[Texte court] Sur le vide

Roya a l’impression parfois de jouer les funambules.

Certains sautent du haut des gratte-ciel, poussés par le vent ou par leur désespoir, et d’autres, plus rares, se glissent entre eux comme des oiseaux voletant d’une branche à l’autre.

Elle, c’est ce qu’elle fait. Une ballerine qui danse sur des planches imaginaires, en équilibre sur un fil. Elle parvient à avancer sur la corde car elle ne regarde pas en bas, elle conserve la maîtrise absolue de ses gestes. Une funambule dans le noir, une seconde lune dans le ciel sombre au-dessus des tours de la Cité. Elle n’a pas froid quand le vent souffle ; le froid, elle aime ça, c’est sa manière de se sentir vivante. Elle rit lorsque sa peau brûle sous la morsure du Zéphyr.

Une danse sur le vide. Le contrôle absolu ou la mort, en bas. Un oiseau échoué sur les pavés de la Grande Place, et son sang qui coule entre les rainures de la pierre.

Roya sourit avec ironie en y songeant.

Impossible de lâcher prise. On ne se refait pas, en fin de compte. On ne peut que regarder le temps et les autres passer, se tenir à côté, hors de portée, écouter les rires et les conversations mais ne jamais se joindre à elles.

Son enfer à elle, avec en guise d’entrée un portail orné de lettres de fer forgé. Les autres.

Cela ne lui faisait rien, avant. Maintenant, cette simple pensée s’apparente à une boule de larmes dans la gorge, presque un oiseau qui cherche à s’échapper de sa cage. Il suffirait d’un geste pour en ouvrir la porte mais Roya n’y parvient pas, l’effort lui semble insurmontable. Elle a caché la clef, elle l’a enterrée si profondément qu’elle ne peut plus la récupérer.

Alors elle attend. Elle lit les discussions sur son écran mais n’y participe pas ; elle imagine les réponses qu’elle pourrait formuler si elle en avait le courage ; elle se demande à quoi ils ressemblent IRL, tous, ses amis de plume. Elle a peur de demander. Elle s’en veut d’attendre, attendre qu’on vienne faire un geste vers elle, qu’on l’accueille dans la ronde, même si c’est à elle de faire le premier pas.

Sans en avoir vraiment conscience, le regard de Roya est attiré par la petite poupée qu’elle a customisée il y a des mois déjà, minuscule funambule en vinyle bleu azur, à la robe bleu nuit, aux étoiles détachées du ciel et épinglées sur son bustier. Elle devait l’offrir à Murdoch, mais elle n’a jamais osé. Pas encore. Pas maintenant. Pas quand elle abandonne – encore une fois.

Impossible, non. Impossible de lâcher prise.

Impossible de lâcher son balancier, de regarder en bas, de faire demi-tour.

Roya se sent condamnée à avancer sur son fil. Elle ne sait pas d’où elle vient et ne sait plus où elle va. Elle avance, c’est tout. Ramassée en dedans, l’esprit affûté et rempli de brouillard, des yeux qui ne cillent pas, les mains crispées sur son bâton.

Elle marche sur son fil en ne songeant qu’au contrôle. Un pas après l’autre, vain et sans but, un pas sur le fil pour éviter le vide.

Plus rien n’existe à part le vide et le fil, et la tension dans ses doigts, dans ses bras et ses épaules, une corde prête à rompre. Tant pis. Avance.

Un pas après l’autre. Ses os grincent, ses muscles se tétanisent, deviennent durs et glacés comme une carapace. Une armure. Impossible à fêler.

Pour ne pas tomber.

 

 

Note : certaines phrases de ce texte proviennent de la courte nouvelle Funambule, publiée dans le recueil Le Rêve du Prunellier.