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Érèbe

Neige d’Érèbe

En savoir plus : Les bijoux de l’Onirographe

 

— C’est si beau, quand il neige sur Érèbe ! s’exclama Ellie Valentine.

La fillette ne paraissait pas y croire. Elle s’avançait avec réserve, presque avec timidité, sur l’immense place centrale couverte de blanc, les yeux brillant d’émerveillement, les mains levées en coupe devant elle afin de recueillir quelques flocons. Elle était jolie dans sa robe à froufrous immaculée et ses bottines, ses longs cheveux châtains tressés. À ses côtés, grande dame sombre au chignon sévère et à la mante noire, Victoria St. John souriait, ravie de faire découvrir Érèbe à quelqu’un d’autre.

Elle regardait Ellie s’enhardir et s’élancer dans la neige vierge pour la marquer de l’empreinte de ses pas, danser sous le ciel alourdi de nuages. Tout autour, le monde gardait le silence, écrin feutré des rires cristallins qui résonnaient entre les immeubles.

Le monde de Victoria était une version rêvée, fantasmée, irréelle d’un mélange entre Londres et Paris, les deux villes de son cœur. Une capitale onirique parfaite et lumineuse, déserte à sa demande, dont elle arpentait les rues depuis tant d’années qu’elle ne pouvait plus les compter. L’arrivée inopinée d’Ellie changeait la donne car elles seraient deux à s’y promener à présent, mais cette perspective ne la dérangeait pas. Bien au contraire, elle la mettait en joie.

Ellie revint rejoindre Victoria qui s’était assise sur un banc. Les joues de la fillette étaient rouges d’effort et d’excitation, et des mèches folles s’échappaient de sa tresse.

— Quel dommage de ne pas pouvoir partager l’existence de cet endroit… déplora-t-elle. C’est si beau !

— Ne crois-tu pas qu’Érèbe est encore plus beau lorsque nous sommes les seules à pouvoir y entrer ?

La petite fille réfléchit quelques secondes, puis rit de nouveau.

— C’est vrai, répondit-elle ensuite. Mais tout est si… si grand, si intimidant…

— Je t’apprendrai tout ce qu’il y a à savoir sur Érèbe. Je te montrerai ses secrets, ses cachettes, et les merveilles que l’on peut y trouver.

L’éblouissant sourire d’Ellie attendrit Victoria, qui retrouvait la paix à ses côtés. Elle puisa alors en elle, commanda à Érèbe, et fit tomber la neige un peu plus fort. De lourds flocons dansaient devant elles, milliers de fées hivernales étincelantes.

 

Le saule pleureur

En savoir plus : Les bijoux de l’Onirographe

 

Journal d’E. V. – 1883

Par un étrange phénomène que je ne puis comprendre, le château s’étiole un peu plus chaque jour. Ce n’est pas le temps qui l’érode : le processus est rapide, bien trop rapide d’ailleurs, et se déroule à vue d’œil.
Non, il y a là un mystère qui m’échappe, et qui plonge la demeure dans un état non pas de décrépitude, mais… d’épure. Comme s’il cherchait à se réduire à sa plus simple expression.
Je crois en réalité qu’il s’adapte à l’hiver.

Il faut dire que j’ai fait naître le château au cœur de cet océan de froid, au centre exact du lac gelé, et sans doute que la pierre, à force de côtoyer la neige, a préféré lui céder plutôt que s’échiner à lui résister. Le marbre et les dorures, déjà, perdent leurs couleurs dans le vestibule ; l’escalier est plus blanc encore, presque translucide, et le verre des fenêtres s’est évaporé dans les airs comme si je devais moi-même éprouver la fraîcheur de mon monde.
Ah, je ne peux m’empêcher de rire en y songeant. Je suis responsable de mon hiver… Je suis responsable du château que j’ai créé, ainsi que de ce monde. Ce n’est qu’un rêve, après tout.
Que l’hiver vienne !

Addendum – octobre 1888

Quelle naïveté dans ces mots. Aujourd’hui, alors que je relis ce journal onirique, je réalise à quel point ce monde, à quel point Érèbe reflète nos pensées. Nos rêves, bien sûr, nos joies et nos peines, et surtout les fêlures dans notre âme.
Le château s’étiolait car il ressentait ma solitude de gardien. Il m’envoyait un message ; et je ne l’ai pas écouté.
Lorsque Lisbeth a opéré les changements dans la bâtisse, lorsqu’elle en a fait un jardin sauvage et enneigé par la simple force de son esprit, elle l’avait déjà compris. Il ne lui avait fallu que quelques semaines, tandis que moi, j’ai mis des années à le réaliser.
Les arbres ont poussé entre les murs, sous les toits, effaçant la pierre et le marbre, laissant passer les flocons et la lumière de la lune. Sur la terrasse, un saule pleureur est apparu.
Incroyable baliveau à la ramure tombant telle une cascade sur le lac, aux feuilles blanches comme la neige, au bois transparent, tronc et branches de glace, grandissant à vive allure. Toute la beauté d’Érèbe réunie au cœur d’un seul arbre.
Splendide comme le monde du Vide, oui… mais aussi froid, aussi seul, aussi triste que nous le sommes. Ce n’est qu’un rêve… Pourtant, ce secret devient trop lourd à porter.

 

Montez à bord de l’Oniropostale !

De temps à autre me vient une envie subite de bricoler, en général entre deux romans (comme récemment avec Poppet Murray). Quand ça arrive, il vaut mieux dégager le passage parce que ça déménage.

Si vous suivez mon boulot depuis un moment, vous savez combien j’aime travailler le fil métallique (le fil de cuivre surtout, mais aussi d’alu), et jusqu’ici je n’avais réalisé que des bijoux. Pourtant, ça faisait longtemps que je voulais fabriquer des objets avec du fil ! Bref, ça m’est venu un peu comme ça, et j’ai donc sorti mes bobines, mes pinces et mes inspirations, et voilà le travail. Voici l’Oniropostale !

Cette étrange montgolfière au ballon de papier, construite de travers, apparaît parfois dans les rêves ; elle est conduite à travers les nuages et la nuit par un étrange homme vêtu de noir, et coiffé d’un haut-de-forme… Un St. John, sans aucun doute, qui distribue des rêves te des cauchemars (et vous vous doutez bien que je raconterai son histoire un jour ou l’autre).

D’un point de vue technique, la chose est un peu bancale car conçue à l’arrache, le ballon n’est pas équilibré, la nacelle non plus, mais je l’aime bien comme ça. La structure est faite avec du fil de cuivre émaillé, et le ballon avec du papier crépon. Il est décoré avec des rubans de soie et un joli collier offert par ma sœur il y a un bout de temps (j’aime bien recycler mes bijoux, ça leur donne une nouvelle vie).

Il est possible que je fasse d’autres objets de ce genre, comme des personnages, des décors ou des animaux. Si je dois me reconvertir et changer de boulot, il est plus que probable que je propose ce genre de petites choses à la vente… mais on n’y est pas encore 🙂

J’espère que l’Oniropostale vous plaît !

Les égrégores de Victoria St. John

  • Non classé
  • Août 5, 2018

Genre : fantastique / fantasy
Date : 2018
Recueil en ligne de très courtes nouvelles

Résumé

Dans son monde onirique, Victoria St. John collecte souvenirs et rêves, des égrégores oubliés qu’elle entrepose dans sa tour.

 

Lire sur le blog

Infos

Les égrégores de Victoria St. John sont un recueil de tous petits textes réunis autour du personnage de Victoria, mentionnée dans le roman Il neige sur Érèbe. Les textes ne se suivent pas et peuvent être lus indépendamment, mais il faut toutefois lire le premier pour aborder les autres. Pour en savoir plus : les histoires courtes sur le blog, un billet explicatif.

 

Sommaire

1 – Les égrégores de Victoria St. John
2 – L’horloge d’Abraham
3 – Les pages amères
4 – Ihato
5 – Reanimation
6 – Vaisseau de verre
7 – Un bracelet de turquoise
8 –

[6] Vaisseau de verre

En savoir plus : Les égrégores de Victoria St. John Lire le 1er épisode

 

Les souvenirs d’amertume et de regrets s’échouaient toujours sur la plage. Ramenés par le courant, perdus dans l’écume, ces frêles esquifs étaient rongés par le sel et le poids des années, et leurs couleurs se fanaient sans bruit, sans personne pour les voir.

Verre poli, bois flotté, colliers de coquillages… et parfois des bouteilles jetées à la mer, dont les messages étaient noyés, rendus illisibles par l’eau froide.

Encore un, aujourd’hui. L’encre s’était effacée sur le papier, renvoyant ces mots d’espoir ou de résignation à l’oubli, mais Victoria pouvait les entendre lorsqu’elle s’en empara ; elle écouta leur musique un rien dissonante, et perçut la fêlure, l’émotion trop longtemps contenue entre les parois de cet étrange vaisseau de verre.

Tu chantais de ta voix de fumée, peinte dans ma mémoire :

« Si j’étais un ange, je n’aurais pas d’ailes. »

Qu’elles soient perdues ou arrachées, brûlées par le soleil, je n’en aurais pas voulu non plus et t’aurais suivi jusqu’au bout, jusqu’à chuter du ciel, tomber avec toi, rendus tous les deux à la poussière, laissant derrière nous les échos de nos rires et de nos pleurs.

Pourtant, tu n’es pas là, et c’est seul que je tombe. C’est seul que je chute, avançant d’un pas sur le vide, pour effacer de ma mémoire ton visage regretté.

La main de Victoria tremblait à la lecture de ce douloureux appel. Elle fit alors quelque chose qu’elle n’avait jamais fait auparavant, mue par une intuition peut-être, ou un fol espoir : elle roula le papier – si étrange, blanc ligné de bleu – et le glissa dans le flacon, qu’elle referma aussitôt. Puis elle rendit la bouteille à la mer. Elle pria les vagues de l’emporter, de l’accompagner jusqu’au destinataire de ces mots.

 

(bannière : photo par Brittany Gaiser, modifiée par l’autrice)