui m’accableraient. Il avait raison, les trois fois qu’il fit le voyage jusqu’à Rome.

La première fois, en 1826, Gabrieli annonça la disparition de Zéphirin, due à son âge avancé. Un mensonge, bien entendu, que personne ne décela : Zéphirin est mort seul et oublié de tous après des mois d’agonie dans sa prison.

La seconde fois, il communiqua l’exécution d’Athanase l’Ancien, en 1828. Accusé de trahison, le dernier des Archivistes fut jugé coupable par les Maîtres, et comme tous les condamnés à mort, dut lever les yeux vers le soleil. Un nouveau mensonge… Car je suis certain que les Maîtres ne l’ont jamais jugé. J’ai accueilli la nouvelle tel un coup de poignard, mais je n’ai rien dit. Je savais que ceci se produirait.

La troisième fois, en 1830, mon maître revint avec tant de gravité sur le visage que je crus à une catastrophe. Rien qui m’aurait concerné, car le sort du Cercle m’importait peu après la mort de Père. Pourtant, j’ai senti un pincement au cœur quand j’ai appris qu’Elisabeta, elle aussi, nous avait quittés. La dernière Reine s’en était allée. La dernière des immortels-nés. Nous étions seuls à présent, orphelins de nos pères et de nos mères.

 

***

 

Extrait daté de 1828

L’odeur du bois brûlé, mêlée à celle de la pluie, fait comme un manteau familier et rassurant. Je me souviens encore du visage de Jéromine illuminé par les flammes, et cette expression de colère qu’elle m’adressait. À moi, pas au Cercle ni aux Maîtres. Elle n’espérait qu’une seule chose : que je la considère comme mon égale, que je gomme les différences qui nous éloignaient l’un de l’autre. En tant que femme, en tant qu’Archiviste, en tant qu’enfant sans éternité, elle ne s’est jamais sentie chez elle nulle part, ou appartenant à un peuple. Seule Elisabeta l’a reconnue comme une sœur… Parce qu’Elisabeta était comme elle, à l’inverse. Différente, perdue, une immortelle-née parmi les usurpateurs.

Après l’arrestation de Zéphirin, j’ai guetté les rumeurs, dissimulé dans la cave de sa demeure. Les chasseurs, étrangement, ne s’étaient pas rendu compte de ma présence, et j’ai pu leur échapper. Ensuite, j’ai erré durant des mois à la recherche d’échos. J’espérais retrouver Jéromine un jour, et je redoutais d’entendre les noms de Zéphirin ou d’Hadrien.

Mon fils a disparu dans la nature, ce qui est bien. Mon ami, en revanche… L’annonce de sa mort m’a soulagé plus qu’autre chose, car je savais ce que les Maîtres lui avaient fait subir. Je n’ignore pas comment on brise un Roi dans ces geôles sacrées près de Rome. Comment on le pousse au suicide, en le privant de sang, en lui infligeant la brûlure de l’argent bénit, en l’empêchant de retrouver l’air libre…

À présent, je crois que mon tour est venu. Je l’ai réalisé, l’autre jour, j’ai aperçu le mouvement ralenti de mes mains. Elles tremblaient sous les effets du manque de sang, mais j’ai constaté aussi que mes gestes se faisaient plus saccadés, plus lents. Le temps m’a finalement rattrapé, le fil de ma vie s’est remis en marche.

J’ai voulu voir de mes yeux les ruines du monastère ; je savais que le Cercle ne l’avait jamais rénové. Les murs de pierre grise à demi écroulés, la charpente calcinée… L’herbe a poussé et a tout recouvert. L’endroit respire la sérénité maintenant, avec ce parfum de bois et de pluie, et un rien d’amertume.

Je suis entré dans mon bureau, me suis assis sur une pierre, et ai ouvert mon journal. J’ai passé des heures à le relire, avant de rédiger ces dernières lignes. Par curiosité, je viens de parcourir la liste de dates et comme par miracle, celle d’aujourd’hui y est inscrite. Le voyant qui a rencontré Jéromine avait-il prophétisé ma chute ? Et la date suivante, est-ce le jour qui verra ma mort ?

Le jour qui verra la mort du dernier Archiviste.

Non, le dernier Archiviste né immortel, devrais-je préciser. Combien sont-ils, comme Jéromine, comme mon fils, à errer dans notre monde, conscients ou pas du don qui dort dans leur sang ? Ce don qui me manque tant…

 

***

 

Les derniers mots rédigés par mon père se déroulent là, sous mes yeux, et j’ignore s’il a pu terminer d’y confier ses pensées. Les chasseurs sont peut-être intervenus à cet instant, l’empêchant de terminer une phrase, un paragraphe… Je ne le saurai jamais.

Ce que je sais, en revanche, c’est que son journal a fini entre les mains des Maîtres, qu’ils l’ont conservé durant des années dans leurs archives. J’ai pu m’introduire aujourd’hui, pour la toute première fois, dans ce sous-sol froid et humide renfermant d’innombrables caisses de bois pourri. Quand nous y sommes entrés, avec Saraï, nous n’en avons pas cru nos yeux : tout était laissé à l’abandon depuis des lustres. Avaient-ils oublié qu’ils avaient entreposé là ce qu’ils avaient sauvé de l’incendie déclenché par Jéromine ?

Saraï a passé des heures à ouvrir des caisses, à en sortir le contenu. Des livres anciens, des manuscrits, des rouleaux de papier de toutes les époques, couverts de moisissure. Une bonne partie de ces documents ne pourront pas être restaurés, ce qu’elle a déploré. Saraï est plus attachée que moi encore à ces vieilleries, ce qui tend à l’obsession chez elle. Elle n’aime rien tant que se plonger dans l’Histoire, découvrir ces témoignages d’autrefois, tenter de comprendre ce qui pouvait bien passer par la tête de nos Anciens…

Dans ce fatras de papiers, elle a déniché ce journal. Par chance, il se trouvait dans une caisse mieux conservée que les autres, à l’abri des outrages du temps. Lorsque Saraï me l’a restitué, j’ai bien cru que j’allais me mettre à pleurer comme un enfant. J’avais si souvent vu mon père écrire dans ce registre… J’en avais fait le deuil, mais cela avait pris plus de temps que pour sa propre mort. La perte de ses mémoires représentait, pour moi, le pire des malheurs.

Je retrouve un peu de sa présence dans ses mots, un peu de sa magie. Les mots, les livres, le savoir. Notre sang ancestral et millénaire, notre don d’Archiviste. Le Cercle ne tient qu’à ça. Et alors que notre peuple a vacillé sur ses fondations, après des siècles à subir les manipulations des Maîtres, le voilà guéri, de nouveau à l’équilibre.

J’ai accompli la mission que je m’étais confiée autrefois : retrouver le traité Sinteval, raviver la magie des Archivistes, réveiller mon propre don. Je suis véritablement devenu Athanase le Jeune pour la première fois en retirant la légitimité du pouvoir aux Maîtres, en brisant leur règne. Seule Jéromine manque à l’appel à présent. Elle est encore vivante, je le sais, et a sans doute perçu ma présence dans le Cercle.

La lumière du matin passe avec douceur à travers le fin rideau. Je vais devoir me remettre au travail et finir de trier les trouvailles de Saraï. Tout ce boulot que nous avons accumulé… Mais elle ne m’en voudra pas d’avoir pris du retard, surtout si j’ai pu en apprendre davantage sur mon père.

Seule cette liste de dates m’interroge encore. Que signifie-t-elle ?…

18 01 16. 18 janvier 2016.

Que se passera-t-il aujourd’hui ?