Le corbeau et l'écrivain

Texte intégral

Ne jamais souffrir serait équivalent à ne jamais avoir été heureux.

Edgar Allan Poe, La révélation magnétique

 

L’ombre tourne autour de lui depuis des heures, des jours peut-être. S’il ne parvient pas à la distinguer vraiment, l’homme aperçoit un mouvement, parfois, au bord de son champ de vision, ou ressent sa présence. Il a eu un doute d’abord, quand les premiers effets de la paranoïa se sont mis à peser sur ses épaules. Pensant qu’il avait encore forcé sur la boisson, ou que les drogues avaient laissé dans son cerveau quelque séquelle.

Mais alors que les mots lui viennent comme l’eau à travers un barrage défoncé, alors qu’il ne peut se soustraire à leur appel impérieux, il voit très clairement la silhouette de l’oiseau. Ce foutu oiseau noir qui a tant contribué à sa célébrité et à sa notoriété. À sa déchéance. Il apparaît pour lui réclamer son dû. Tu m’as pris mon essence, Écrivain, tu as usé de mon ombre, et tu as réussi. Par conséquent, je reviens afin que tu me paies.

Edgar lâche un éclat de rire sinistre qui résonne entre les murs dépouillés de la chambre. La pièce, exiguë et chichement meublée, vacille sans discontinuer. Elle se gorge de l’obscurité et de sa fièvre. De sa culpabilité aussi. Il s’écrie :

— Laisse-moi, l’oiseau ! Il ne te servirait à rien de me hanter, je m’en sors très bien tout seul. Dégage le plancher ! Ah ! distinctement je me souviens que c’était dans le glacial décembre, et chaque tison brodait à son tour le plancher du reflet de son agonie. Tu vois, je suis encore capable de réciter chacun des vers que tu m’as inspirés. Je ne suis pas prêt de t’oublier !

Sa voix est rauque, fissurée d’une folie dormante prompte à s’éveiller. Il le sent en lui, ce basculement prochain. Le jour où la démence prendra possession de son âme approche à grands pas. Et il ne fait rien afin de l’en empêcher, conscient qu’il est trop tard. L’ombre du corbeau lui tourne autour, charognard en attente de la mort.

Il se rappellera à jamais cette nuit, tandis qu’il arpentait les rues humides de Philadelphie. Les années les plus heureuses de sa vie, en compagnie de sa si belle Virginia, qu’il avait épousée en secret en dépit de son jeune âge, et de la réprobation de leur entourage. Une muse, une vraie ! Virginia était de ces créatures venues tout droit de son imagination. Et puisque ses rêves sont toujours faits de noirceur, elle était à leur image : tel un fantôme, une mariée de ténèbres, à la peau si blanche, aux cheveux d’ébène. Il l’aimait tant, ce doux amour fragile comme peuvent l’être les poupées de porcelaine. Il aurait vendu son âme pour que ce bonheur dure à jamais.

En chemin, il rencontra un corbeau. Énorme oiseau dont la silhouette se fondait dans l’ombre brillante de la ruelle, perché au bord d’une fenêtre. Il lui sourit, leurs regards se croisèrent. Et là, quelque chose passa entre eux. Une lumière noire, peut-être, un secret connu d’eux seuls. Je t’ai compris, humain, sembla dire l’animal. L’homme n’entendit pas distinctement la phrase, qui se rapprochait plus d’un écho. Mais il reçut le message : le corbeau répondrait à sa prière. Que ce bonheur dure à jamais.

Du moins, c’est ce qu’il crut.

Edgar accéléra le pas afin de rentrer chez lui au plus vite. Non pas que la crainte naissait en son cœur : les messagers de la mort ne lui instillaient aucune peur. Il expérimentait, en réalité, une chose inédite à son esprit intelligent et analytique, une vague formidable qui menaçait de tout détruire sur son passage s’il ne l’écoutait pas. L’inspiration.

Tout vient de là. Tout. La célébrité, puis le déclin.

Il tape du poing sur la table, manquant de renverser le flacon d’encre sur le papier.

— Tu vois, assène-t-il — À qui ? À l’ombre ? À lui-même ? —, je ne t’ai pas oublié, oiseau de malheur. Je t’ai consacré ma vie et mon œuvre ! Ne vois-tu pas quels tributs j’ai payés pour ceci ?

Et l’ombre ne répond pas. Pourquoi le ferait-elle ? Elle sait. Elle connaît son tourment.

Les jours passèrent sans répit, le jetant sur les rivages de l’insomnie. Il devait sortir ces mots, ces vers, il le devait. Il en serait devenu fou. Sa muse était revenue le hanter sous les traits flous d’une jeune femme grande et altière, toute d’obscurité vêtue, aux doigts crochus comme des serres. Des serres de corbeau. Ses yeux intégralement noirs le fixaient sans filtre, sondaient son âme au plus profond. Elle soufflait ses secrets à l’écrivain maudit, et lui, il grattait sur le papier chaque phrase que cela lui inspirait. La nuit, il dormait peu, poursuivi par l’oiseau croisé dans la ruelle. Il entendait une voix, un murmure, répéter toujours la même ritournelle :

Les erreurs sont faites pour ne plus jamais être commises ;

Les souvenirs sont faits pour ne plus jamais être vécus ;

Les êtres aimés sont faits pour être à jamais perdus.

Au matin, il se levait et cherchait fébrilement sa plume afin d’inscrire ces mots, mais ils s’évanouissaient toujours au dernier moment. Enfuis, évaporés comme de la fumée. La présence de Virginia apaisait sa colère, et fort de ce feu qui le nourrissait, il se remettait à sa table de travail pour la journée.

Puis vint l’accident. Anodin, en apparence. La voix de Virginia se brisa, alors qu’elle chantait et jouait du piano face à des amis. Elle cracha du sang — sombre, si sombre, presque de l’encre… — et tenta de rassurer son mari. En vain. L’état de la jeune femme, en proie à la tuberculose, empirait au fil des jours, jetant sur sa peau déjà blanche des nuances plus pâles encore, et de l’anxiété brillant dans ses yeux. La poupée de porcelaine se faisait fantôme malade. Affaiblie, et résignée.

Edgar ignora la crainte qui rongeait peu à peu son esprit. Le déni s’installait entre lui et son épouse ; il passait des jours et des nuits penché sur sa feuille, les os douloureux, les doigts crispés. La sombre créature revenait encore et encore, lui soufflait son poison, et il n’entendait pas ses propres battements de cœur inquiets pour Virginia, juste le grattement de la plume sur le papier.

Il mit le point final à ce que le monde considérera comme son œuvre majeure, Le Corbeau, dans un vortex halluciné d’images et de sons, une valse infernale de ténèbres tourbillonnantes. Les yeux noirs enfiévrés, l’esprit ravagé par l’alcool, la drogue, le cœur prêt à se rompre face à l’inquiétude et la détresse de perdre sa femme… Rien que des signes, des symptômes de la Mort qui viendrait, il en était sûr, lui rendre visite d’ici peu.

Elle vint. Mais pas pour lui.

Virginia rendit l’âme, après cinq jours d’une longue agonie. Edgar sentait autour de lui les mains de la folie l’effleurer, et le soupir de soulagement qu’il lâcha quand sa belle épouse mourut enfin fut pour lui une délivrance. « C’était l’horrible oscillation incessante entre espoir et désespoir que je n’aurais pas pu supporter plus longtemps sans perdre complètement la raison », disait-il à un ami. Reclus dans sa peine, dans la misère et dans le froid, il était victime d’hallucinations, entendait des murmures. Il soutenait avoir vu, à la fenêtre de la chambre, la haute silhouette d’un grand corbeau. La bête venait récupérer son prix, emportant avec elle sa raison à lui et l’âme de sa femme.

Et le voilà, maintenant, seul, sans le sou, tremblant à son bureau, l’encre gelant dans le flacon de verre. L’encre avec laquelle il rédige peut-être ses dernières lignes, de sa belle écriture assurée. L’encre arrachée à la nuit, ou au plumage du corbeau qui revient sans cesse le hanter.

Les erreurs sont faites pour ne plus jamais être commises ;

Les souvenirs sont faits pour ne plus jamais être vécus ;

Les êtres aimés sont faits pour être à jamais perdus.

Le murmure se répercute entre les murs de la chambre. Il ne s’était jamais rendu compte à quel point ces mots l’avaient influencé, au point d’en faire des hymnes, des paroles de corneille visitant quelque intellectuel endeuillé. À quel point il avait lui-même aperçu ce que serait son futur, comme une prophétie écrite avec le sang de Virginia et la plume d’un corbeau.

Il y a une fêlure, là, le long de l’âme de l’écrivain. Une fêlure prête à se rompre. Reste à savoir si c’est le souffle du vent ou le fracas d’un séisme qui le brisera. Nos cœurs sont faits de verre, si fragiles que l’on peut se demander comment ils n’éclatent pas à chaque battement un peu trop affolé. Jamais plus, jamais plus mon cœur ne battra, se disait Edgar alors que Virginia se mourrait sans bruit dans leur lit. Les joues trop rouges, les yeux fermés, elle attendait que la mort la visite enfin, plus par égard pour son mari que pour elle-même. Elle savait, cette si belle poupée aux cheveux d’ébène, qu’il perdrait la tête si elle tardait à trépasser. Elle connaissait cette fêlure en lui, et rien n’avait autant d’importance que de l’empêcher de se briser sous son chagrin.

Elle devait mourir, murmure le corbeau à son âme en peine.

— La ferme !

Un geste plus brusque renverse l’encre, qui s’empare du blanc de la feuille. Cette dernière boit la nuit sans répit, et Edgar rit encore, s’imaginant que ce papier figure son être.

Il l’a voulu, cette obscurité, il a tant et tant appelé les ténèbres, convoqué le noir, qu’il en a oublié la lumière. Écrites à l’encre des ombres, ces œuvres s’abreuvaient, en vérité, du sang de Virginia.

— Tu as gagné, Corbeau, crie-t-il. Tu as gagné ! Je savais depuis le début. Je savais que mes mots venaient de la vie de Virginia, qu’elle était une source dans laquelle j’ai par trop puisé. Je l’ai toujours su, et je ne l’ai jamais admis. Tu le savais, n’est-ce pas ? Dis-le-moi !

Quelqu’un frappe à la porte de la chambre — Monsieur Poe, tout va bien ? —, mais il ne répond pas. Il attend que les pas s’éloignent dans le couloir. Un voisin, sans nul doute, alarmé par ses acclamations, et qui n’aura pas le bon sens d’alerter la police ou un médecin. Les coups de folie d’Edgar n’en sont que trop fréquents, ces derniers temps. Qui viendrait se préoccuper des divagations d’un ivrogne tel que lui ?

L’ombre d’une aile se détache sur le plancher — et mon âme, hors du cercle de cette ombre qui gît flottante… —, et l’homme lâche sa plume dans l’encre, la laissant se teinter de noir. L’encre prend un reflet singulier, plus rouge qu’à l’accoutumée, et Edgar se force à écarter cette pensée de son esprit. Le sang de Virginia, le sang de…

— Te voilà enfin, lance-t-il en se retournant sur sa chaise.

Le corbeau se tient posé sur l’accoudoir d’un fauteuil élimé. Par où est-il entré ? Il claque son bec en direction de l’écrivain, en une attitude de défiance. Le regard noir est identique à celui de la ruelle de Philadelphie, il y a si longtemps… Poe se souvient de l’étrange contrat silencieux qu’ils avaient conclu, tandis que tout lui souriait. Pourquoi avoir cru bon de pactiser avec cette créature sortie des enfers ?

Tu sais pourquoi, semble dire l’oiseau. Une part de toi réclame ces ténèbres, elle appelle de toutes ses forces la mort et la douleur. Cette faille en toi, Écrivain, cette faille devait te perdre, et tu y as cédé.

Un poids considérable tombe alors sur les épaules d’Edgar — à moins qu’il ne se sente lourd, tout d’un coup. Lourd de tous ces choix, de ces erreurs, de ces pas qui ont mené tout droit vers cette chambre glacée et humide. Il lâche d’une voix soudain faible :

— Bien entendu, je le sais. Cette noirceur que les êtres tels que moi portent, nous la sentons grouiller en nous, nous l’entendons cogner contre les barreaux de leur cage. Et c’est toujours plus simple de la libérer. Crois-tu vraiment que je n’en sois pas conscient ?

Le corbeau l’observe encore, cherchant à percer sa boîte crânienne afin de trouver son âme. Si Edgar avait un revolver à sa portée, nul doute qu’il n’hésiterait pas à s’en servir pour creuser lui-même un trou, et lui faciliter le passage. Mais il ne dispose pas d’arme, il n’en a jamais eu. Les seules armes à sa mesure sont ses mots, et son encre, et sa plume.

Sous ses yeux ébahis, l’oiseau change de forme. La créature, cette madone sculptée dans la nuit qui a si souvent chuchoté ses sortilèges à son oreille, apparaît devant lui, un sourire naissant sur ses lèvres minces. Il peut voir son visage nettement pour la première fois. Elle ressemble tant à Virginia, avec sa peau pâle comme la mort, ses longs cheveux noirs… Edgar en est troublé.

— Qu’y a-t-il dans l’ombre pour que tu l’aimes tant ? demande la femme d’une étrange voix rauque.

— Peut-être que nous en sommes tissés de la même façon.

— Ah, cela m’étonnerait beaucoup.

Elle s’approche du bureau d’un pas lent, ouvre le tiroir du bas, pourtant verrouillé, et en sort un flacon en verre. Du laudanum. Elle le pose ensuite au centre de la large tache d’encre étendue sur le papier.

— Que veux-tu que je fasse de ça ? demande Edgar d’un ton las.

Mais il connaît la réponse. La raison pour laquelle il garde cette bouteille de vin d’opium près de lui. Rejoindre Virginia un jour ou l’autre, quoi d’autre ?

— Pourquoi as-tu attendu tout ce temps ? interroge l’ombre. Pourquoi avoir détruit ton corps et ton âme, et retarder l’heure où tu avalerais ceci ? Tu as tant souffert de la mort de Virginia, pourquoi avoir attendu ?

— J’ai pensé que je pourrais… vivre encore.

— Vivre ce supplice ? Je n’y crois pas un seul instant. Pourquoi, Écrivain ?

Edgar soupire, puis se lève et vient se poster à la fenêtre. Dehors, la nuit accueille le brouillard sans bruit.

— Tu as cherché à expérimenter la vraie souffrance, poursuit la femme alors qu’il garde le silence. Tu as voulu connaître la douleur avant d’accepter de t’avouer vaincu. Tu as porté le deuil le plus longtemps possible, parce que tu ne vis que dans la peine, et dans la noirceur.

— Tais-toi.

— Ah. J’ai vu juste.

Elle recule, satisfaite. Poe ferme les yeux afin de ne pas voir la victoire s’afficher sur les traits de la créature. Il s’en veut qu’elle puisse à ce point lire en lui.

— M’emporter ne te suffit pas ? murmure-t-il. Il te faut m’humilier, aussi ?

— T’humilier, non. Je veux te faire accepter. Te faire entendre ce que ton esprit ne cessait de te crier. Toujours, tu as su. Je te l’ai dit : ta part d’ombre. Jusqu’au visage de ta femme, dont le portrait aurait pu être celui de la Nuit elle-même.

— Et le tien est celui de la Mort.

Elle acquiesce d’un lent mouvement de la tête, les yeux graves.

— Et bien, soit. Que la Mort endosse ton visage, Corbeau.

Sur ces mots, l’écrivain ouvre la bouteille de laudanum, et en avale le contenu. Sans grimacer, sans sourciller.

On le retrouve plus tard dans une taverne à Baltimore. Épuisé, amaigri, sale. Ivre, aussi, dit-on. Un ami médecin vient le récupérer afin de le porter à l’hôpital, où on le garda alité. Alternant les moments de délire et les éclairs de lucidité, Edgar n’a pas conscience de son état inquiétant. Il ne voit, en réalité, que la silhouette altière de la créature ténébreuse près de lui, comme autrefois. Attendant que la mort s’en vienne, prêt à l’accueillir entre ses bras.

Il sourit parfois, car elle murmure à son oreille des paroles d’apaisement. Il lui dit, même, un froid matin :

— Te voilà tendre maintenant, amie. Pourquoi m’as-tu tant tourmenté alors ?

Et elle répond :

— Il fallait que je t’attire dans mes filets, Écrivain. Mais je peux bien t’apporter un peu de répit avant ton trépas, toi qui as écrit de si belles lignes à mon propos. Je te dois bien ça.

Il mourra le lendemain.