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Les bijoux de l’Onirographe

Texte court : Fantôme d’Étaìne

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Il ne reste plus rien. Rien à part la neige, et quelques pierres écroulées. Des ruines de village, des lambeaux de villes, des souvenirs froissés. Peut-on réellement qualifier ceci des souvenirs, même, alors que plus personne n’est vivant pour se rappeler  ?
Le royaume en proie au froid, et l’hiver recouvrant tout. Il est venu, un jour, et a fondu sur le monde telle une vague. Tempête de blanc sur le gris de la pierre, qui suivait le nuage d’oiseaux noirs missionnés pour mener Étaìne à sa perte. Effacé, le royaume. Endormies, ses puissances souterraines. Disparus, ses dirigeants et ses Ovates. Ces derniers, les prêtres voués à la cause de leur nation, puisant leur sagesse dans les rêves, ont résisté longtemps  ; ils se sont battus jusqu’au bout, ont persisté, ont tenu leur pays à bout de bras. Ils ont échoué, bien entendu. Car aujourd’hui, ils n’existent qu’à l’état de fantômes.
Les esprits errent entre les ruines, les colonnes effondrées de leurs temples, les rues dévastées de leurs villes. Ils ont oublié pourquoi. Ils entendent encore les murmures d’Étaìne, les voix sous le sol, mais ils ne les comprennent pas. Bientôt, ils s’effaceront eux aussi, emportés ailleurs, et il ne restera que l’hiver et le silence d’un monde éteint, comme tous ceux qui les entourent. Ils espèrent qu’on les rallume et les réveille, mais en attendant, ils dorment de leur sommeil de pierre.

 

Texte court : Le corbeau blanc

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Les oiseaux noirs sont arrivés un jour de froid, alors que la lune des Chagrins était énorme dans le ciel  ; on devinait sa lumière à travers le voile des nuages, douce et irréelle. C’est ainsi qu’on la nommait, en souvenir d’une guerre, je crois, lorsque l’armée d’Étaìne est revenue d’une longue campagne en laissant sur place plus de la moitié de ses soldats. La lune blanche brillait si fort que l’on aurait dit qu’elle pleurait pour le royaume. Elle a gardé ce nom ensuite, au fil des siècles, compagne éternelle de la petite lune.
Je ne me rappelle plus. Mes souvenirs s’effritent dans le vent glacial.
Les oiseaux noirs sont arrivés un jour de froid, disais-je, une nuée d’ébène silencieuse, une poignée de plumes lancées dans la tempête. Je me souviens avoir pensé  : «  quels oiseaux étranges, quels yeux brillants  !  » C’était vrai, leurs yeux étincelaient telles des perles d’obsidienne, un éclat dangereux et dur, annonciateur des terreurs à venir. Ils sont venus et ont fondu sur le peuple comme la peste  ; ils ont fait disparaître tous les habitants de mon village en l’espace de quelques minutes seulement.
Fait disparaître, oui  : ils ne les ont pas tués. Ces oiseaux se sont posés à terre, ont changé de forme, ont quitté leur apparence animale afin de revêtir celle des humains, bien trop beaux pour n’être que de simples mortels. Leur peau blanche comme la porcelaine, et leurs cheveux noirs comme la nuit, la pureté de leurs visages… Leur image est gravée dans ma mémoire défaillante. Elle efface le reste, le déroulement de cette terrible journée, les cris et la peur…
Lorsqu’ils ont pris forme humaine, ils se sont approchés sans un bruit des villageois effrayés, et quand ils les touchaient de leurs mains dont le bout des doigts était rougi par le froid, le corps de leurs victimes se désagrégeait dans la bise. Fragments, puis poussière et souffle, des vies éteintes d’une caresse.
Je les observais de loin, terrorisée, accablée de tristesse. Ils ne m’avaient pas vue, alors je me suis enfuie avec l’hiver sur mes talons. Ce que j’avais pris pour de la poussière était en réalité de la neige… La neige qui a tout recouvert en l’espace de quelques heures, enveloppant dans ses bras de silence tout le paysage, les terres autrefois fertiles et riches, les pierres chaleureuses de mon village, le petit bois tout près, tout était endormi ou mort, prisonnier de la glace. Sans vie, sans bruit, juste l’effleurement des flocons parfois, ou le cri d’un de ces oiseaux. J’en avais si peur, de ces croassements… Pourtant, c’est grâce à ce bruit sinistre que je suis ici aujourd’hui, que j’ai trouvé la force de parcourir la distance qui sépare mon village du vôtre afin de m’y réfugier.
Tous ces oiseaux… Ils volaient au-dessus de la région désormais recouverte d’hiver. Ils tournoyaient sans fin dans le ciel, sous la lune des Chagrins. Tous noirs, ces oiseaux. Des taches d’encre, des traces de ténèbres, des morceaux de nuit. Il n’y en avait qu’un seul qui était blanc. Je l’ai vu tandis que je courais à en perdre haleine, les pieds nus dans la neige  ; je l’ai vu, et il m’a vue. Mais il n’a pas bougé. Il s’est contenté de battre des ailes aux plumes délavées, comme s’il perdait ses couleurs. Il semblait… indifférent à mon tourment. Au monde qui l’entourait.
Alors je me suis détournée, et j’ai poursuivi mon chemin.

 

Texte court : Pierre noire d’Atlacoaya – 2

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Les terres qui entouraient le désert d’Atlacoaya étaient rongées depuis des siècles par un étrange mal les privant de couleurs et de vie ; les roches, quant à elles, étaient gorgées de rêves et de souvenirs d’inconnus, alors on les vendit sur les marchés comme des trésors.
C’était le travail de Syrod avant que les reines n’interdisent ce commerce pour de bon  ; le vieil homme, alors propriétaire d’une échoppe qui proposait des poteries et des ustensiles en bois, eut l’idée d’offrir aux visiteurs de la Cité des objets de décoration ou d’ornement qu’ils pourraient rapporter chez eux. Des souvenirs, en somme, pour attester à leurs connaissances qu’ils avaient franchi les portes d’Atlacoaya, qu’ils l’avaient arpentée. Les bijoux sertis de pierre noire eurent un succès imprévu.
Syrod les faisait fabriquer dans une forge non loin de son établissement  ; comme il n’était pas bien riche – pas autant que certains négociants, comme les épiciers –, il choisissait au début les pierres les plus petites et de moins bonne qualité, mais fort de l’engouement toujours grandissant pour ses bijoux, il devint bien vite l’acheteur de roches le plus fidèle de son fournisseur. Colliers et bracelets étincelaient sur les rayonnages en bois de sa boutique, et n’y restaient pas bien longtemps. Les visiteurs et les habitants d’Atlacoaya se les arrachaient.
Lui-même n’éprouvait aucun intérêt envers ces cailloux que l’on disait magiques. La magie était illégale depuis des siècles, on la prenait pour responsable de l’invasion des terres mortes autour du désert – et dans le monde entier. Pourtant, au grand étonnement de tous, personne n’interdit l’exploitation des pierres noires. Il fit comme tout le monde, il en profita tant qu’il le put, sans jamais montrer de curiosité pour les trésors qu’il vendait.
Un soir, tandis qu’il rangeait sa marchandise en vue de fermer boutique pour la journée, Syrod ne se rendit pas compte qu’il avait gardé un des colliers dans sa poche. Il n’y prit pas garde quand il rentra chez lui, ni même lorsqu’il prit son dîner en compagnie de sa fille. Une fois dans sa chambre, alors qu’il s’apprêtait à se coucher, le vieil homme réalisa son erreur et posa le bijou près de ses vêtements afin de ne pas oublier de le rapporter dans son commerce le lendemain.
Mais la curiosité se fit plus forte, pour une fois, si bien qu’il récupéra le collier pour l’accrocher autour de son cou. L’on disait que le contact de la pierre sur la peau, pendant le sommeil, apportait des rêves et des souvenirs perdus, appartenant à d’autres… Ce fut l’occasion pour Syrod de découvrir si les rumeurs disaient vrai.
Il rêva de forêts, d’arbres bien verts, de plantes vivaces. De fleurs de toutes les couleurs, du parfum des roses et des pivoines, du chant des oiseaux. Une balade dans les bois, des bois morts depuis bien longtemps, des siècles peut-être. Les forêts n’existaient plus. Le désert et la Grande Colère avaient tout ravagé. Ce songe était si beau… Le vieil homme avait l’impression de le vivre pour de vrai  ; il aurait pu croire que ce souvenir lui appartenait.
Lorsque Syrod ouvrit les yeux au matin, il ne put s’empêcher de pleurer.

 

Texte court : Abra

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— Abuelita, on va continuer longtemps comme ça  ?
Diego soupire de lassitude. Perché sur son cheval depuis des heures, il peine à suivre la cadence imposée par Abra, sa grand-mère, qui s’obstine à regarder devant elle comme si elle ne l’avait pas entendu, assise à l’avant d’une calèche. Enfin, «  regarder  »… c’est vite dit. La vieille gitane ne voit plus rien depuis bien longtemps. Après quelques secondes de silence buté, elle hausse les épaules.
Le convoi s’étire sur la route poussiéreuse. Constitué de caravanes fatiguées – la plupart sont tirées par des chevaux, seules deux d’entre elles avancent grâce à leur moteur. Mais pour combien de temps  ? –, de trois roulottes en bois et de plusieurs carrioles, le groupe a parcouru une cinquantaine de kilomètres à la vitesse d’un escargot et peine à comprendre pourquoi la vieille Abra s’entête à prendre ce chemin. D’ordinaire, on évite cette route qui mène à Paris  : située en dehors des zones protégées, vulnérables, ceux qui l’empruntent sont la cible des pillards. La majeure partie du temps, les gitans ne sont pas attaqués en raison de leur neutralité, mais Diego refuse de parier sur sa prétendue immunité. Depuis l’Apocalypse qui leur est tombée dessus sans crier gare des années plus tôt, il ne veut plus compter que sur lui-même et sa famille.
— Nous ne sommes plus très loin, maintenant, avertit Abra.
La vieille femme, cheffe du cortège, s’est réveillée ce matin avec une étrange conviction  : ils devront venir en aide à quelqu’un. Si d’ordinaire elle ne voit que des esprits errants, il lui arrive parfois d’être traversée par des fulgurances, des certitudes, des intuitions auxquelles elle ne peut se soustraire. Il leur fallait emprunter cette route vers Paris, voilà tout. Et le convoi, composé de gitans et des survivants à l’Apocalypse, n’a pas eu d’autre choix que de la suivre.
Abra tire sur sa pipe avec nervosité, dans un mouvement faisant cliqueter ses bracelets et ses boucles d’oreilles en perles vertes. Au loin, la silhouette étrange et effrayante de la capitale, réduite à quelques arrondissements entourés d’un énorme mur d’enceinte, se découpe au milieu de champs desséchés  ; vision cauchemardesque du fief de l’ennemi. Un véritable trou à rats où se sont réfugiés les pillards et les tarés en tout genre, en particulier ceux qui ont assisté les anges lors de leur tentative d’annihiler l’humanité. En général, on évite la région comme la peste.
Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, il y a quelqu’un à sauver. Et le convoi ne peut se soustraire à sa mission, puisqu’il s’agit là de sa raison d’être  : venir en aide à tous ceux qui en ont besoin sur la route.
Soudain, Abra se redresse sur sa calèche, et adresse un signe à celui qui conduit le cheval qui les tracte  ; ce dernier ralentit.
— C’est ici… murmure-t-elle.
Elle tend l’oreille, cherche des yeux – ses yeux morts ne lui permettent pas de voir, mais sa double vue, elle, lui accorde un autre sens. Diego aussi cherche autour de lui.
Le paysage ressemble à celui qu’il arpente chaque jour  : une route au goudron cabossé sinuant entre les terres, couverte de cendre, où apparaissent parfois les ruines d’une maison ou la carcasse d’une voiture. Tout est tranquille depuis que les anges sont partis, mais le calme reste trompeur.
C’est Diego qui la repère en premier  ; une silhouette solitaire court vers eux sur le bitume, surgie de nulle part. Une jeune femme aux longs cheveux noirs, vêtue de sombre, tout à fait déplacée dans le décor. Un esprit.
Il peut la voir parce que lui aussi possède la double vue, héritée de sa grand-mère.
— S’il vous plaît, aidez-moi  ! s’exclame la jeune femme fantomatique. Mon ami a besoin d’aide…
Le convoi se remet en branle sous l’ordre d’Abra, un ordre que personne ne discute. Diego et deux de ses compagnons s’élancent avec leurs chevaux afin de suivre au plus près l’esprit de la jeune femme, qui apparaît et disparaît par intermittence, les guide sans un regard pour eux.
Une demi-heure plus tard, alors qu’ils se sont dangereusement approchés de Paris, ils le voit. Un homme étendu sur la route, seul, blessé, épuisé. Lorsque le convoi s’immobilise près de lui, Diego et les autres le hissent dans une roulotte afin de lui permettre de récupérer. Sans le présage d’Abra, il serait mort là, abandonné et loin de tout.

 

Texte court : Le rêve de Cornélius

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Une de la gazette de Mahéra, édition du 3e jour des Écydes, 1446

Disparition de Maître Cornélius, le plus grand explorateur de notre époque

C’est un jour empli de tristesse  : notre gouverneur, premier des Onze, vient d’annoncer la disparition officielle de Maître Cornélius, après un an sans nouvelles de sa part. Le célèbre explorateur était parti l’année dernière, le 2e jour des Écydes, à la découverte de la fameuse forêt d’Adria dont personne n’a jamais pu dire la situation exacte. La proclamation de la mort, survenant après une période légale d’un an, a eu lieu hier. A-t-il réalisé son rêve, celui de voir les mystérieux bois de ses propres yeux  ?
Maître Cornélius, dont le véritable nom était Corneille Marade, était sans doute l’aventurier le plus connu de ces dernières décennies. Entré à quinze dans notre prestigieuse Académie, il s’est vite spécialisé dans la géologie et la géographie, avant de partir pour le désert rouge en compagnie de son père, Maître Asadus. Un voyage funeste  : chacun se souvient du retour du fils, épuisé et blessé, et apportant la nouvelle de la mort d’Asadus. Cet incident malheureux n’a pas étouffé ses rêves d’explorations, bien au contraire.
Cornélius a passé plus d’années dans sa vie dans les territoires hostiles et inconnus de notre monde que dans notre bien-aimé royaume de Mahéra, en compagnie de son épouse Ysabeth, elle-même décédée il y a quelques années. Le voyageur aura mis au jour des contrées oubliées ou jamais découvertes, des vestiges de villes disparues, et l’incroyable lac souterrain de Portelune. Mais ce n’était rien face au mystère de la forêt d’Adria, sous-bois que l’on dit, tour à tour, magiques, hantés, se déplaçant seuls, ou n’existant tout simplement pas.
Maître Isarius a ouvert la voie il y a de cela vingt ans. Mais contrairement à Cornélius, il en est revenu, muet et décidé à ne jamais dévoiler ni l’emplacement de la forêt ni ce qu’elle recelait. Lorsque son estimé collègue a annoncé son départ, Isarius lui a laconiquement souhaité bonne chance, du moins en public. Qui sait ce que les deux scientifiques se sont dit  ? Quoi qu’il en soit, Cornélius quittait Mahéra avec une certitude  : s’il rentrait de son voyage, il ne révélerait pas la localisation d’Adria, il l’avait juré devant les Onze. Son serment est tenu, d’une certaine manière, puisqu’il semblerait qu’il n’en reviendra pas. S’agissait-il là d’une autre certitude, d’une volonté  ? D’un rêve, peut-être  ? Cornélius espérait-il entrer dans les bois et ne pas en ressortir, lui qui n’avait pas vraiment fait le deuil de sa femme  ? Nous ne le saurons jamais. Reste à prier pour que son vœu se soit réalisé, et qu’Adria l’ait accueilli.
Le premier des Onze a annoncé, suite à la proclamation du décès de Maître Cornélius, que ce 3e jour des Écydes lui serait consacré.