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Posez les crayons

(Wouah, deux articles en deux jours, c’est la fête…)

livresIl y a toujours un dessineux (ou deux) dans une classe, au collège ou au lycée. Enfin, il y en a pas mal plus dès qu’on met le pied dans des classes d’art pla, mais, voilà, c’est l’idée. J’étais la dessineuse de la classe à partir de la 3e. Quand j’ai commencé à gribouiller, je décalquais des mangas parce que je m’ennuyais. Je vivais loin, trèèèèès loin, je n’étais pas encore rentrée au collège (en milieu d’année, en plus), alors je gribouillais. C’est devenu très sérieux tout de suite, au point de faire quelques boulots pro ces dernières années. Mes deux premières couvertures, publiées quasiment en même temps, sont précieusement posées dans ma bibliothèque, et j’ai énormément de tendresse pour les deux personnages qui y sont représentés, Lía Fáil et Navarre*. J’ai conservé chacune de mes publications, bien qu’il n’y en ait pas beaucoup.

L’année dernière, j’ai pris la décision de ne plus prendre de commande d’illus, dans un premier temps, et de stopper tout à fait, dans un second temps. Ça n’a pas été facile (voilà l’euphémisme du mois). J’ai dû, littéralement, faire le deuil de tout ça. Comme quand on perd quelqu’un, je suis passée par plusieurs stades, j’ai pleuré, j’ai regretté, je me suis résignée, puis j’ai accepté. Et aujourd’hui, je ne regrette pas. Mais alors, pourquoi ?

L’édition, tout d’abord, l’aspect professionnel : je n’ai pas eu les épaules assez solides pour ça. Chaque commande a été un stress, et dès le contrat signé et l’euphorie passée, je me retrouvais à baliser comme une malade devant Photoshop. A un moment, j’ai dit stop, parce que travailler en stressant ne mène nulle part. Et si je suis heureuse du résultat, pour chacun de mes travaux, parce que ça me plaît et aussi parce que ça plaît au client, il y a toujours un peu de… je ne sais pas, un peu d’amertume car ça aurait pu être mieux. Sans compter que les places sont chères, il y a beaucoup beaucoup d’illustrateurs sur le marché, et par conséquent, beaucoup de n’importe quoi dans les conditions de travail (‘j’ai besoin d’une illu représentant une ville baroque payée à 100€, pour hier‘, non merci). Les tarifs, les conditions, les contrats… du délire total dans pas mal de cas. L’énième demande de la part d’une maison d’édition qui ne connait pas mon boulot m’a décidée à ne plus accepter de contrat.

Cela mène au deuxième point : il y a, comme je l’ai dit, énormément d’illustrateurs sur le marché, et beaucoup bien plus doués que moi. Je situe mon niveau (enfin, je situais, j’ai pas mal perdu de skills ces derniers mois) à ‘plutôt pas mal mais sans plus’, c’est-à-dire pas suffisant pour casser la baraque (loin de là !). Sans compter que j’ai beaucoup de lacunes… et me remettre à niveau à 30 ans, alors que je n’ai déjà pas beaucoup de temps pour faire ce que je veux (dans le domaine pro ou privé), j’ai préféré dire non et raccrocher.

Ce qui mène au troisième point : le temps ! J’ai besoin de me nourrir de création, qu’elle soit littéraire, artistique ou artisanale. Mon boulot, en vrai, c’est Unseelie : ma petite boutique, qui ne me permet pas de vivre vraiment mais qui se trouve être ma seule source de revenus, et qui a tout d’un vrai travail (des fois, le lundi, on a pas envie d’aller bosser, même si c’est pour fabriquer des bijoux tranquille à la maison). Ma passion, en vrai, c’est l’écriture. Ajouter une troisième discipline, comme le dessin, m’a fait perdre la tête plusieurs fois. Pas le temps de tout faire, matériellement, avec une créativité capricieuse, et, surtout, une incapacité à tout gérer intellectuellement. Ce qui faisait qu’au bout d’un moment, mon CPU interne se mettait à chauffer, je me retrouvais à bugger et je ne bossais plus pendant trois jours, le temps de me remettre. Cracher de la création en permanence est compliqué, la créativité n’est pas une source infinie qui nous permet de créer créer créer tout le temps, il n’existe pas de muse, pas de don, c’est juste du travail, même s’il s’agit de passion. Pas possible. Et il m’est tout autant impossible de mettre la boutique de côté. Donc…

Go au quatrième point ! J’ai préféré privilégier ce que je sais faire de mieux, ce qui est moi, ce que j’aime au plus profond, le truc le plus viscéral : écrire. J’écris depuis que j’ai 12 ans, je dessine depuis que j’ai 15 ans… en mettant de côté l’écriture. J’ai des années de frustration, d’histoires en dormance à rattraper. J’ai des trucs à raconter, et il faut que je les raconte. J’ai pas le choix. C’est le truc qui me pousse à écrire comme une acharnée depuis le début de l’année. J’ai appris, ainsi, que l’inspiration n’existe pas, qu’il faut se mettre au boulot pour y arriver, passer des heures devant son ordi, et provoquer le déclic créatif. Comme pour le bijoutage, finalement. Mais si je peux créer des bijoux sans trop y penser, le soir devant la télé, si je peux m’immerger totalement de 14h30 à 19h30 presque chaque jour avec mon casque sur les oreilles pour écrire, je ne peux pas, finalement, prendre plus de temps pour dessiner. Et le dessin, ça s’entretient, car au bout d’un moment, la main (et l’esprit) se rouille. Je n’ai pas le temps pour ça, je n’ai pas la ressource créative infinie qu’on prête aux artistes pour ça. L’écriture restera ma priorité numéro 1, et si je pouvais arrêter Unseelie pour écrire exclusivement, je le ferais (ce n’est pas prêt d’arriver !).

Il n’y a aucun regret dans tout ça. Bon, ça a fait partie d’un processus long et difficile de deuil, parce que j’étais persuadée que c’était ça, mon truc. Que dessiner, c’était ma vie. Mais non. J’aime raconter des histoires, et je pense être plus à même de le faire avec des mots qu’avec des traits et des couleurs. Je préfère me concentrer sur cela, et aller de l’avant. La vie passe trop vite pour avoir des remords ; il n’y a pas grand-chose que je regrette à présent, et sûrement pas le dessin. Et, surtout, je ne veux pas regretter de ne pas avoir donner de chance à mon moi-écrivain, alors que tout me menait à ça.

Je sais que certaines personnes pourraient être déçues. Surtout, ne le soyez pas ! Les illustrations sont toujours là, disponibles, prêtes à être regardées autant que vous le souhaitez, elles ne sont pas effacées pour autant. Les livres, les couvertures de roman, les tirages… tout ceci existe encore, alors conservez-les si vous les aimez, tout comme je conserve chacun de mes livres, précieusement comme un trésor. Et pour la suite, si je ne peux pas vous promettre que vous trouverez bientôt mon boulot sous forme de mots (parce que, écrire est une chose, publier en est une autre, c’est tout le challenge de cette transition : je bosse de mon côté, mais vous n’en verrez rien avant longtemps), je fais tout pour y arriver.

Bref, je pose les crayons, et reprends les stylos (bic crystal, de préférence).

R.

Photo : mes jolivres auto-fabriqués, vendus ou non (épreuves d’impression, trucs faits pour le plaisir, manuscrit annoté et raturé…), avec à droite le prix que j’ai reçu pour le concours d’illustrations organisé par Selina Fenech en 2009.

*Lía Fáil est le personnage représenté sur la couverture de Vampires d’une nuit de printemps, de Lia Vilorë (ed. du Petit Caveau), et Navarre celui de Métaphysique du vampire de Jeanne-A Debats (initialement ed. Ad Astra, publié récemment de nouveau chez Hélios).

3 octobre 2015

6 commentaires

  1. Jeanne-A Debats

    22 août 2015

    Et Navarre garde beaucoup de tendresse pour toi. 🙂
    Bonne route Rozenn.
    Bises
    Jeanne

  2. Rozenn

    22 août 2015

    Merci Jeanne <3

  3. Silwen

    30 août 2015

    Je pense qu’être écrivain et en vivre, c’est la même galère que pour les dessinateurs, musiciens, comédiens… Toutes les activités qui ont trait à la créativité sont tributaires d’une bonne dose de hasard : pourquoi untel va se faire remarquer et pas un autre? Pourquoi certains pourront se faire publier et pas d’autres?

    Je ne pense pas que l’aspect « don » soit le seul en jeu (par exemple, les chanteurs/euses à succès n’ont pas tous des voix renversantes, les auteurs de best-sellers n’ont pas tous une bonne plume…), les modes comptent aussi dans l’appréciation et l’interet du public (et par ce biais, celui des éditeurs!). Dans le domaine de la musique, mieux vaut faire dans la pop américaine à la mode que dans le métal à chant lyrique (en France du moins^^) ; en littérature, tu vendras bien plus en écrivant des séries pour ados à base de vampires romantiques qu’en écrivant des recueils poétiques et oniriques…

    Dans l’art, en fait, peu de place est faite pour une réelle créativité rémunérée. Il y a les modes dominantes, et les autres… Et encore, la diffusion par internet a largement facilité pour tous la connaissance d’artistes « hors mode »! Mais ce n’est pas cette diffusion qui rémunère et qui fait vivre, c’est sûr… J’espère que tu pourras vivre longtemps de ta création de bijoux, sans abandonner les autres domaines artistiques qui te passionnent! (ben oui je pense que tu reprendras peut-être les crayons un jour, ne serait-ce que pour illustrer tes propres écrits!)

  4. Rozenn

    30 août 2015

    Merci Silwen pour ce commentaire !
    Il est clair que le ‘don’, le talent, peu importe comment on appelle ça, entre peu souvent en ligne de compte dans tout ça. Tout dépend de tellement de facteurs différents qu’au final, ça s’apparente plus à un tirage du loto qu’autre chose. C’est le jeu et il faut le jouer, je pense.

    Après, j’ai volontairement éclipsé l’aspect financier de la chose car il est bien connu qu’on ne devient pas écrivain pour être millionnaire ! Si j’ai pu, à un moment, me dire que j’aurais pu vivre de l’illustration sans trop trop de soucis (et encore), je ne me fais pas d’illusion sur l’écriture ! J’ai plus le goût de partager des histoires que d’en vivre, si toutefois elles plaisent. Et il existe tellement de moyens de partager ces histoires que ça se fera sans trop de soucis (j’ai très envie de retenter l’expérience de l’autoédition).

    En tous cas, merci pour les encouragements ! J’aimerais pouvoir, c’est sûr, continuer mon travail dans la boutique car je me vois mal retrouver un boulot en salariée, surtout ! (et quant à reprendre les crayons… hmm, je crois que je me suis faite une raison !).

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