Miroirs

Une nouvelle co-écrite avec Sophie Castillo

Texte intégral

Eden suit chaque jour le même rituel.

Cinq, six, sept, huit.

Son cœur bat sur le même tempo.

Cinq, six, sept, huit.

Pas chassé, sauter, atterrir. Recommencer.

Bien, cinq minutes de pause.

Elle s’arrête, contrariée. Pour elle, l’imparfait est signe d’échec. Elle voudrait travailler davantage, mais elle a promis de se montrer raisonnable.

À contrecœur donc, elle profite de cette interruption pour boire à sa gourde rose à paillettes —cadeau d’Elliott pour ses vingt-quatre ans—, et jeter un coup d’œil sur son téléphone. Elle parcourt rapidement les notifications, en majorité des titres de journaux. Le dernier en date, « Les Fireflies au firmament », attire son regard. Elle le lit en diagonale.

Eden a l’habitude des critiques dithyrambiques. Elles lui plaisent toujours, bien sûr, sa troupe travaille dur pour ça. Mais elle ne peut s’empêcher d’y voir certaines complaisances.

Avec un soupir, elle repose l’appareil, essuie la moiteur de son front d’un revers de main. Sa jambe lui fait mal, elle la frotte doucement.

La voix de Mademoiselle Andrée, ancienne danseuse étoile, claque dans la salle vide. Eden sursaute, elle se hâte de se remettre en position.

Cinq, six, sept, huit.

Tac, tac, tac.

La canne de sa professeure tape le plancher ciré avec force.

Pas le droit à l’erreur, Eden.

Les envolées musicales la portent, elle prend son élan.

Attendre le bon moment, bander ses muscles, pousser sur ses appuis pour sauter.

Sa jambe douloureuse accuse la chute, comme sa fierté.

Trop tôt. Reprends à la sixième mesure.

Elle acquiesce, les poings serrés. Des mois qu’elle travaille cette figure, presque jour et nuit. Et toujours rien.

Inspiration, expiration.

Encore.

Encore.

Chute.

Eden grogne, meurt d’envie de frapper cette jambe qui la lance de plus en plus. Elle fronce les sourcils, inquiète. Seule sa cheville présente une faiblesse d’ordinaire, pas le reste. Elle entendrait presque la voix d’Elliott et son « Si je te dis de lever le pied, ce n’est pas juste une image » qui a toujours le don de l’agacer.

Tac, tac, tac.

Seigneur, sa prof n’arrêtera donc jamais ?

Elle ramène sa jambe contre elle pour pouvoir se lever, ne peut retenir un gémissement. OK, message reçu.

Elle s’allonge, ferme les yeux.

Je dois me reposer, parvient-elle à haleter.

Silence.

Le soulagement la gagne à mesure que la douleur s’éloigne. Elle est si frustrée qu’elle a envie d’en pleurer.

Elle ne sera jamais prête pour le prochain spectacle. Elle imagine déjà les titres et le sadisme des critiques, à la recherche des pires jeux de mots possible. Rien de plus facile que se casser la gueule, quand on est au firmament.

Elle ricane. Pose une main sur sa poitrine.

Ça cogne dur, là-dedans. Elle tâche de ralentir sa respiration et de se concentrer sur les mouvements de son torse.

Inspirer, expirer. Voilà, c’est mieux.

Eden adresse un bras d’honneur mental à son anxiété, ses doigts passent en douceur sur le plancher.

Et puis soudain, une intuition. Son ongle caresse une éraflure, elle rouvre les yeux et se redresse d’un coup.

Personne. Plus de musique, plus de Mademoiselle Andrée. Juste le silence et le plancher qui s’effrite sous ses doigts.

Elle frissonne. Elle reconnaît ce changement dans l’air, si peu perceptible qu’elle le repère après-coup.

La déchirure, l’accroc-rêve. Ça ne trompe jamais.

Et alors que la douleur s’est enfin estompée, elle comprend que ce n’était qu’un écho. Quelque chose qui s’est produit, va se produire ? Elle l’ignore encore.

Sa seule certitude, c’est de se trouver dans un rêve qui n’est pas le sien.

 

*

Dora suit chaque soir le même rituel.

D’abord, elle souhaite une bonne nuit à ses frères – Saul, l’aîné, quitte la télé du regard et lui demande toujours combien.

Combien de vies à sauver ?

La jeune femme sort un chiffre au hasard selon sa fantaisie du moment, ou son état de fatigue, ou son humeur.

Trois pour cette fois, répond-elle.

Petite nuit en perspective.

Je suis épuisée, Nyx m’a donné du fil à retordre aujourd’hui.

Saul sourit, de ce sourire ravageur qui fait tomber les filles comme des mouches, puis ajoute :

Fais attention à toi.

Comme toujours.

Ensuite Dora le quitte, fait un crochet par la chambre d’Aaron, le cadet de la fratrie, occupé à éclater un boss de fin de niveau sur sa console. Le bruit de la manette que l’on maltraite résonne dans la pièce.

Ah, non ! s’exclame-t-il alors qu’elle lui colle une bise sonore sur la joue, le déconcentrant.

Bonne nuit, Aaron.

Puis elle s’enferme dans son antre. Dora s’y est installée quelques mois plus tôt mais elle a encore du mal à s’approprier sa chambre, vaste et glaciale, trop impersonnelle. Des meubles qui appartenaient à ses parents, un lit immense, une large bibliothèque pleine de livres… Dans une vitrine et sur les étagères se trouve la collection de flacons de parfum de sa grand-mère, une ribambelle de bouteilles de toutes les formes et de toutes les couleurs, certains très anciens. Plus tard, quand elle en aura le temps, elle repeindra les cloisons, pour l’instant beiges, et changera le mobilier.

Voilà pourquoi Dora a épinglé au mur des posters et des photos. Parmi les clichés, il y a des portraits de ses parents, de ses amis, des représentations des lieux qu’elle a visités à travers le monde, mais aussi les chevaux dont elle s’occupe. La jeune femme gère un refuge qui récupère des bêtes blessées ou traumatisées afin de leur offrir une fin de vie paisible. Une maison de retraite pour équidés, en quelque sorte, bien loin du haras qui appartenait à son père et qu’elle a toujours détesté.

En ce moment, elle se consacre entièrement à Nyx, un cheval à la robe noire comme la nuit qu’elle a sauvé quelques semaines plus tôt. L’animal était blessé, affamé, et enfermé depuis des mois dans un box qui ne lui permettait pas de voir la lumière du jour ; le propriétaire l’y avait laissé à l’abandon. Dora n’est pas sûre de réussir à soigner Nyx et, si toutefois elle y parvenait, elle sait d’avance qu’elle ne pourra jamais lui rendre sa confiance envers les humains. Ce ne serait pas la première fois, ni la dernière. Son mur de photos est là pour le lui rappeler : un certain nombre de chevaux passés dans son refuge n’a pas survécu. Les contempler fait partie du rituel.

Après un soupir, Dora allume la lampe de chevet, éteint le plafonnier, puis se glisse entre les draps tièdes. Heureusement qu’elle a eu l’idée d’y placer une bouillotte… Leur maison a beau être vaste et confortable, elle demeure aussi très ancienne, si bien que la chaleur du poêle ne parvient pas jusqu’à sa chambre. Et l’hiver est glacial. Saul l’a promis, installer des radiateurs fait partie de ses projets en ce début d’année.

Il ne faut pas longtemps à Dora pour s’endormir. Quelques minutes à peine, alors qu’elle pousse son esprit à changer de régime, ralentir, ralentir encore…

Le trou noir, familier. Une sensation de chute. Le froid ambiant a disparu.

Quand elle ouvre de nouveau les yeux, Dora atterrit dans un rêve qui n’est pas le sien.

Elle a l’habitude : ils ont la texture d’autres mondes, là où la lumière brille moins fort, là où les couleurs ne sont pas les mêmes. Des univers créés par d’autres dieux. Elle s’y rend comme on part en voyage, explorant ces terres inconnues en quête d’une faille à réparer. Chaque soir, elle erre de rêve en rêve à la recherche de personnes en souffrance : traumatismes, cauchemars, dépression… Dora traque les songes malades. Les fêlures. Les crevasses. Les trous béants dans le cœur. Des univers fracassés appartenant à d’autres.

Elle s’y glisse telle une souris et use de sa magie non pas afin de les soigner –trop dangereux– mais d’offrir un coup de pouce pour que le propriétaire du rêve retrouve le chemin vers la guérison.

Trois, cette nuit. D’ordinaire, Dora se fixe un objectif plus élevé, mais Nyx l’a épuisée. Elle s’est donné pour mission de réparer ces rêves malades parce qu’elle en a eu le don, parce qu’elle y voit une manière de compenser la bonne fortune dont elle a bénéficié : née dans une famille riche et ancienne, entourée, pouvant trouver un emploi plutôt bien placé juste en claquant des doigts… Certes, ses parents sont morts, mais ses frères sont toujours là et veillent sur elle.

Non, Dora ne manque de rien. Alors elle se rend, nuit après nuit, dans les songes des autres pour réparer les esprits de ces inconnus qu’elle visite. Des machines vacillantes, parfois des feux presque éteints… Deuils, peines, douleurs, les blessures de l’âme sont souvent les plus difficiles à soigner. Mais elle peut s’en occuper. Elle doit s’en occuper.

Son premier rêve la conduit dans un champ bondé, envahi de gens qui sautent et crient et rient dans les fumigènes, subissant le rythme soutenu d’un cœur battant la chamade. De l’électro. Dora a atterri en plein milieu d’une rave.

Une foule surexcitée, imbibée, les pieds dans la boue, toute entière concentrée sur la musique. Dora se fraie un chemin entre les raveurs, et les frôle de la main afin de comprendre pourquoi ce songe.

Il ne s’agit pas d’un cauchemar, mais d’un souvenir : la nuit au-dessus d’eux, le sol glissant, la texture des vêtements… Tout tangue et semble flou, comme si le propriétaire du rêve était ivre.

Puis tout s’arrête, les gens s’immobilisent, se figent dans le bruit lointain de sirènes de police, des voitures et des fourgons qui déboulent de nulle part et interrompent la fête de leur mélodie stridente, de leurs flashs bleus et rouges qui vrillent la tête, et le cœur qui s’emballe, le cœur du rêveur qui remplace celui de la musique…

Au beau milieu de la foule qui s’éparpille, Dora se tient droite et observe, cherche le propriétaire du rêve.

Une femme. Elle la trouve à genoux dans la boue, les mains tremblantes. Ses cheveux décolorés crasseux collent à son front, ses joues sont baignées de larmes.

C’est pas ma faute, murmure-t-elle.

Il y a comme la trace d’un corps devant elle. L’empreinte que laisserait un cadavre. Cette jeune femme aurait-elle assisté à une rave qui a mal tourné ? La foule autour d’elle se transforme en ombres mouvantes, comme des chauves-souris géantes, des hommes-phalènes. Les policiers surgissent de leurs véhicules en criant. La fumée se dissipe à peine.

C’est pas ma faute.

Elle plonge la main dans ses poches et en sort des poignées entières de pilules ; son pantalon de treillis devient une corne d’abondance qui crache la drogue sans fin, et la jeune femme continue de psalmodier les mêmes mots, c’est pas ma faute, tandis que les flics la rejoignent et la forcent à se mettre sur ses jambes, l’embarquent sans ménagement et sans remarquer la trace à ses pieds, cette empreinte de corps qu’on ne retrouvera jamais.

Il y a eu un décès cette nuit-là, comprend Dora. La mort malheureuse d’un raveur comme cela se produit parfois. Et la propriétaire du songe se sent coupable. Mais pourquoi ?

La musique reprend. Le cœur artificiel se remet à battre, un rythme d’abord lent et sourd que l’on ressent jusque dans les os, un monstre caché sous terre, sous la boue, une créature de colère impuissante prête à se déchaîner.

Puis ce son.

Tac. Tac. Tac.

Un bruit d’ailleurs. Un bruit d’un autre rêve, peut-être.

Dora se détourne de la jeune femme –elle se débat alors que les flics tentent de la faire entrer dans une de leurs voitures– et se tend, aux aguets.

Quel est ce bruit ?

Tac, tac, tac.

Quelque chose qui frappe un plancher, qui bat la mesure.

Un autre rêve vient, devine-t-elle.

Mais c’est impossible. Les songes ne se superposent pas. Est-elle en train de partir, alors ? Change-t-elle de rêve sans l’avoir voulu ?

Le champ s’efface, la lumière des gyrophares s’estompe. Les ombres mouvantes s’évanouissent, et il lui semble que l’une d’entre elles a pris la forme d’un cheval, un animal furieux fuyant la peur et la douleur.

Il y a là le goût d’autre chose, qui ne lui appartient pas. Du sable. Et une odeur de pop-corn.

Elle doit partir.

Mais Dora a à peine le temps de formuler cette pensée qu’une silhouette lui apparaît, une jeune femme blonde assise sur un plancher, les mains posées à plat sur le bois, la tête levée vers elle.

Qui es-tu ? lui demande l’inconnue d’une voix si basse qu’elle l’entend tout juste. 

 

*

 

Eden observe la nouvelle arrivante avec une pointe de curiosité assortie de méfiance. L’autre ne lui répond pas de suite, semblant elle-même sur la défensive.

Bon point. Qu’elle puisse la voir est un indice de taille qui ne peut avoir qu’une seule explication : cette femme voyage.

Physiquement elles se ressemblent, à l’exception de sa longue chevelure noire. Mêmes yeux bleus, mêmes silhouettes fines, même taille d’après ce qu’elle en déduit. Sans doute le même âge aussi, à première vue.

Si Eden se concentre un peu, des bribes de vie apparaissent : une grande maison, des chevaux… Puis autre chose. Trop flou pour qu’elle puisse le saisir. Une sensation étrange qui provoque des fourmis dans ses jambes. Elle rage, mais s’efforce de ne pas le montrer. Elle n’aime pas que les visions lui échappent.

Dora.

La jeune femme manifeste encore une certaine retenue. Sa posture cependant est une indication sur ses origines. Eden a déjà eu l’occasion de remarquer ce port altier, cette tête haute. Dans l’école privée qu’elle fréquentait petite, la majorité de ses camarades possédaient les mêmes. La dénommée Dora est issue d’une bonne famille.

Et toi ?

Eden se redresse, plie ses jambes pour s’asseoir en tailleur. La douleur est définitivement partie, mais elle y pose malgré tout ses mains.

Eden.

Le silence délicat qui s’installe lui permet de réaliser que les alentours ont changé. Une pelouse défraîchie a remplacé le plancher sur lequel elle s’appuyait, assortie d’une odeur de sous-bois et de pop-corn. Comme si les particularités de ses rêves se mélangeaient avec celles de la jeune femme face à elle.

Que fais-tu là ?

Dora affiche un rictus, comme si la question était déplacée, et Eden se vexe un peu.

Je ne vois pas ce qu’il y a de drôle.

Les traits de Dora se détendent. Elle s’approche enfin, tout en gardant une distance raisonnable. On dirait qu’elle cherche quelque chose. Aurait-elle déjà entendu ce nom, avant ? Non, sûrement pas. Eden n’a jamais vécu ce cas de figure. Elle se doute qu’elle n’est pas la seule à pouvoir visiter les rêves, puisqu’Elliott lui-même parvient à les influencer. Les siens, en tout cas. Sauf qu’elle n’a encore jamais rencontré quelqu’un capable de l’y rejoindre.

C’est la première fois ?

La voix est plus assurée, à présent. Comme si Dora prenait le contrôle de la situation. Ou lisait dans ses pensées, au choix.

Eden sourit.

Que je parle à une inconnue ? Ça fait si longtemps que oui, on peut dire ça.

Elle hausse les épaules devant l’air perplexe de la jeune femme.

Je plaisante.

Ce n’était pas drôle Eden, songe-t-elle avec un soupir. Ça ne la surprend pas cependant, sa nervosité est toujours corrélée avec un certain nombre de blagues pourries. La sociabilité n’a jamais été son fort.

J’ai souvent visité des rêves, reprend-elle, plus sérieuse. Mais je n’ai encore jamais croisé quelqu’un qui puisse m’y rencontrer. Ça t’était déjà arrivé ?

À voir son assurance et ses réactions, Dora a l’air d’en avoir l’habitude.

Oui, confirme-t-elle.

Elle paraît s’ouvrir davantage toutefois, parce que de nouvelles choses lui parviennent. Floues, toujours. Le hennissement d’un cheval, un craquement, des bruits de sabot, un visage d’homme associé à un sentiment familier.

Le désespoir. L’attente.

Eden en frissonne, tant elle connaît cette sensation d’impuissance. Quand le flot se tarit, à peine quelques secondes plus tard, elle fronce les sourcils.

D’ordinaire, ces éléments sont d’une incroyable netteté. La seule fois où ils sont restés flous, cela ne signifiait qu’une chose.

Elle redresse la tête, regarde Dora droit dans les yeux.

En quelle année es-tu ?

 

*

 

Dora ne comprend pas la question d’Eden dans un premier temps. En quelle année ? Cela n’a aucun sens. Puis elle percute, soudain, car Saul lui en avait parlé. Des marcheurs de rêves qui n’en sont pas…

Je vis en 2003, répond-elle après un silence. Et toi ?

2039.

Dora sourit, puis elle s’avance et s’assied face à Eden, qui ne bouge pas. La méfiance ne s’est pas tout à fait envolée mais elle s’estompe déjà un peu.

C’est toi qui fais ça ? demande-t-elle en montrant le paysage autour d’elles. Mêler nos deux rêves ?

Eden, qui arrachait des brins d’herbe avec un rien de nervosité, fronce les sourcils.

Ce n’est pas de mon fait, répond-elle. Nos rêves sont simplement entrés en collision.

Vraiment ? C’est la première fois que ça m’arrive.

Ça se passe tout le temps, ici. Dans les Limbes.

Dora joue un instant avec le bracelet passé à son poignet, un bijou en argent ancien qu’elle ne quitte jamais, le signe que la situation la désarçonne.

Ce qu’elle déteste.

Je ne sais pas si c’est le véritable nom de cet endroit, ajoute Eden. Il m’est venu comme ça. C’est une sorte de rêve neutre, qui n’appartient à personne. Il revêt une forme différente en fonction de qui s’y trouve. Pour moi il ressemble au cirque dans lequel j’allais souvent, petite. Il s’installait au milieu d’une prairie, comme celle-là.

Elle désigne les brins d’herbe sous ses pieds.

Visiblement, avec toi, il s’agit plutôt… d’un sous-bois.

Comme Dora ne répond pas, Eden se racle la gorge et poursuit.

Nous ne sommes pas si différentes, n’est-ce pas ? Nous contrôlons les rêves, mais pas exactement de la même manière.

On dirait bien.

Un grand calme se pose sur leur rêve commun, quelque chose de doux et d’apaisé que Dora ressent rarement d’ordinaire. Elle n’entre que dans des esprits blessés, des inconscients tourmentés, des tempêtes intérieures dont personne ne soupçonne l’existence. Quant à ses propres songes, ils ne sont guère plus sereins, car toujours décousus et absurdes. L’unique vrai moment de calme dont elle dispose survient quand elle entre dans son palais mental, un espace onirique que les marcheurs de rêves utilisent comme refuge ; elle ne s’y rend que rarement toutefois, parce que s’en arracher est toujours pénible.

Pourquoi ce calme ? À qui appartient-il ?

Je ne peux pas voyager dans le temps, reprend Dora. Je suis seulement capable d’entrer dans les rêves des autres et de leur apporter un peu de paix. Dans le temps présent.

« Seulement » ? Ce n’est pas négligeable…

Nombre de mes semblables possèdent d’autres capacités, comme entrevoir le passé ou le futur. Le voir, seulement. Y assister comme de simples spectateurs. Si quelqu’un du futur venait me voir dans un de mes rêves – un rêve de son passé –, je ne serais pas en mesure de lui parler. Je n’aurais même pas conscience de sa présence.

C’est mon cas, pourtant. Je viens du futur. Quel âge as-tu ?

Vingt-quatre ans.

Comme moi. Cela signifie que tu as soixante ans là d’où je viens.

L’idée amuse Dora, qui s’esclaffe en s’imaginant bien plus âgée qu’elle ne l’est déjà. Eden, elle, a un sourire timide, un vrai sourire pour la première fois.

Pardon, fait-elle, peut-être que tu n’as pas envie d’entendre ça.

Pourquoi ?

Je me dis que ça rend la perspective de la fin plus réelle.

Je n’y avait même pas pensé.

Dora hésite avant de poursuivre, songeant qu’elle devrait peut-être garder ça pour elle. Qui sait comment Eden réagira ? Elle doit faire grise mine, puisque cette dernière lui demande avec inquiétude :

Tout va bien ? J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ?

Non, je… je m’interrogeais. Tu as dit que nous n’étions pas semblables, et c’est vrai. Ton présent n’est pas mon futur. Ton présent n’est même pas une possibilité de mon futur.

Oh.

Baissant les yeux sur la parcelle de terre qu’elle était en train de désherber méthodiquement, Eden paraît soudain songeuse. Dora a la sensation étrange que la rêveuse face à elle n’a pas souvent l’occasion de parler avec qui que ce soit, ou alors qu’elle ne s’accorde pas le droit de le faire. Tout en elle inspire la méfiance et la fermeture sur soi, comme une porte verrouillée ; elle le sent dans l’air, dans la brume qui tombe sur la prairie sur laquelle elles sont installées, dans le parfum de pop-corn qui les environne.

Je m’en doutais, révèle Eden.

Elle paraît presque sur la défensive, maintenant. Pas le moindre signe de recul, ou d’hostilité, ou de fuite de sa part, mais Dora songe qu’elle ne ferait pas le poids si Eden décidait de l’éjecter du rêve, ou pire, si elle décidait de l’attaquer. Ce silence qui règne sur elles n’est peut-être qu’une concentration de félin prêt à fondre sur sa proie.

Mon frère Saul possède le même pouvoir que moi, dit Dora en tentant de ne rien laisser paraître. Enfin, presque : il voit les différents futurs qui s’offrent à nous, les possibilités, les chemins que nous sommes susceptibles d’emprunter. Pour autant, je suis certaine qu’il ne verrait aucune trace de ton époque dans ses oniromancies.

Ah oui, pourquoi ?

Parce que toi et moi ne venons pas du même monde.

Eden la fixe sans rien dire, les sourcils toujours froncés, quelque chose de trouble passant dans ses yeux bleus. Elle semble sur le point de répondre. Puis elle se ravise. Là, Dora est certaine qu’elle en sait bien plus qu’elle ne veut le faire croire, mais elle renonce à lui poser la question. Elle reprend et se corrige :

Le mot « monde » n’est pas adéquat, à dire vrai. Parce là d’où je viens, il existe de nombreux mondes autour de nous, accessibles par le rêve quand on en possède la magie. Je dirais que nous ne faisons pas partie du même ensemble, faute de mieux. Ou bien…

Ou bien, nous ne faisons pas partie de la même histoire.

Dora acquiesce d’un hochement de la tête.

Il y en a d’autres comme nous, lui a dit Saul un jour. Pareils et différents. Ils poursuivent d’autres buts avec d’autres moyens. Mais encore faudrait-il que les marcheurs de rêves sachent quel but ils poursuivent eux aussi…

Je ne m’explique pas comment nos rêves sont entrés en collision, fait Dora, mais peut-être qu’il y a une bonne raison à cela.

Le hasard ?

C’est possible.

Eden sourit encore, puis son sourire s’évanouit peu à peu, alors que ses yeux semblent accrocher quelque chose au loin, derrière Dora. Une apparition, peut-être, ou bien un autre rêve, une autre personne qui les rejoindrait…

Mais quand Dora se retourne, elle ne voit rien d’autre que des volutes dans le brouillard.

 

*

 

Eden la voit, elle, l’ombre derrière Dora. Menaçante, plus grande qu’elle, qui l’enveloppe comme une toile d’araignée. Le reflet d’un animal à la fois brisé, méfiant mais pourtant attiré. Comme on peut le devenir quand on nous a abandonnés, finalement. Meurtri, et malgré tout dans l’attente de celui ou celle qui saura nous réparer.

Tu montes à cheval ?

Dora fronce les sourcils, apparemment surprise par sa question.

L’apparition reste en retrait, mais ne les quitte pas du regard. Ses oreilles bougent, se baissent, son sabot racle le sol. Il renâcle, il flaire la peur. Une peur irraisonnée, de celles qui détruisent tout sur leur passage.

Je travaille avec eux, oui, répond enfin Dora.

Elle a parlé avec lenteur, comme prudente. Eden a bien senti sa réticence tout à l’heure. Sans doute craint-elle que cette situation inédite lui échappe. Et qu’Eden elle-même lui fasse du mal. Elle l’a pensé, elle aussi. Ou alors Dora est simplement curieuse.

Une nouvelle fois, sa main caresse sa jambe, par réflexe. Eden frissonne. Elle est glacée, tout à coup. En écho, le monde change. Une brise se lève, se transforme en coup de vent qui chasse le brouillard. Mais celui-ci réapparaît, imperturbable. Des serpents de fumée s’enroulent autour des deux femmes, avant d’être soufflés à leur tour.

Puis le calme revient, comme si de rien n’était.

Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

Elle relève la tête. Dora ne paraît pas effrayée, juste intriguée. Ou elle le cache très bien. Et maintenant, Eden se retrouve face à un dilemme qu’elle déteste. Parler ou se taire.

Désolée, ça arrive parfois. Quand je suis trop… nerveuse.

Elle soupire, soudain lasse.

Elliott a essayé de m’aider, mais c’est difficile. Mon copain, ajoute-t-elle en voyant l’expression perplexe de Dora. Il vient d’une famille qui maîtrise une forme de magie très rare. Lui, il peut me forcer à ne pas rêver. C’est pratique, quand je passe des nuits entières à essayer de m’en extraire.

Elle laisse échapper un rire sans joie.

Souvent je lui glisse entre les doigts, mais je ne le fais pas exprès. Ce n’est pas de ma faute.

Elle se tait, abasourdie d’en avoir autant dit. D’ordinaire elle prend grand soin de verrouiller tout ce qui peut la concerner, de près ou de loin. Personne ne doit savoir. Encore moins ouvrir son tiroir à secrets. Le dernier, tout en bas de son armoire interne à cachotteries. Le plus sombre. Mais Dora connaît la magie des songes, alors tant pis. Cette entrevue ne se reproduira sans doute pas, elle peut lui apporter des réponses.

Comment tu as fait, toi ? Pour le contrôler ?

Dora ne répond pas immédiatement.

Visiter les rêves des autres, tu veux dire ?

Eden acquiesce.

Je l’ai appris. Avec mon frère aîné, Saul. Dans notre monde, notre famille est très ancienne. Nous sommes plusieurs à avoir reçu ce don. Personne n’a ce pouvoir, dans ta famille à toi ?

Je ne sais pas, je n’en ai pas.

Eden a répondu sans vraiment y réfléchir, elle se rend compte que dit comme ça, on pourrait croire qu’elle chercher à attirer la pitié. Or, ça fait bien longtemps qu’elle a dépassé ce stade. Elle déteste ça, même. Combien de fois s’est-elle inventée des parents, frères, cousins, uniquement pour éviter les regards ?

Je n’ai jamais connu mon père, ma mère a disparu il y a une dizaine d’années. Je n’ai eu qu’elle, et je suis pratiquement certaine qu’elle n’avait pas ce genre de pouvoir. Elle m’en aurait parlé.

Dora secoue la tête. Point positif : elle ne décèle que de la compassion dans son regard.

J’ai perdu mes parents, moi aussi.

Comme quoi, on se ressemble même dans la loose.

Blague pourrie alert, Eden.

Elle soupire, comme irritée par elle-même. Puis hésite.

Lui dire, ne pas lui dire ?

Ça l’attriste, en vérité. Elle aime bien cette fille. Certes, tout en elle respire le privilège et la vie confortable. Mais elle semble plus que ça et s’il y a bien une chose qu’Eden refuse de lui enlever, c’est le choix.

Qui voudrait connaître son avenir à l’avance ? Elle sait d’expérience que les gens n’ont envie d’entendre que ce qui les rassure. Leur dévoiler autre chose ne pourrait que leur gâcher la vie. Attendre la catastrophe, ou l’éviter et en appréhender les conséquences ? Un cadeau empoisonné, dans tous les cas.

Elle prend une profonde inspiration, cherche un moyen de le lui annoncer en douceur. S’arrête.

Qui est-elle, au fond, pour lui parler de ça ? De plus, elle n’a pas la certitude que la jeune femme la croira.

Tant pis. Elle renonce.

Moi aussi j’ai des… oniromancies, comme tu les appelles. Focalisée sur les gens. Je ne les contrôle pas, ça vient tout seul. Comme le fait que tu aies des chevaux, par exemple.

Eden a la gorge sèche, tout à coup, mais elle ne perdra pas la face.

C’est qui, ce mec aux yeux bleus canon ?

 

*

 

Dora ne peut s’empêcher d’éclater de rire. Même sans le vouloir, Saul fait des siennes dans d’autres rêves que les siens, maintenant. Il serait ravi d’apprendre ça. Comme Eden semble perdue, Dora lève les mains en signe d’excuse.

Pardon, je ne me moque pas de toi, fait-elle. C’est juste que… c’est surprenant. C’est mon frère, Saul. Il est, comment dire… plutôt du genre à faire des ravages autour de lui avec sa belle gueule. Ça ne lui a pas réussi, d’ailleurs. Mais c’est bien fait pour lui.

Elle sourit, et Eden sourit en retour, toujours timidement. Difficile de la mettre à l’aise… Dora se demande si elle ne devrait pas lui raconter une ou deux anecdotes survenues à cause de Saul et de sa trop grande confiance en son charme, histoire de la dérider. Mais elle n’a pas le temps de peser le pour et le contre car la jeune femme blonde lui dit :

Pourquoi tu ne vois pas le futur, toi, si lui le peut ?

Dans mon univers, notre magie nous permet de percevoir ce qui se trouve de l’autre côté… dans le rêve, la non-réalité. Les marcheurs de rêves peuvent y accéder et cela se traduit par des capacités différentes selon chacun et chacune.

Dora hésite à poursuivre. Déjà, elle songe qu’elle n’aurait jamais dû révéler le nom de ce qu’elle est, une marcheuse de rêves… En général, ses semblables essaient toujours de l’éviter. Mais Eden lui apparaît digne de confiance – plus que ça encore, car Dora se dit qu’elle pourrait lui vouer une confiance aveugle –, sans compter qu’elles ne se reverront plus jamais. Ce qui l’attriste, soudain. Elle n’a pas envie de lui faire ses adieux aussi vite.

On raconte que nous sommes désignés par quelqu’un, ajoute-t-elle finalement. Que nous suivons un plan. Que rien de ce qui se produit en rapport avec les rêves n’est le fruit du hasard. Qu’en penses-tu ?

Eden baisse les yeux sur les brins d’herbe qu’elle triture depuis quelques minutes, avant de lever les mains devant elle et de souffler pour les déloger. Le vent s’en empare, joue avec quelques secondes, un gracieux envol dans les airs, puis ils disparaissent.

Je ne sais pas, répond Eden.

Mais Dora n’est pas convaincue par le ton évasif qu’elle emploie. Elle insiste :

Tu as vu quelque chose en rapport avec Saul ? Une oniromancie ?

Non, rassure-toi. Je… je n’ai rien vu de particulier. Juste son visage. Ça se produit, parfois. Il y a des empreintes autour des gens, et il m’arrive de les capter.

Cela résonne comme un mensonge par omission, quelque chose qu’on ne dit pas pour éviter de provoquer une catastrophe. Dora le sent dans l’air : un rien d’embarras, un manque, une ombre grandissante. D’ordinaire, elle l’éprouve plus fort mais le rêve d’Eden – s’il s’agit bien de son rêve à elle – lui apparaît telle une photo aux couleurs affadies par le temps, aux contours moins nets. Quelque chose d’usé. Typique de ceux qui refusent qu’on lise en eux et qui jettent un voile afin d’atténuer l’éclat de leurs souvenirs et de leurs peines. Dora connaît bien le phénomène pour l’avoir expérimenté avec l’ex de Saul, dont les souffrances auraient rendu fou n’importe quel marcheur de rêves si elle ne s’était pas verrouillée à double tour.

Eden fait pareil. Elle ressemble à une porte fermée dont on aurait égaré volontairement la clef. Impossible de lire plus loin, de percevoir ce qui peut bien lui faire aussi mal ; c’est comme un bruit en sourdine, peu audible mais constamment présent, une douleur avec laquelle on apprend à vivre.

Un manque, oui, une incompréhension. Des réponses qui ne viennent pas alors qu’on pose des questions dans le vent.

À quoi tu penses ? demande Eden.

Perdue dans sa réflexion, Dora ne s’était pas rendu compte que le silence s’était de nouveau installé entre elles. Elle répond :

Je me disais juste que pour quelqu’un qui ne contrôle pas ses rêves, tu fais montre d’une remarquable capacité à cacher tes émotions et tes souvenirs.

Ce n’était pas une accusation, mais Eden se raidit.

Il n’y a aucun de mal à ça, ajoute Dora qui craint qu’elle ne s’enfuie. C’est mon travail de percevoir ce qui tourmente les rêveurs que je visite. L’ex-copine de mon frère le faisait à la perfection, alors j’ai l’habitude de le voir.

Tu les soignes, c’est ça ?

Oui. Je suis une Guérisseuse. J’interviens dans leurs songes et je change quelque chose, un détail qui les aiguille vers l’apaisement. Un coup de pouce, si tu veux. D’ordinaire ils n’en ont pas conscience parce que je leur apparais sous une autre forme. Je ne sais pas si cela peut fonctionner alors que tu me vois… mais je sens que tu es perturbée. Par un secret, un besoin de réponse… Si tu le souhaites, je peux t’aider.

 

*

 

Eden s’immobilise, hésite.

Elle prend soin de garder les yeux rivés sur les brins d’herbe échoués à ses pieds, comme pour éviter de craquer. Elle sent qu’elle peut lui faire confiance, sauf que c’est au-dessus de ses forces.

Non, tu ne le peux pas.

Elle a parlé d’une voix douce, comme pour atténuer l’arrogance susceptible d’y transparaître. Elle ne veut pas que sa parole soit mal interprétée, aussi juge-t-elle bon de préciser sa pensée.

Pas parce que je t’en crois incapable, murmure-t-elle. Ce serait mal venu vu la… situation.

Dora sourit.

C’est juste que je ne t’y autoriserai pas. Non, en fait, je ne me l’autoriserai pas.

Elle secoue la tête et se redresse enfin, imitée par la jeune femme. Eden a l’étrange impression de se regarder dans un miroir, à l’exception de quelques détails. Les cheveux bien sûr, ou la forme du visage.

Les mots de Dora tournent dans sa tête. Cette ex dont elle parlait quelques minutes plus tôt, celle de son frère, la rend curieuse. Elle s’est toujours demandée s’il existait des personnes aussi abîmées qu’elle. Machinalement, elle se frotte les bras. Elle a froid, tout à coup.

Son attention se porte sur le vent qui commence à forcir, les environs qui s’obscurcissent, les ombres qui s’étirent. L’avis de tempête précède toujours le réveil. Ça la contrarie.

Je ne crois pas au hasard, révèle-t-elle enfin. J’ignore pourquoi nos rêves sont entrés en collision, ou comment je t’ai attirée ici. Je n’ai pas la moindre idée de comment ça fonctionne.

Elle peut encore changer d’avis, se dit-elle, et tout raconter. Elle voit bien que Dora ne l’a pas crue, la penser naïve est un tort. Sauf que par respect pour elle, elle ne peut pas s’y résoudre. Pas directement, en tout cas.

Je ne veux pas donner foi à une déité quelconque, je refuse de me dire que je suis un pion sur un échiquier que l’on bouge à loisir pour servir des desseins que j’ignore. Mais après tout, je n’en sais rien. Ça devait se passer comme ça, c’est tout.

Elle s’approche. Sous sa chaussure, l’herbe a disparu pour laisser place à du sable. Noir, comme celui qui s’immisce dans chacun de ses songes. Ce sable charrié par le vent qui la fascine et l’effraie à la fois. Il s’envole, s’enroule autour de leurs chevilles. Eden ne peut s’empêcher de sourire en voyant la curiosité sur le visage de Dora. Cette fille va vraiment lui manquer.

Si seulement elle pouvait ignorer la culpabilité et la tristesse qui l’envahissent quand elle aperçoit l’ombre collée à la sienne. Elle adresse une prière muette à qui veut l’entendre pour que ce frère qu’elle admire tant la perçoive, lui aussi. Et agisse.

Dora ne dit rien, mais elle examine les alentours avec attention. Elle a dû comprendre, car son regard a changé. Il est devenu plus triste, ce qui la touche. Eden s’efforce de donner le change.

J’aurais beaucoup aimé que tu me parles de Saul. Peut-être que j’aurais pu te parler d’Elliott. Peut-être une prochaine fois.

Elle a dit ça d’un ton badin, mais l’une comme l’autre sait que leurs chances de se revoir sont faibles. Se mentir atténue toujours un peu la séparation. Eden pense soudain à sa mère. Elle se remémore le jour de sa disparition, quand cette dernière se préparait à sortir et l’assurait de sa présence, le lendemain.

Eden s’est réveillée un nombre incalculable de fois, depuis. Souvent même à contrecœur. Chaque matin, elle a espéré avoir tout imaginé et cherché la silhouette familière dans sa chambre.

Elle pleurait, au début. Puis les larmes se sont taries quand son cœur s’est asséché. Un cœur mort, ça permet de ne plus rien ressentir. C’est pratique, efficace.

Dora la fixe, comme si elle lisait dans ses pensées. Eden se pose réellement la question, en l’entendant.

Mon offre reste valable indéfiniment. Si nous sommes amenées à nous revoir, je serais ravie de t’aider.

Le tonnerre gronde, au loin. Le paysage s’assombrit, le sable s’accumule jusqu’à former un océan, dont les vagues s’écrasent sur leurs mollets. Il faut toujours que ça finisse comme ça, même les instants suspendus doivent s’achever dans la douleur.

Mais Eden n’en montre rien, par réflexe. Elle ne souhaite pas inquiéter la rêveuse qui lui fait face, alors elle sourit. Lui tend la main, comme pour la serrer.

Prends soin de toi.

Le visage de Dora se fend d’un sourire identique sur les lèvres. Elle avance la sienne.

À peine leurs doigts se touchent-ils qu’elle disparaît. En douceur, espère Eden, autant que peut l’être l’expulsion de quelqu’un. C’est ce qu’elle souhaite, du moins. Pas de sursaut, juste un éveil paisible.

Elle glisse les mains dans les poches de son pantalon, regarde les ombres se mouvoir. Ses yeux s’attardent en particulier sur celle en forme de cheval, qui rue et s’échappe en se fondant dans le sable.

Murmure.

Au revoir, Dora.

 

*

 

Dora s’attendait à se réveiller en sursaut, mais il n’en est rien.

Au contraire, elle a la sensation de flotter un instant au-dessus de son corps avant de le rejoindre tout doucement, avant de s’ancrer dans son vaisseau de chair et de sang. Elle a l’impression qu’une main bienveillante la soutient. Eden, peut-être. En tout cas, Dora aime l’idée que sa visiteuse de la nuit en soit capable. Elle ouvre les yeux sur les ténèbres de sa chambre, puis se rendort aussitôt d’un sommeil sans rêves.

La jeune femme n’entend pas son réveil quand ce dernier sonne à huit heures. Une heure plus tard, Saul se glisse dans la pièce sans un bruit, s’assied sur le lit, et le mouvement suffit à la réveiller.

On fait la grasse matinée ? sourit-il.

Dora sourit en retour, puis elle se redresse.

Je n’avais pas dormi aussi bien depuis longtemps, dit-elle en s’étirant.

J’avais remarqué, d’habitude tu es toujours la première levée. Aaron est déjà parti.

Le jour se fraie un chemin à travers les volets, le merle qu’elle entend chaque matin chante dans les arbres devant sa fenêtre. Le retour à la normalité lui paraît tout drôle, mélange d’étrangeté et de familiarité.

Alors, combien de rêves réparés cette nuit ? s’enquiert son frère en se levant.

Pas un seul.

Saul allait quitter la pièce, mais il s’immobilise devant la porte, surpris.

Qu’est-ce qui s’est passé ? s’étonne-t-il.

Quelqu’un m’a entraînée dans son rêve. Ou plutôt dans un rêve, parce que je ne pense pas qu’il lui appartenait. Une marcheuse de rêves, du moins je l’ai cru. Elle ne possédait pas la même magie que la nôtre. Elle venait d’ailleurs.

Ailleurs ? Un écho d’un autre monde ?

Non. Plus loin que ça.

Saul se rassied sur le lit, cette fois stupéfait. Dora ne peut s’empêcher de sourire intérieurement : les occasions de moucher son frangin sont rares… Elle compte bien en profiter, pour une fois.

Ils existent pour de vrai, alors, fait-il. Ce n’était pas une légende.

Il semblerait. Tout était si… différent. Ce rêve répondait à une autre logique. Je ne peux pas te l’expliquer, c’était comme… comme si je me retrouvais dans un autre monde, écrit par une autre personne.

Dora songe à ce qu’Eden lui a dit.

Nous ne faisons pas partie de la même histoire.

Tu n’as jamais rencontré ces gens, n’est-ce pas ? reprend la jeune femme.

Non. J’ai juste lu quelques mentions dans les archives de la famille, ils sont deux ou trois à avoir fait cette expérience.

Qui ?

Victoria l’a évoqué dans ses mémoires. J’ignore qui sont les autres, leurs noms n’étaient pas précisés.

Chaque fois que Saul parle de leur aïeule, il prend ce ton un rien nostalgique, à croire qu’elle lui manque alors qu’ils vivent à deux siècles d’écart.

Vous avez discuté ? demande-t-il. Comment était-elle ?

Elle était comme un miroir fêlé. Blonde, jolie, avec une grâce de danseuse… mais tourmentée. Je l’ai perçu dans le rêve. Elle atténuait ses émotions mais j’ai quand même réussi à les ressentir. Elle s’appelait Eden. Elle disait venir du futur, aussi.

Et puisque tu ne peux pas voir le futur, c’est elle qui est venue jusqu’à toi.

Oui, je crois. Elle se prétendait oniromancienne. Mais pas comme toi.

Dora s’interrompt, se souvenant soudain de l’étrange impression qu’elle a éprouvée avant de se retrouver éjectée du rêve. Eden semblait vouloir lui parler, lui révéler quelque chose, et a changé d’avis au dernier moment.

Elle a dû avoir une vision à mon sujet, je pense, ajoute-t-elle. Mais elle n’a rien dit.

Pas étonnant. Ceux qui voient le futur redoutent souvent d’en faire part. Surtout s’ils entraperçoivent des catastrophes qui coûteront cher aux autres.

Saul sourit, cette fois avec un air contrit, comme pour excuser Eden.

La voyance ou l’oniromancie sont des pouvoirs lourds à porter, reprend-il. Nous en avons assez fait les frais ces dernières années.

Je sais.

Dora se souvient du jour où Saul est venu la trouver tandis qu’elle travaillait dans son bureau, avec cet air soucieux qui ne pouvait annoncer qu’une catastrophe. Il avait fait un rêve dans lequel il enterrait leur père, un rêve qui revenait souvent et qui avait toutes les chances de devenir réalité. Et Saul ne pouvait pas prétendre se tromper, lui qui avait déjà tant d’expérience en tant qu’oniromancien. Ils se sont accrochés, alors, à l’espoir qu’il se plante malgré tout, priant pour que leur père survive à ce destin qui semblait se jouer sur un lancer de dés… mais cela n’a pas suffi. Saul, depuis, a fermé son don, l’empêchant d’entrapercevoir l’avenir.

C’est exactement pour cette raison que Dora choisit de rester évasive. Elle craint qu’Eden n’ait vu un événement grave concernant Saul se produire, alors elle va lui épargner l’angoisse et l’incertitude qu’elle éprouve elle-même.

Comme elle garde le silence, Saul lui ébouriffe les cheveux et cherche à la rassurer :

Ne t’inquiète pas, si elle avait vu quelque chose d’important, elle te l’aurait dit. Sans compter que nous ne faisons pas partie du même monde… Les cartes sont sans doute brouillées. Elle se trompe peut-être, qui sait.

Tu as raison.

Il faudra que tu racontes tout ça à Aaron ce soir, quand il rentrera. Nous devons garder une trace de cette rencontre. Pour nos descendants.

Dora éclate de rire à cette idée –ni elle ni Saul n’ont l’intention d’avoir des enfants, et elle ignore ce que décidera leur frère cadet. Voilà un sujet de discorde que leur famille, si grande et si froide, met sur la table avec une régularité à toute épreuve.

Tu as l’air préoccupée, fait-il. Tu es sûre que ça va ?

L’expérience m’a fait tout drôle. Je suis juste déçue à l’idée de ne jamais revoir Eden.

Et c’est vrai. Il y a quelque chose de terriblement triste dans cette rencontre survenue par hasard et qui ne se reproduira plus. Quelle tragédie de dire au revoir à une personne que l’on ne retrouvera jamais…

Je vais devoir me grouiller, je suis déjà en retard, annonce son frère en se levant de nouveau. Ça ira ? Appelle-moi si tu veux discuter.

Ça ira, oui. J’ai de quoi faire aujourd’hui, il faut que je m’occupe de Nyx.

Ce cheval est dangereux, tu devrais demander de l’aide au vétérinaire…

Ne t’inquiète pas. Il n’y a pas de raison que ça ne se passe pas bien.

Saul acquiesce, sachant combien sa sœur est douée avec les animaux, et particulièrement les chevaux blessés. Il la laisse après un baiser, puis quitte la chambre en refermant la porte derrière lui.

Dora entend le grincement de la porte du garage, la voiture qui démarre et s’éloigne. Le silence s’installe sur la maison. Puis elle sort son lit, faisant voler ses couvertures, et s’empare de son journal.

Un carnet bleu, dans lequel Dora relate ses voyages nocturnes, ses rencontres avec des rêveurs, ses impressions ; elle ne veut pas les oublier. C’est important, pense-t-elle, quand on touche les songes des autres. Des milliards de mondes différents, avec d’autres couleurs, d’autres parfums, d’autres douleurs… Comme une toile d’araignée. Une constellation sans fin.

Avec un sourire, Dora y note, en haut d’une page, le nom d’Eden, et laisse la feuille vierge comme si elle cherchait à se persuader qu’elle la retrouvera un jour, qu’elles poursuivront leur conversation. Elle l’espère de tout cœur.

 

*

 

Eden se réveille en sursaut au moment exact où l’ampoule du plafonnier s’allume. Par réflexe elle soulève le drap, et ne voyant aucune trace du sable qui la prenait à la gorge deux secondes plus tôt, elle pousse un soupir de soulagement.

Tout va bien, ma puce ?

Elle se tourne vers Elliott, allongé tout près d’elle. Elle n’a pas entendu le réveil, encore une fois. Eden se blottit contre lui. Les bras qui l’enlacent la rassurent, tout comme l’odeur de son torse nu, sur lequel elle pose son front.

Rêve bizarre.

Il resserre son étreinte, l’embrasse sur la tempe. Il souffle, lui aussi. Elliott se sent souvent impuissant vis-à-vis de ses nuits agitées. Parfois, il parvient à lui épargner de rêver mais le plus souvent, il ne peut rien y faire et c’est sans doute ce qui le frustre le plus.

Tu veux m’en parler ?

Eden reste silencieuse quelques secondes, comme pour organiser sa pensée. Elle a toujours du mal à réintégrer sa vie, après des moments comme ceux-là. Elle voyage dans des mondes oniriques depuis si longtemps qu’elle se demande parfois où se situe la réalité. Heureusement que cette sensation s’est estompée, avec l’arrivée du jeune homme.

J’ai rencontré une fille.

Ah, je dois être jaloux ?

Eden soupire alors qu’il laisse échapper un petit rire.

Idiot.

Pardon, je t’écoute. À quoi elle ressemblait, cette fille ?

Je ne l’avais jamais vue avant, on aurait dit mon double. En brune. Et en carrément plus classe.

Personne ne peut être plus classe que toi.

J’étais la plus coincée des deux, en tout cas.

Ça par contre, ça ne m’étonne pas.

Eden fait mine d’être vexée, attrape l’oreiller sous sa tête pour le frapper avec. Elliott se recule en riant.

Paix, paix. Mais alors… vous avez parlé ? Ça ne t’arrive jamais d’ordinaire, si ?

Non, c’est bien ce qui m’intrigue. On aurait dit qu’elle vivait dans un autre espace-temps. Mes visions étaient floues, comme la dernière fois.

Son petit-ami fronce les sourcils, frotte le semblant de barbe qui orne sa mâchoire du bout des doigts.

Ça vaudrait peut-être le coup que je pose la question à ma tante. Qu’elle nous dise si des personnes comme toi, susceptibles d’appartenir à un autre univers, existent.

Peut-être, soupire Eden une énième fois. J’ai mal au crâne.

Elliott lui tapote le bras, l’embrasse avec tendresse avant de se lever.

Allez, on en reparle dans la voiture, il faut qu’on s’active.

Eden se redresse, tous ses soucis s’envolent sitôt que ses yeux se posent sur Ghost. L’Akita blanc l’observe, langue pendante, oreilles dressées. Un simple mouvement de sa part et le voilà debout, à côté de son lit.

Elle s’approche, subit les coups de langue en râlant pour la forme, plonge ses mains dans les poils de son chien. Ghost est la seule chose qui la relie encore à sa mère, comme un ultime cadeau pour se faire pardonner de son absence. Elle tient à cet animal plus qu’aux prunelles de ses propres yeux.

J’espère que Dora ira bien…

Quoi ?

Elle pouffe en entendant Elliott hurler depuis la salle de bain. Dans un studio si petit, forcément, la discrétion n’est jamais de mise.

Rien. Je parlais au chien.

Elle ne comprend pas sa réponse, sans doute se moque-t-il encore de ce lien particulier qui les unit, elle et lui. Ghost frotte son museau contre sa joue, avec douceur. Elle passe ses bras autour de son poitrail, le serre contre elle.

Elle aurait dû lui dire la vérité. Ou pas.

Elle n’arrive pas à trouver la meilleure solution. Elle n’a eu qu’une vision partielle, de plus. Juste un cheval mort de peur qui en effraie un autre et provoque la chute de la jeune femme. C’est comme ça qu’Eden a compris que sa douleur à la jambe et les bruits de canne n’étaient que des échos. La future Dora ne marchera sans doute plus jamais de la même façon, et ça l’attriste. Ça, et tout ce qui s’augure pour elle.

Puce, on va être en retard !

De bonne grâce, la jeune femme repousse son chien et se lève. Comme chaque matin, elle prend soin de s’étirer, jette un coup d’œil aux cartons qui ont envahi la chambre.

Le déménagement qui s’annonce est une idée d’Elliott, quand elle est rentrée paniquée d’un cours de danse après un rêve en plein jour dont elle n’a pas eu conscience. Ils ont choisi l’Écosse, terre natale de ce père qu’elle n’a jamais connu.

Encore quelques semaines de patience, le temps de terminer la tournée des Fireflies. Toutes leurs affaires partiront en garde-meubles en attendant, jusqu’à ce qu’ils trouvent un nouveau cocon. Peut-être là-bas, peut-être ailleurs.

Eden cherche de quoi s’habiller parmi le bazar ambiant pour permettre à Ghost de sortir. Veste et jogging enfilés, elle passe le harnais au chien surexcité, qui manque de la déséquilibrer.

Fin prête, le doigt posé sur l’interrupteur de la chambre, il lui semble soudain entendre un bruit au loin. Un hennissement.

Quelque chose s’agite dans sa vision périphérique, comme une ombre.

Elle tourne la tête, mais ne rencontre que le blanc du mur, strié de taches d’humidité.

Elle fronce les sourcils, se reprend.

Ce ne sont que des rêves, Eden.

Puis éteint la lumière.