Marcheurs de rêves 2 : Rise of the Galère

Voici la suite du premier billet écrit afin de vous faire partager les coulisses de la création de Marcheurs de rêves, une bestiole ambitieuse que je ne sais pas par quel bout prendre. On s’achemine quand même vers un SOS d’une écrivaine en détresse tellement la bête m’échappe mais, hey, il faut croire que j’aime ça.

Lire la première partie : La galère des marcheurs de rêves

La dernière fois, souvenez-vous, je me débattais avec diverses contraintes de forme, de structure, de chronologie et de cohérence. Mon projet était ambitieux car je souhaitais en faire un fix-up (rappel : un recueil de nouvelles liées entre elles), et je peinais à m’y retrouver entre tous ces personnages, toutes ces timelines à gérer… et les nouvelles, donc. La forme me bloquait. Les multiples points de vue aussi, tout comme les époques.

Du coup, comment ai-je fait pour m’en sortir, à votre avis ? J’ai décidé de ne pas faire de fix-up et de revenir à la forme plus classique du roman.

Oui, j’ai choisi la facilité, mais je peux vous assurer que ce projet n’a rien de facile : toutes les contraintes citées dans le billet précédent conservent leur difficulté. Ici, la forme du fix-up m’empêchait d’avancer ; pire, elle me paralysait presque, car je n’arrivais plus à m’y retrouver, j’avais la sensation d’être devant une montagne infranchissable avec un minuscule chemin plein de sables mouvants et de plantes à épines dangereuses. Donc, comme je ne suis pas venue pour souffrir, OK, j’ai donc préféré retirer une difficulté, celle à laquelle je tenais le moins, afin de rééquilibrer l’ensemble.

 

La forme du fix-up m’embêtait pour trois raisons :

  • La nouvelle, c’est un art à part entière : il ne s’agit pas seulement d’une histoire sous une forme courte, mais bien d’un type de récit qui répond à ses propres codes et qui doit former une unité. Le fix-up n’est pas non plus une série avec des épisodes qui se suivent. Or, c’est vers ça que j’allais.
  • Même si j’ai écrit de nombreuses nouvelles (et encore, pas tant que ça), c’est un genre que je n’apprécie pas vraiment, tout simplement parce que j’ai du mal à l’appréhender. Toutes les histoires ne peuvent s’accorder à la nouvelle, sans compter que je ne suis pas très bonne à ça : je préfère m’étendre et prendre tout l’espace que m’accorde le roman plutôt que d’aller dans l’évocation, dans le vif du sujet.
  • L’aspect chronologique de mon texte, avec de nombreux allers-retours entre passé et présent, ne s’accordait pas bien avec le fix-up. Oui, je pouvais consacrer une nouvelle ou deux à ces flashbacks, mais j’avais alors un problème de ‘délayage’ des informations, de révélations que j’aurais dû faire d’un seul coup alors que je comptais plutôt les distiller au fur et à mesure.

 

Bref, je le sentais pas. Ça ne veut pas dire pour autant que je suis satisfaite à 100 % de ce changement d’objectif, car je tenais vraiment à mon fix-up et je voulais vraiment écrire autre chose qu’un roman. Je crois simplement qu’il y avait un défaut de conception à la base : je n’ai pas pensé à mon projet comme un fix-up quand j’ai commencé à prendre des notes il y a déjà deux ans. Je l’ai pensé comme une histoire en me disant que la forme viendrait ensuite, alors qu’en réalité je l’ai pensé comme un roman. Étrangement, mon autre projet de fix-up, intitulé La Boîte Noire, se boutique déjà mieux dans ma tête, mais sûrement parce qu’il comprend beaucoup moins de contraintes.

Un nouveau cahier pour la route

On repart comme en 40

La difficulté majeure étant identifiée et écartée, je me suis donc remise à mon plan. Vous croyez peut-être que tout s’est passé comme sur des roulettes, mais détrompez-vous : il a fallu tout recommencer !

Parce que, forcément, le travail de préparation déjà accompli (cf. billet précédent) ne pouvait pas être utilisé pour un roman, il me fallait reprendre tout à zéro, avec ma méthode habituelle (cf. cette fois le billet qui raconte comment je conçois mes plans et que je devrais mettre à jour). J’ai donc sorti un cahier neuf, mon plus beau stylo, et en voiture Simone.

 

Pour Marcheurs de rêves, j’ai fait comme suit :

  • J’ai récupéré les trois arcs narratifs initiaux dont je parlais dans le billet précédent et les ai redéfinis en les résumant d’abord en une phrase, puis un paragraphe, puis une page. Ils n’ont pas beaucoup changé entre-temps, ce qui m’arrange.
  • J’ai ensuite repris chaque personnage principal afin de revoir les trucs habituels les concernant, à savoir le combo désir/objectif/motivation, les alliés, les adversaires et les obstacles. J’ai travaillé en fonction du long résumé chronologique déjà écrit, ainsi que de la chronologie heure par heure, et ai corrigé le tout en sachant que cette chronologie risquerait encore de changer entre-temps (mais ce n’est pas très important : il s’agit juste pour moi de me repérer dans le temps. Je ne sais pas si je mentionnerai les dates dans le roman).
  • Après ça, j’ai réécrit les ‘biographies’ de chaque personnage, en les affinant et en les corrigeant pour que cela corresponde aux éléments du point précédent. Oui, parfois je change le passé du personnage en fonction de ce que je veux qu’il accomplisse au temps présent ou futur, dans le respect des gestes barrières de la cohérence du GP.

 

D’habitude j’insère ici une autre étape, à savoir celle du synopsis détaillé du point de vue de chaque personnage. Ça me permet de savoir ce que fait chacun et de décider de mon intrigue principale ensuite, mais là j’ai 9 personnages principaux/points de vue et ce serait ingérable. Exit, donc.

Le Long Synopsis de la Mort

Enfin, seulement, j’arrive au synopsis final, celui qui fait des pages et des pages et déroule l’intrigue de mon roman. En vrai, j’en ai fait deux : le synopsis principal qui se passe au temps présent et le synopsis secondaire qui se passe dans le passé mais qui conditionne (évidemment) les événements du présent. J’ai commencé par le second histoire de ne pas m’embrouiller.

Ce synopsis final n’est pas définitif : il y a toujours de la place pour des changements ou de l’improvisation. Il s’agit plus d’une sorte de guide général qu´un véritable règlement, qui demeure incomplet au moment de sa rédaction. Je l’écris toujours à la main (comme toutes les étapes précédentes), car cela me permet de fixer ces événements dans ma tête, de les enregistrer au moment où je les écris. Puis, une fois le synopsis terminé, je le recopie sur l’ordinateur pour qu’il soit plus facilement manipulable.

Quand j’en suis plus ou moins satisfaite, je replonge dans mes notes préliminaires : il s’agit des notes prises au fil des mois, les idées attrapées au vol, les pistes d’intrigue. Je me suis rendu compte que j’en avais oublié beaucoup mais par chance, il s’agissait surtout de détails, de petites choses qui s’ajouteraient facilement dans le synopsis ; en revanche, j’ai aussi vu qu’un arc narratif entier était passé à la trappe >_< Ce n’est pas la première fois que ça arrive car j’ai déjà eu ce souci pour la moitié de mes romans. En général, je fais confiance à mon intuition et je ne tente pas d’intégrer cet arc narratif à ce qui a déjà été décidé, car cela romprait l’équilibre de l’intrigue. Si je peux, je l’ajoute sous la forme d’un arc secondaire, mais la plupart du temps je ne fais que reprendre le plus important sous la forme de détails, en particulier si ça concerne l’ensemble du Grand Projet.

Le Long Synopsis de la Mort, allégrement annoté et surligné

Bref, les notes. Je récupère celles qui m’apparaissent importantes et je les ajoute dans le synopsis, d’abord sous la forme de commentaire dans le traitement de texte, puis en les incluant dans le texte directement quand c’est possible. Parfois, il s’agit d’un simple éclaircissement, d’un truc à évoquer, d’une piste de développement d’une scène ; parfois, il s’agit aussi de la réponse à une question posée (réponse répondue plus loin dans le texte) pour que je m’y retrouve ; il y a aussi des suggestions sur la manière de raconter une scène précise, ou bien sur le point de vue à employer au moment de la rédaction. Quand je ne sais pas où mettre la note, je l’ajoute à la toute fin, sur une liste de points à revoir une fois le plan terminé.

Et tout reste à faire

Voilà, le synopsis est OK. Et ce n’est pas fini : maintenant, on commence le plan proprement dit ! Certaines personnes pourront sans doute s’en tenir à ce synopsis déjà bien complet (d’autres se sont déjà tirées et ont commencé à écrire sans résumé). Personnellement, j’ai besoin de creuser encore un peu plus avant d’entamer la rédaction du roman parce que voilà.

Mon plan prend la forme d’un découpage du synopsis chapitre par chapitre : en gros, je définis chaque chapitre avec des passages du synopsis, qui donnent des scènes à raconter.

Pour décider des scènes en question, j’imprime mon Long Synopsis de la Mort et je surligne sauvagement les passages qui m’intéressent, puis je les décris sur une page de mon cahier. J’alterne avec plusieurs couleurs de surligneur pour m’y retrouver (les couleurs ne correspondent pas à un truc en particulier, c’est juste pour montrer l’alternance). La première page du synopsis, qui décrit la situation initiale du roman, se retrouve en général dans le premier chapitre ; aussi, les passages du synopsis ne sont pas forcément reportés dans l’ordre sur mon plan puisque par exemple, le chapitre 10 s’avère être un passage situé au milieu du syno ; il y a également à intercaler dans tout ça les passages du synopsis secondaire qui se déroule dans le passé, tout en faisant attention aux informations qu’ils donnent au lecteur.

Pour résumer : le synopsis résume l’intrigue, le plan détaille ce que le lectorat doit lire.

Ensuite, j’ajoute d’autres trucs importants :

  • Des repères : la date, le point de vue, les personnages présents et le lieu
  • Le début et la fin des scènes, les conflits
  • Les infos importantes (révélations, indices)
  • Comment terminer le chapitre, de manière à donner envie au lecteur de tourner la page
  • S’il y a lieu, l’introduction de tel personnage, tel lieu ou tel concept

 

Ce dernier point est souvent le plus important pour moi, en particulier quand je commence un roman : on ne peut pas tout faire rentrer dans le premier chapitre, il faut délayer un maximum d’informations de manière naturelle pour que le lecteur puisse tout enregistrer. Je procède donc par étape en fonction des personnages, et je joue avec les points de vue pour justement introduire tel ou tel concept au bon moment. C’est archi compliqué, surtout que l’écrivain n’a pas de recul sur son propre univers : il faut apprendre à se mettre à la place du lecteur pour qui tout est neuf et à découvrir.

Un exemple : dans mon roman Elisabeta, j’introduis une société vampirique millénaire très codifiée, un vrai casse-tête. D’ordinaire, dans ce cas de figure (et souvent dans les romans avec des vampires, genre bit-lit et cie), l’héroïne découvre où elle met les pieds en même temps que le lecteur. Mais je n’aime décidément pas me faciliter la tâche et j’ai voulu que mes deux héroïnes connaissent déjà cette société au début du roman puisqu’elles y vivent. Alors il a fallu que je détermine quels étaient les éléments les plus importants afin de les mentionner le plus tôt possible, puis procéder par couche au fur et à mesure ; les extraits de documents en début de chapitre servent à cela, aussi, car il permettait de détailler des trucs de façon très formelle et informative. Ce travail méticuleux a payé puisque de nombreuses lectrices & lecteurs ont trouvé cela bien fait, à la fois dense et clair à la lecture. GG moi.

Peut-être qu’un jour j’écrirai un article sur ce sujet en particulier.

Le plan : une page par chapitre

Enfin, les Post-it

Tout est dans le titre : une fois le plan fini, le synopsis couvert de surligneur, l’autrice en PLS, il reste à reporter les notes orphelines. Il s’agit de celles qui s’accumulent en liste à la fin du synopsis, mais aussi celles qui sont arrivées entre-temps, et celles qui viendront pendant l’écriture du roman.

Pour cela, je sors mes meilleurs post-its, j’y note les idées (une par post-it), et je les colle sur le chapitre correspondant dans le cahier. Simple, basique. Pour éviter de les perdre, j’y ajoute le numéro de chapitre. Quand je ne sais pas où les mettre, je les empile sur une page du cahier : je les incorporerai directement dans le texte une fois le premier terminé et relu.

Aparté sur le cas des notes pendant la rédaction : souvent, les idées fusent dans tous les sens quand j’écris, en particulier des bouts de dialogue ou des détails auxquels je n’avais pas pensé. Je note tous sur des post-its que je laisse en tas près de mon écran ou dans le cahier, et je les range plus tard, quand je n’écris pas, histoire de ne pas me déconcentrer. En revanche, quand il s’agit de points à retravailler lors de la réécriture/correction, je note ça sur une page du cahier, en liste, histoire de tout centraliser. Cela me permet de ne pas m’éparpiller et de m’y retrouver le moment venu.

Interlude : vous avez vu comment ce carnet est beau ?

Et voilà. Ce qui n’est pas si mal. Je dois accomplir ce long travail de préparation avant de commencer à écrire la moindre ligne tout simplement parce que je n’arrive pas à avoir une vue d’ensemble de mon histoire. Ou plutôt, je l’ai bien en tête, mais en vrac, et ne pas savoir où je vais au préalable a tendance à m’empêcher d’écrire. Je l’ai expérimenté avec la série Quand le soleil s’éteint, plus ou moins improvisée en mars dernier : ce n’était pas une très bonne expérience car stressante, et avec du recul je trouve les épisodes très moyens. Il est clair et net que la saison 2 sera mieux préparée !

Pour autant, le synopsis, le plan, et même la construction des personnages changent souvent en cours de rédaction : rien n’est gravé dans le marbre. Par expérience, je sais que si la fin restera telle quelle, les derniers chapitres, ceux qui conduisent au dénouement, risquent de changer d’ordre ou même de changer tout court. La plupart du temps je me pose un jour ou deux et je revois la fin de mon plan. Le nombre de chapitres varie (certains ont besoin d’être coupés en deux, d’autres au contraire fusionnent, parfois certains sautent carrément), l’ordre des événements aussi, un développement me paraît mal foutu et je le corrige, et il m’arrive parfois de modifier un arc narratif secondaire (rarement un principal, même si c’est déjà arrivé).

En bref : le plan est un guide qui me permet d’avoir une vue d’ensemble de mon histoire avant qu’elle commence à exister. On ne peut pas vraiment savoir si le rythme est bon, ou si une scène est bien agencée, utile, ou qu’un personnage agit comme il faut tant qu’on n’est pas dans l’écriture. Même en tant qu’architecte hardcore, je trouve le moyen d’improviser. Parfois c’est cool, parfois c’est prise de tête, parfois c’est carrément angoissant. Et ce n’est pas grave parce qu’avec l’expérience, je sais que ça arrivera forcément, et je sais comment rebondir !

J’espère que cette tartine vous plaira ! Plus tard, si ça vous intéresse, je vous parlerai de la réécriture/correction : chez les auteurs il s’agit souvent de deux étapes distinctes mais moi j’ai tendance à les gérer en même temps.

 

À suivre : le Big Bilan de l’année, que je vais écrire dans les prochains jours, avec les projets, les questionnements et les réussites. À bientôt ^o^

1 commentaire pour “Marcheurs de rêves 2 : Rise of the Galère”

  1. Impressionnant ! Pour moi qui n’écris pas, je trouve assez fascinant de découvrir l’envers du décor ainsi que les problématiques qui se présentent à toi. De mon côté, je suis fascinée par cette histoire de Grand Projet, par l’ambition de cette idée, par le plaisir de découvrir les liens entre les romans au fil des lectures, et c’est vraiment sympa de découvrir tout ce que ça peut engendrer en terme de rédaction.
    Pour l’instant, je n’ai pas encore lu grand-chose, mais je ne crois pas que les répétitions soient vraiment un problème, ça permet de se rafraîchir la mémoire sans relire tout un bouquin. Et si en prime, tu retravailles de façon différente et originale la manière d’en parler, c’est vraiment agréable !
    En tout cas, j’ai beaucoup aimé ces deux articles, merci pour la visite des coulisses et bon courage à toi !

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