L'Ombre dans la Pluie

Extrait

Chapitre 1

 

« Cette pluie ne s’arrêtera jamais », songe le père Aidan. Au volant de sa voiture, il entend les gouttes marteler avec fureur sur le capot, balayer les vitres, noyer la rue qui s’offre à son regard face à lui. Le soir est tombé depuis peu mais la nuit semble avoir tout avalé depuis des heures, digérant la ville avec lenteur.

Aidan MacKenna travaille au département des exorcismes de l’archidiocèse de Paris depuis bien des années. À cinquante-et-un ans, sa renommée a fait le tour de la planète, si bien qu’on lui a proposé d’intervenir plusieurs fois dans des pays lointains, en Afrique et en Amérique latine notamment, avant de se voir placardisé deux ans plus tôt. Aujourd’hui, il gère surtout des enquêtes préliminaires.

Le prêtre est garé dans une rue du treizième arrondissement de Paris, non loin des Gobelins. Plongé dans un dossier, il ignore les gens qui passent et la circulation toute proche mais pas le bruit de la pluie, qui l’apaise en dépit de son tintamarre. Il se remet en tête les éléments les plus importants : le nom de celle qu’il est venu visiter, celui de son fils, ou bien les dates que ce dernier lui a communiqué. Puis il soupire. La soirée s’annonce pénible.

Après avoir rangé les documents dans sa sacoche, Aidan enroule son écharpe autour du cou, dissimulant son col blanc, et quitte la voiture. La pluie faiblit, comme un fait exprès. À le voir marcher ainsi, personne ne peut imaginer qu’il s’agit d’un prêtre : veste et jean noirs, cheveux très courts, la silhouette dessinée par la boxe qu’il pratique plusieurs fois par semaine, on le prendrait plutôt pour un biker. Ou un musicien dans un groupe de rock.

L’immeuble où vit Angela Mancini se situe non loin, dans une rue voisine. Aidan s’y rend presque à reculons : les investigations de ce genre l’ennuient, elles se révèlent souvent inutiles et il n’aime pas perdre son temps. Une fois devant le bâtiment, il entre après avoir sonné à l’interphone, puis grimpe les trois étages d’un pas rapide. Un jeune homme aux cheveux bruns très bouclés lui ouvre quand il frappe à la porte.

— Vittorio Mancini ? s’enquiert-il.

Sa voix douce grave résonne. Le jeune homme le jauge un instant avant de répondre :

— Oui. Vous êtes le prêtre ?

— Je suis le père Aidan. Je peux entrer ?

Vittorio hoche la tête avant de s’effacer, lui permettant de pénétrer dans l’appartement.

Aidan observe le couloir avec discrétion, le passe au scanner de son regard accoutumé aux étrangetés. Il y fait très sombre ; pas de lampe, à part celle qui brille dans une pièce voisine, sans doute le salon. En face de la porte se trouve un escalier qui conduit à l’étage, faisant du logement un duplex. L’entrée est à la fois douillette et oppressante, décorée de délicats tableaux reproduisant des fresques antiques, d’un tapis qui atténue le bruit de leurs pas, et peuplé d’ombres cachées dans les coins. Et l’odeur… Une odeur de roses abandonnées dans un vase, de fleurs pourries. Pourtant, le nouveau venu ne remarque aucun bouquet nulle part.

— Je sais, ça ne sent pas bon, s’excuse Vittorio. Il y a cette odeur dans l’appartement depuis que Maman est rentrée.

— Ça vient d’elle ?

Le jeune homme hésite, embarrassé.

— Oui, avoue-t-il ensuite.

— C’est normal.

Ces simples mots semblent l’apaiser, mais pas beaucoup : manifestement, la présence d’un prêtre chez lui ne lui plaît pas tant que ça. Aidan a l’habitude de la méfiance.

— Je peux ? demande celui-ci en désignant la porte d’où s’échappe un peu de lumière.

— Faites comme chez vous.

Ils entrent dans le salon, une salle plutôt petite et étouffante chargée de meubles anciens et de tentures aux fenêtres. Un échiquier en bois précieux se tient à côté de la table basse, privé de ses pièces, et une unique lampe éclaire à peine les lieux. Aux murs, encore des tableaux montrent d’autres fresques. Aidan les désigne et interroge :

— Votre mère est restauratrice d’art, c’est ça ? Et vous, vous faites quoi ?

— J’ai obtenu mon diplôme en hôtellerie-restauration. Je vais reprendre un bar avec des amis.

— Quelle bonne idée.

Un froncement de sourcils durcit le visage délicat de Vittorio, que la lumière diffuse adoucit plus encore.

— Pardon, sourit Aidan. C’est sincère, je ne me moquais pas de vous. Êtes-vous croyant ?

— Non. C’est important ?

— Absolument pas. Et votre mère ?

Tout en parlant, Aidan pose sa veste trempée sur le dossier d’une chaise, ainsi que son écharpe. Il songe qu’il devrait prendre garde à ce qu’il raconte au jeune homme : celui-ci se tient sur ses gardes, peu ravi d’avoir dû céder à la demande de sa mère de faire venir un prêtre pour l’exorciser. Non, se remémore soudain Aidan, de sa tante.

— Maman est croyante, répond Vittorio après un silence. Mais pas à ce point.

— À ce point ?

— Les démons, Satan… Elle n’en a jamais parlé.

— D’accord. Je peux la voir ?

Le jeune homme déglutit, puis il acquiesce avant d’ouvrir la marche dans les escaliers. Aidan le suit.

— Ça fait dix jours, c’est bien ça ? continue ce dernier.

— Oui. Elle est rentrée de Rome et a commencé à se sentir mal. Elle ne mangeait plus, ne dormait plus… Elle semblait entendre des voix. En tout cas, elle me demandait souvent si c’était moi qui lui parlais alors que je ne disais rien. Elle voyait des ombres, des silhouettes… Il y a trois jours, elle criait qu’elle était possédée.

— Avec sa propre voix ?

— Avec sa propre voix, mais cassée, éraillée.

Les ténèbres les accueillent dans le couloir en haut des marches. Ici aussi, il y a des tapis, feutrant l’atmosphère, et une unique veilleuse à l’éclat atténué.

— Elle ne supporte pas la lumière ? s’enquiert Aidan.

— Elle ne veut pas que j’allume. Même la lampe d’en bas, elle la voit sous la porte et ça la dérange.

Pendant qu’ils traversent le couloir avec un minimum de bruit, le prêtre analyse la situation : des signes plutôt classiques qui n’affirment ni n’infirment la possession, une histoire cohérente, un fils sur ses gardes… Le changement de voix ne prouve rien, Aidan a déjà vu des gens qui se disaient sous l’emprise du démon réussir à transformer leur voix et à prendre le timbre d’un monstre sorti de l’Enfer.

Pour autant, il peine à se faire une idée. L’odeur de roses en décomposition, plus puissante à l’étage, le déroute : il s’agit d’un indice quasiment irréfutable.

Vittorio s’arrête au fond du couloir, visiblement nerveux. Il a mis des serviettes de bain le long de la porte pour empêcher la lumière de passer.

— Je l’ai enfermée parce qu’elle cherchait à s’échapper, chuchote-t-il. Je ne sais pas dans quel état sera la chambre…

— Ne vous inquiétez pas.

Aidan allait ajouter « j’ai vu pire », mais ce genre de propos fait plus de mal que de bien en général.

— Je vais entrer en premier, indique-t-il. Restez dehors jusqu’à ce que je vous dise que tout va bien.

— Et si ça ne va pas bien ?

— Je suis ici pour évaluer la situation et chercher des preuves. C’est tout. En cas d’urgence, je me contenterai de l’endormir.

— OK.

Vittorio a peur. Tout en lui crie qu’il ne veut pas entrer dans la chambre, de ses yeux grands ouverts dans la pénombre aux doigts qui s’agrippent à son pull, à ses ongles rongés. Même s’il ne croit pas aux démons — ni en Dieu —, l’état dans lequel se trouve sa mère l’inquiète beaucoup. Aidan pose sa main sur son épaule en un geste qu’il espère réconfortant, puis se tourne vers la porte. Un soupir manque de lui échapper. Crainte, lassitude… et excitation. On ne se refait pas.

Il entre avec un luxe de précaution. La porte s’ouvre sans un grincement, au contraire de ses pas qui résonnent sur le plancher de la pièce. Le bruit arrache un son à la mère de Vittorio, entre le grognement et le gémissement.

La très faible lueur venue du couloir éclaire à peine l’intérieur de la chambre, dont il distingue les contours avec beaucoup de difficulté. Il repère la fenêtre au fond ; un énorme lit se tient au milieu de la pièce, les draps défaits et souillés. Alors qu’il continue d’avancer, Aidan cogne dans un objet gisant au sol. Un réveil. Le choc lui arrache un ding sonore.

— Bonjour, Angela, salue-t-il à voix basse. Je suis le père Aidan. Je suis venu pour vous aider.

En réponse, un autre grognement. Puis du mouvement, à sa gauche. Une forme ramassée sur elle-même se détache de la pénombre, entre le mur et l’armoire.

— Oh, mon père, murmure Angela avec un étrange timbre rouillé. Enfin, quelqu’un vient. J’ai attendu si longtemps…

— Qu’avez-vous attendu ?

— Ça, ça… Les voix et les ombres. Ne les vois-tu pas ?

Aidan perçoit une douloureuse fêlure dans cette voix, qui devait autrefois être douce et chantante. Angela Mancini est italienne, se souvient-il. Elle s’est mariée avec un Français qui travaillait à Rome, s’est installée ensuite à Paris… Elle parlait peu le français à l’époque, disait son fils. Elle a appris, mais elle n’a jamais réussi à se départir de son accent.

Un accent qu’il n’entend pas, ici.

Le remarquer lui donne la chair de poule. Les ombres semblent bouger, les murs se refermer sur lui. Le parfum de roses fanées le prend à la gorge.

— Puis-je allumer ? demande-t-il d’une voix qu’il aurait voulu plus ferme. J’aimerais vous voir.

— Pourquoi ?

Sa vision a fini par s’accoutumer à l’obscurité, si bien qu’il distingue maintenant la silhouette d’Angela. Il tend la main vers la table de chevet. Il a volontairement laissé le lit entre elle et lui de peur qu’elle lui saute dessus si jamais elle se mettait en colère. À la porte, Vittorio suit la scène en retenant son souffle.

— Je vais allumer, Angela, prévient Aidan.

Joignant le geste à la parole, il actionne l’interrupteur. Une douce et chaude lumière inonde la chambre, arrachant un cri à la femme qui se tient face à lui.

Cependant, Angela ne bouge pas. Elle se contente de tourner la tête et de fermer les yeux, avec sur le visage une grimace de douleur.

Elle apparaît décrépite, la peau ridée comme une vieille pomme, des taches sombres sur les joues et le front. Aidan distingue aussi des blessures — des griffures, ce qui n’a rien d’inhabituel —, des trous dans ses cheveux noirs, laissant voir le crâne en dessous. S’il s’agit d’un véritable cas de possession, le processus s’avère assez avancé pour craindre pour sa vie.

Aidan est déjà venu en aide à des gens en bien pire posture. Des cadavres ambulants dont il ne restait plus que la peau sur les os, le corps couvert de mutilations, parfois de dessins ou d’inscriptions qu’ils se sont faits eux-mêmes, des mains aux ongles arrachés, des membres gagnés par la gangrène… Le plus difficile à soutenir, ce sont les yeux. Ils brillent d’un éclat dément, presque surnaturel, et hantent le prêtre pendant des semaines.

— Le spectacle te plaît ? lance Angela de son étrange voix. C’est conforme à ce que tu attendais ?

— Qui es-tu ? Quel est ton nom ?

Elle ne répond pas, plongeant son visage entre ses mains.

— Toujours les mêmes questions, déplore-t-elle. Et rien, rien qui ne me vienne en aide.

— Qui es-tu ?

La voix d’Aidan s’est faite plus dure. Elle résonne dans la chambre comme un coup de tonnerre, accompagnant l’averse qui redouble et frappe sur le volet avec rage.

« Ce n’est que la pluie », songe-t-il. Il les connaît, les signes ; il sait que parfois, les éléments se liguent contre l’exorciste venu libérer un innocent, mais pas là, pas maintenant.

À moins qu’il se trompe ?

Avec le temps, Aidan a commencé à douter. De lui, des esprits qu’il chasse de ce monde, de Dieu, il l’ignore. Mais il doute. Il étudie les dossiers qu’on lui confie et les rejette sans y voir le moindre signe d’une possession, il se rend chez les gens qui lui demandent de l’aide et les déçoit, presque, quand il leur assure que leur père, leur mère, leur enfant n’est pas possédé, qu’il ne s’agit que d’un trouble bien humain et qu’il ne peut rien faire pour eux. Parfois, ils lui en veulent.

La pluie tambourine à la fenêtre. Angela gémit doucement, comme si une bête vivait dans sa gorge et cherchait à s’en extirper, un grincement de porte aux gonds rouillés, et la respiration saccadée de Vittorio dans le couloir surnage dans cet étrange et terrifiant concert donné dans les ténèbres. Pas un signe, vraiment ?

Aidan secoue la tête, chasse ces pensées. Peut-être l’esprit qui possède Angela le pousse-t-il à douter, en fin de compte, mais cela ne revêt aucune importance à ses yeux. Cet esprit ne fait que déterrer quelque chose qu’il connaît déjà, qu’il a déjà affronté, qu’il affronte tous les jours.

Il glisse la main dans la poche de son jean et en sort une petite croix en argent, qu’il montre à Angela. Puis il commence à réciter :

— Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Amen. Seigneur, ayez pitié de nous…

La pluie redouble. Aidan sent son cœur accélérer et pense en lui-même « mon Dieu, pourquoi le doute, pourquoi le doute alors que les preuves sont toujours là… », et poursuit la litanie, s’attirant les foudres de ce qui vit dans la pauvre femme roulée en boule sur le plancher de sa propre chambre. Elle souffle et feule tel un chat, s’agrippe le visage pour le griffer…

— Saints Michel, Gabriel et Raphaël, continue Aidan, priez pour nous, saints Anges et Archanges, priez pour nous…

Angela se redresse soudain, en un mouvement vif qui n’a plus rien d’humain.

Elle le fixe par en dessous, menaçante.

— Moi aussi je la connais, ta litanie, rugit-elle. Moi aussi je la connais, saint Étienne et saint Pierre et saint Paul et saint Jean, et tous les autres, tous, sourds pour toujours à nos tourments !

La voix change peu à peu. Le timbre féminin malmené se noie dans la colère d’une seconde voix, masculine et ravagée, un souffle qui brûle l’œsophage, racle la gorge, se perd en lames acérées dans l’air devenu froid.

— Qu’ont-ils fait ? continue la présence. Qu’ont-ils fait, William et Joseph, Silvano et John, Marcus et Lucas, Gabriel et Auguste, Edgar et Lankester, Richard et Damien…

Le fracas de la foudre qui tombe non loin l’interrompt. Et Aidan, la main crispée sur sa croix d’argent, se fige de stupeur.