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En savoir plus : Les bijoux de l’Onirographe

 

Les terres qui entouraient le désert d’Atlacoaya étaient rongées depuis des siècles par un étrange mal les privant de couleurs et de vie ; les roches, quant à elles, étaient gorgées de rêves et de souvenirs d’inconnus, alors on les vendit sur les marchés comme des trésors.
Il fallait beaucoup de courage pour quitter la cité, arpenter le désert, s’approcher des champs stériles et empoisonnés. Il fallait être courageux, ou avoir perdu la tête. Pourtant, tous les jours, des jeunes gens se lançaient dans l’aventure, armés de leur pioche et de leur gourde remplie d’eau. Tous partaient avec enthousiasme, certains d’avoir enfin trouvé le moyen de gagner de l’argent en revendant ces pierres, la besace pleine de roches sombres et luisantes à l’apparence inoffensive qu’il leur suffisait d’extraire du sol à l’aide de quelques coups de piolet ; une fois détachée, elle ne représentait plus aucun danger. En réalité, peu d’entre eux revenaient de leur périple.
Et personne ne savait ce qu’il advenait de ceux qui restaient là-bas.
Là-bas, au-delà du sable et de la lisière du désert, là où les terres noires s’étendaient sans vergogne, rongeant les sols, tuant la végétation, évaporant l’eau potable, intoxiquant les animaux et les quelques rares habitants qui avaient décidé de rester dans leur village. L’on disait qu’ils devenaient malades, affaiblis, amaigris. Certains affirmaient vivre des cauchemars, ou voir des fantômes, ou entendre des voix… Ils perdaient la vie après des jours d’une terrible agonie.
Les jeunes gens qui revenaient de leur chasse aux pierres, eux, franchissaient les portes de la cité éreintés et assoiffés, et revendaient leur butin à prix d’or aux négociants qui y avaient vu là une manne insoupçonnée, et surtout inépuisable. Les roches étaient pesées – les plus grosses étaient les plus prisées, bien entendu –, authentifiées, puis l’on payait le mineur grassement, mais sans doute pas au tarif le plus juste. Ensuite, les pierres étaient revendues aux orfèvres et aux bijoutiers avec une marge indécente.
Parfois, on les proposait aux amateurs ou aux visiteurs dans leur plus simple expression, un bout de rocher noir brillant au soleil, à la texture brute et coupante, et il suffisait de les déposer chez soi, sur un meuble ou à même le sol, afin d’en percevoir les effets. Mais la plupart du temps, l’artisan taillait des morceaux plus petits qu’il sertissait dans du cuivre ou du laiton, les deux métaux les plus courants de la région  ; dans ce cas-là, il fallait porter le collier dans son sommeil, la pierre en contact de la peau, pour entendre ce qu’elle avait à révéler.
Ce qui fonctionnait à tous les coups  : la nuit, lorsque le candidat à la rêverie dormait, il pouvait découvrir un souvenir ou un songe appartenant à quelqu’un d’autre. Images étrangères, sensations d’ailleurs, visions d’autres mondes ou d’autres époques… comme si l’esprit de ceux qui avaient foulé le sol de ce monde s’était incrusté dans la pierre par un mystérieux processus.
Personne ne pouvait l’expliquer. Personne ne s’en inquiétait non plus : au temps d’avant les reines, lorsqu’Atlacoaya était encore surnommée la Cité-sans-roi, seul l’argent comptait. Ce surnom était d’ailleurs bien mal venu puisque l’argent en était le roi, indéniablement. Alors, l’on achetait à prix d’or des bijoux et des artefacts incrustés de pierre noire sans savoir si le contact prolongé avec elle était dangereux. Par chance, des années plus tard, personne ne tomba malade, et cette mode étrange s’éteignit avec le temps.
Les rêves et les souvenirs, eux, resteraient perdus pour toujours, et ne retrouveraient jamais leurs propriétaires, quel qu’il fût.

 

29 avril 2019

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