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Les premiers jours de cendre

Texte intégral

 

Il ouvre les yeux et, l’espace d’un instant, il croit que la nuit est tombée.

Puis qu’il est devenu aveugle.

Lorsque des rais de lumière s’affichent dans son champ de vision, étranges formes mouvantes et tamisées, les dernières minutes écoulées lui reviennent en mémoire.

L’apparition de Francesca, le sol qui tremblait sous ses pieds, les adolescents paniqués qui passaient par là. Ils se sont réfugiés dans le sous-sol d’un immeuble de la résidence.

Le big bang, ensuite. Et le noir.

Oxyde émerge totalement lorsqu’un des gamins tousse. Ils se trouvent dans une cave envahie de poussière, au point qu’on n’y voit plus grand-chose. Des gémissements se font entendre çà et là. Il interpelle les adolescents :

— Hey, les gosses, ça va ?

Ils lui répondent par un oui étouffé ou un grognement. Au moins, ils sont tous en vie.

L’air est irrespirable, ses yeux commencent à piquer sévère. Il est temps de sortir de là. Mais dans le même temps, il a peur de découvrir ce qui les attend dehors.

Oxyde aide les gamins à se lever à leur tour, et ils s’extirpent ensuite de l’immeuble. Tout est couvert de cette poussière aveuglante : la route, les maisons, les voitures. À première vue, rien ne semble avoir changé dans le quartier résidentiel, à l’exception de la lumière étrange qui éclaire le tout. Élias se manifeste à ce moment-là, et son jumeau astral soupire de soulagement.

— Oxyde, ça va ? lui demande-t-il par la pensée.

— Ça va. Tu es où ?

— À Paris.

Qu’est-ce qu’Élias fabrique à Paris ? Pourquoi ne l’a-t-il pas prévenu ?

Il n’a pas le temps de lui poser la question car quelque chose se met à vibrer dans l’air, une sorte de gong assourdissant, comme une horloge géante.

Comme… un message. Une certitude qui monte, envoyée directement dans son esprit. Le monde ne résistera pas à cette vague de pouvoir tombée du Ciel.

Douze coups à l’horloge de l’Apocalypse. Douze coups, un tous les cinquante jours. À la fin, la frontière entre la Terre et le Ciel se déchirera et les engloutira. La Création disparaîtra.

Puis la sensation s’estompe. Le message est passé.

Les gamins qui se tiennent près de lui, déboussolés et terrifiés, ne semblent pas avoir perçu la même chose que lui : ils observent autour d’eux sans un mot, les yeux exorbités, mais rien d’autre. Oxyde serait-il le seul à l’avoir entendu ? Peut-être faut-il être sorcier pour capter ce message…

— Que s’est-il passé ? demande l’un des adolescents d’une voix tremblante. C’est la guerre, vous croyez ?

— Je n’en sais pas plus que vous…

Oxyde déteste l’idée de leur mentir, mais il n’a pas le temps de leur relater ce dont il est au courant. Cela impliquerait aussi de leur dire qui il est, de leur dire qu’il savait que cela se produirait, et qu’ils ne survivront sans doute pas… et il ne se sent pas le courage de s’en charger.

Comment pourrait-il leur expliquer tout ce qu’il sait ? Comment leur dire que la fin du monde a lieu, que cela prendra des mois ? Cinquante jours, douze coups à l’horloge… Moins de deux ans avant de voir venir l’extinction. Cela ne laisse pas beaucoup de temps, et paraîtra encore plus court à ces gamins.

C’était ce que Dossou voulait. Qu’Élias et lui restent en vie ce jour. Aujourd’hui, précisément. Mais pourquoi ? « Vaincre le Ciel ? » Vraiment ?

La poussière retombe peu à peu au sol, leur permettant d’apercevoir ce qui les entoure. La résidence tient debout, toujours aussi déserte, toujours aussi tranquille. La lumière brille différemment cependant, presque étouffée ; le soleil s’est voilé. Quelques personnes s’extirpent des maisons, l’air hagard. Oxyde ne sait pas s’ils ont eu le temps de se cacher ou s’ils ont eu de la chance. Ils arpentent la route centrale du quartier en titubant.

Le groupe d’adolescents s’agite : leurs parents sont peut-être encore vivants. Il les encourage à aller voir d’un sourire, car il sent qu’ils s’en veulent de le laisser seul alors qu’ils s’en sont sortis grâce à lui.

Quand ils s’éloignent, Oxyde se permet de relâcher la pression et de souffler un peu, de laisser se fissurer l’assurance qu’il s’échinait à montrer jusqu’ici. Le choc fait trembler ses mains. Le cataclysme, la crainte d’avoir perdu Élias… L’apparition de Francesca, aussi.

Elle est revenue, la Magicienne. Elle est revenue pour l’avertir, et elle est repartie. À croire qu’elle n’a vécu que pour ça, afin de le prévenir de l’imminence de la catastrophe. Voilà qui commence à l’énerver… Il comprend tout trop tard, il subit les événements qu’on a décidés pour eux sans les consulter. Il se fait l’effet d’être une marionnette.

Une fois retrouvés ses esprits, Oxyde se dirige vers sa voiture, garée un peu plus loin. Elle n’a que peu souffert de l’explosion et redémarre sans problème. Il profite alors du calme de l’habitacle pour chercher.

Chercher ceux qui ont croisé sa route, ceux qui ont péri.

Verne est mort, et le Bourgeois aussi, balayés tous les deux par le souffle de cette lumière qui ressemble en tout point à celle d’une bombe nucléaire, ou ensevelis dans les gravats de leur ville écroulée. Il ne sait pas ce qui s’est passé, et ne le saura jamais s’ils ne réapparaissent pas pour le lui dire. Olayemi est morte, elle aussi. Ainsi que les parents adoptifs d’Élias. Est-il au courant, lui ?

Élias vit, en revanche. Et à cet instant, rien d’autre n’a d’importance.

Pourtant, quelque chose a changé en lui. Oxyde ressent comme une nouvelle vibration qu’il ne lui connaît pas, peut-être même qu’il ne s’en rend pas compte lui-même. Il faudra le rejoindre afin de s’en assurer.

Sans plus attendre, il démarre et décide de quitter la résidence. S’il veut retrouver Élias, il ne doit pas traîner en chemin.

Mais alors qu’il s’apprête à sortir du quartier, il découvre que la rue adjacente n’existe plus.

Que rien n’existe au-delà.

La ville et tout ce qui se trouvait autour ont disparu, soufflés par le cataclysme. N’en reste plus qu’une vaste étendue sèche et déserte, parcourue de ruines.

Les cent kilomètres à la ronde présentent le même paysage désolé : communes écroulées au loin, rares squelettes d’arbres noircis, véhicules échoués. Et de la cendre, partout.

Oxyde abandonne très vite la voiture, incapable de conduire sur la route jonchée de débris. De temps en temps, il croise un survivant solitaire, ou des familles entières, les yeux vides et hantés, les vêtements tachés de poussière et de sang. Ils tremblent de tout leur corps en tentant de se frayer un chemin dans les ruines qui les entourent.

Il marche pendant des heures sous le ciel bas à la lumière métallique, à la recherche d’un endroit où se réfugier. Une ville encore debout, ou un abri.

Une seule idée occupe ses pensées : l’arrivée de Francesca.

Elle lui est apparue comme le jour de leur rencontre, avec cette expression de détresse résignée sur le visage. Comme si elle savait ce qui allait se produire, et qu’elle ne pourrait rien empêcher. Comme si elle savait, déjà, qu’elle mourrait un jour dans ces circonstances.

Ce qu’Oxyde savait. Il savait qu’elle lui serait arrachée de cette manière, aussi brutalement, aussi injustement. Il s’est voilé la face, il aurait dû se rendre à l’évidence et lui confier ce pressentiment. Elle n’aurait jamais dû mourir avec ce mensonge.

Il en a marre de ressasser.

Le soir tombe et la vision du soleil disparaissant à l’horizon le rassure un peu sur la suite des événements : le temps file encore, la Terre tourne toujours. Il n’était pas sûr que ce soit le cas.

Il arrive à un péage presque écroulé sur une autoroute envahie de voitures abandonnées. La station-service tout près est éclairée par des lampadaires, et squattée par des survivants réunis dans l’aire de repos, peut-être une vingtaine de rescapés. Plus loin, les restes poussiéreux d’une grande ville s’étendent à perte de vue.

Quand Oxyde s’approche du refuge improvisé sous les arbres, il parvient à détailler le groupe de jeunes gens assis autour d’un feu. Ils ont empilé des morceaux de palettes de bois et s’y réchauffent comme ils peuvent. Il hésite un instant à se joindre à eux, puis renonce.

La station-service n’est éclairée que par la lumière du péage. À l’intérieur, c’est un chaos sans nom : meubles et appareils écroulés, bouteilles en plastique éclatées, boue et cendre… Le commerce a été pillé quelques heures plus tôt. Malgré tout, Oxyde parvient à y trouver de quoi manger et boire pour quelques jours, des vivres qu’il range dans un sac à dos abandonné sur une table. Ce ne sera sans doute pas assez, le trajet vers Paris s’annonçant plus long et compliqué que prévu, mais ça lui donnera le temps de mieux se préparer.

De retour dehors, il observe un moment la forêt qui s’étend derrière l’aire de repos ; il devra passer par là s’il lui faut quitter cet endroit en vitesse sans retourner vers la route. Une fois la topographie enregistrée dans un coin de son cerveau, il se pose non loin du groupe, suffisamment à l’écart pour éviter qu’ils viennent l’ennuyer mais assez près afin de profiter de la lumière de leur feu.

Tout est bien trop calme pour une soirée de fin du monde. Où sont les émeutes, les cohortes de survivants ? L’étrange ambiance de colonie de vacances contraste avec le désœuvrement des alentours. Les questions se bousculent dans sa tête sans discontinuer, au point qu’il sent la surchauffe se pointer. Il aimerait parler à quelqu’un, là, maintenant, et ne plus subir la solitude qui s’abat sur lui comme un animal sauvage. Il ne peut pas empêcher son cerveau de penser, penser encore et encore : les pressentiments de ces dernières années, la prophétie de Francesca, le cataclysme, la certitude que les choses ne vont pas s’arranger de sitôt… Tout l’univers semble converger sur lui, minuscule point perdu au milieu de nulle part.

Au bout d’un moment, alors que la nuit est noire et sans doute bien avancée, Oxyde réalise que sa montre ne fonctionne plus : les aiguilles battent encore mais font du sur-place, comme si quelque chose s’était grippé dans le mécanisme. Après un soupir, il sort ensuite son téléphone de sa poche, et constate que si l’appareil marche correctement, il ne dispose plus de réseau et est incapable de donner l’heure.

Les chiffres défilent sans aucun sens, clignotent, se fixent, et reprennent leur course folle. Comme si le temps s’était arrêté, ou déréglé. Sans qu’il le veuille, une sourde angoisse s’installe au fond de lui, qu’il avait réussi à maintenir à sa place et qu’il ne peut plus maîtriser. Et si le temps s’était vraiment envolé ?…

Plus loin, autour du feu, l’agitation des survivants s’est peu à peu calmée, comme s’ils s’étaient endormis. Oxyde les observe, les détaille un par un : ils sont jeunes, pour la plupart. Que vont-ils devenir ces prochains jours, ces prochains mois ?

La perspective de l’extinction… C’est vertigineux. Si peu de temps encore pour en profiter, pour vivre pleinement en sachant que la fin approche… Comment peut-on appréhender ça ?

L’air vibre soudain, comme une brise venue de nulle part.

Ce qu’il a attendu toute la journée se produit à cet instant précis : la silhouette évanescente de Francesca se forme près de lui sans un bruit. Lorsqu’elle apparaît, il a l’impression que son cœur va s’arrêter ; quelle chance inouïe de pouvoir dire au revoir à ceux qui sont partis… Quelle chance et quelle malédiction.

Elle observe autour d’elle comme si elle découvrait ce monde pour la première fois, et Oxyde ne peut détacher son regard d’elle. La Magicienne est telle qu’elle était autrefois : toujours aussi belle et toujours aussi triste.

Il lui dit à voix basse :

— Tu es là, maintenant.

— J’ai toujours été là.

— Oh que non.

Elle lui jette un coup d’œil interrogateur, puis continue :

— Je croyais, pourtant. Je croyais me tenir à tes côtés, je t’entendais pleurer.

— Je ne te voyais pas. J’ai même pensé que tu ne voulais pas revenir, ou que tu étais passée.

— Je serais revenue un jour. Tu le sais très bien.

Ils gardent le silence pendant de longues minutes. C’est comme si elle n’était jamais partie… Le temps pourrait s’arrêter pour de bon, le monde s’évaporer, Oxyde ne bougera pas d’ici.

— Tu n’es pas responsable, déclare-t-elle soudain. Personne ne l’est.

— Nous aurions pu l’empêcher. Nous étions au courant.

— Non, Oxyde. Tu m’as toujours parlé de plans décidés à notre place, par Dossou ou par les anges. Et maintenant, tu crois que tu aurais pu t’y soustraire ? Personne ne pouvait aller à l’encontre de ce qui vient d’arriver.

— Je savais que tu n’y survivrais pas. Et je ne te l’ai pas dit.

Francesca le fixe avec une expression inhabituelle. De la déception.

— Moi aussi, je le savais, reprend-elle. Tu crois quoi ? Que j’étais idiote à ce point ? J’ai décidé de te suivre malgré tout, c’était mon choix. Peu importe ce que cela entraînerait.

Oxyde ne parvient pas à se départir de sa culpabilité pour autant. Il lâche :

— C’est trop tard, maintenant. Tu n’es plus là. Tu n’existes plus. Tu peux passer d’un moment à l’autre et disparaître pour toujours, renaître ailleurs, et je ne pourrai jamais te retrouver.

— Je ne partirai pas.

Son affirmation sonne comme une promesse, un pacte qu’ils ne devraient pas conclure. Une erreur de plus, parmi tant d’autres.

Une drôle d’agitation secoue soudain le groupe plus loin, les interrompant. Quelque chose attire leur attention sur l’autoroute ; certains s’éloignent du feu. Francesca avertit Oxyde, juste avant de disparaître :

— Ils arrivent.

Il est temps à présent de subir la colère du Ciel, songe Oxyde. Pour de bon, cette fois.

Il s’avance vers l’autoroute et observe ce qui provoque l’affolement parmi les survivants.

La forme solitaire d’un homme, qui marche sur le bitume d’un pas rapide. Plus il approche et plus Oxyde distingue son aura angélique, forte et lumineuse.

Ce n’est pas un déchu, non. C’est un Messager, un guerrier venu terminer le travail. Il en a la certitude lorsqu’il aperçoit le reflet d’un fusil d’assaut, une arme bien trop humaine entre ses mains, et bien trop dangereuse.

L’ange déploie soudain de longues ailes et poursuit sa route vers la station-service. Sans réfléchir, Oxyde récupère son sac avant de foutre le camp en vitesse. Les autres n’ont pas le temps de réaliser ce qui va se passer, mais il n’a pas le temps, lui, de leur expliquer. Il est à peine entré dans le bois qu’il entend les rafales de tirs.

Cris d’effroi et de douleur.

Ne pense pas. Avance.

L’ange poursuit son chemin et élimine de manière froide et méthodique chaque être humain qu’il trouve face à lui. À chaque coup de feu, Oxyde sent quelque chose se tordre dans son estomac. La terreur que cette créature lui tombe dessus, ou la honte de laisser ces gens se faire tuer jusqu’au dernier. Ou tout ça à la fois.

Fuyant par le bois, il déboule ensuite sur une autre route et se planque parmi les carcasses de voitures accidentées.

Et il attend.

Il entend de loin les coups de feu tirés sans discontinuer. Il en ressent les effets, les vies qui s’éteignent une par une, puis le silence s’abat sur les alentours, un silence de mort si oppressant qu’il en reste figé. De trouille, de honte, de désespoir aussi. La présence de l’ange ne s’est pas dissipée : l’enfoiré tourne en rond dans la station-service à la recherche de survivants. Oxyde a l’impression qu’il y traîne durant des heures.

Il se force à étudier la créature, à détailler son aura, caractériser ce qu’elle est. La lumière aveuglante qui l’entoure ressemble en tout point à celle qui est descendue des cieux.

Enfin, l’ange s’envole. Il disparaît, comme ça, sans laisser de traces, permettant à Oxyde de respirer à nouveau. Le soleil se pointe ; il se risque à sortir de sa cachette, sur ses gardes. Qui sait ce qui peut lui tomber dessus, maintenant ? Il est seul à des kilomètres à la ronde, pourtant. La panique qui manque de le submerger le surprend, jusqu’à ce qu’il se ressaisisse. Ce n’est vraiment pas le moment de flancher.

Après s’être accordé de longues minutes afin de reprendre son calme, il emprunte le chemin vers le bois en sens inverse. Le verre brisé et les éclats de tôle sur le bitume crissent sous ses pas et, un instant, il se demande s’il ne va pas rameuter tous les anges du coin. Mais au bout d’un moment, il doit bien admettre qu’il n’y a vraiment pas un chat sur cette route, ni ailleurs.

Il traverse les arbres et retourne à la station-service sans trop piger pourquoi il ne se remet pas en chemin.

Pour contempler sa propre lâcheté, sûrement.

Oxyde savait pourquoi cet ange se trouvait là, et ce qu’il comptait faire. Il le savait, avant même de le voir de ses yeux. L’ange venait terminer le travail. Et il n’a rien dit à personne, il a foutu le camp sans se retourner.

Le parking et les environs de l’aire de repos ressemblent à une scène de guerre, le théâtre rougeoyant d’un massacre. De la cinquantaine de survivants qui s’étaient réfugiés ici, il n’en reste que des corps en morceaux, méconnaissables. Une vraie boucherie.

La culpabilité se pointe, suivie d’un haut-le-cœur qu’il réprime avec difficulté. Il craint que cette vision d’horreur le hante longtemps ; elle s’imprime profondément dans sa tête, accompagnée d’un petit air familier et amer tournant en boucle.

C’est de sa faute. C’est de sa faute car ils sont morts, et il est vivant, et peut-être aurait-il dû se trouver parmi eux…

— Cette connerie de culpabilité du survivant…

Francesca s’avance jusqu’au parking et observe le spectacle sans sourciller. Le cœur d’Oxyde bondit à l’instant où elle apparaît, mais la joie est de courte durée quand la cruauté de la situation lui revient en mémoire.

Elle est morte, elle n’est rien d’autre qu’un esprit errant qui ne devrait même pas se tenir là. Il ne sait pas s’il s’y habituera un jour.

Il lui dit :

— Je suis parti sans prendre le temps de les prévenir. On aurait pu éviter ce carnage.

Elle hausse les épaules, puis marche entre les cadavres, se penchant sur eux de temps à autre à la recherche de quelque chose.

— Possible, répond-elle, mais c’est trop tard et tu ne peux rien y changer. Vraiment, si tu comptes atteindre la fin de ces six cents jours en vie, mets tes scrupules de côté. Tu n’y arriveras pas, sinon.

Ce ton dur que Francesca emploie ne lui ressemble pas. La voilà maintenant si froide… Mais pourquoi Oxyde est-il surpris ?

Les esprits sont ce qu’ils sont, c’est-à-dire des versions plus exaltées d’eux-mêmes. Au plus près de leur véritable personnalité, sans le carcan des normes sociales, sans cette autocensure qu’on s’impose sans y penser. Il ne devrait pas être étonné. Après tout, elle lui a quand même avoué avoir buté sept mecs sans le moindre remords. À dix-sept ans.

Oxyde secoue la tête :

— Qu’est-ce qui te fait croire que je survivrai à ces six cents jours ? Avec ces saloperies à plumes qui se baladent sur Terre, ça va être une de ces parties de plaisir…

— Dossou l’avait prévu, non ?

— L’ennui, c’est que je ne sais vraiment pas ce que ce con de sorcier me veut.

Remettre Dossou sur le tapis l’énerve, surtout qu’il aurait pu ramener ses fesses et lui expliquer enfin ce qu’il attend de lui.

— Je me demande bien comment Dossou peut croire que je m’en tirerai pendant que des anges s’occupent de terminer le boulot. Il a tendance à l’oublier, mais je ne suis pas un super-héros, et je ne suis pas immortel non plus. Si le Vieux a un truc à me dire, un mode d’emploi à me filer, c’est le moment. Sinon…

Oxyde s’assied sur le bord du trottoir en soupirant. Puis il poursuit :

— Sinon, il peut aller se faire foutre. Tiens, je vais rester là sans bouger jusqu’à ce qu’il ramène son cul ici. J’ai déjà assez donné.

Francesca, qui l’a écouté râler sans un mot, le fixe avec sévérité, à croire qu’il l’a insultée. Comme un idiot, il se rend compte que c’est exactement ce qu’il a fait.

— Oui, tu as raison, crache-t-elle presque. Repose-toi tranquillement, oublie tous nos sacrifices, et laisse le monde dériver. Après tout, il n’a pas besoin de toi. Ah, et on va considérer aussi que je suis morte dans un accident de voiture. Ça ira, c’est plus facile pour toi comme ça ?

— Ce n’est pas ce que je voulais dire…

— Tais-toi.

Oxyde la boucle alors, et sort une cigarette, histoire de retrouver une contenance. La trouille manque de le paralyser de nouveau, et décrocher serait peu judicieux, surtout maintenant.

Puis il aperçoit un groupe de survivants au loin. Ils avancent vers eux et les rejoindront d’ici une dizaine de minutes, le temps pour Oxyde de lever le camp. Il n’a pas spécialement envie qu’ils le surprennent au milieu d’une cinquantaine de cadavres pourrissants à l’air libre.

— Je suis désolé, s’excuse-t-il. Tu n’imagines pas à quel point la situation me fout les jetons…

Le verbaliser ne fait que renforcer l’angoisse montante qu’il tente d’occulter. Les mois qui vont suivre seront épuisants. Difficiles. Intenables. Et il doit absolument retrouver Élias ; s’il ressent la présence de son jumeau astral dans sa tête, il ignore dans quel état il se trouve. Et ce changement dans sa personnalité, cette colère grondante qu’il ne lui connaissait pas, elle l’inquiète presque autant que tout le reste.

— Je vois bien que tu as peur, répond Francesca. Personne n’est en mesure de comprendre ce qui se trame à présent, il n’y a que toi qui le sais. Mais Dossou l’a sous-entendu, tu dois poursuivre et rester en vie jusqu’à la fin du compte à rebours, peu importe ce qui arrive. Tu me l’as souvent répété : Dossou avait un plan. Maintenant que tu es au courant de ce dont il s’agit, tu dois assumer. Et tu feras ce que tu veux ensuite.

— Je ne suis pas plus avancé. Il espère quoi, que j’assiste au spectacle ?

— Dossou sait ce qu’il fait, et je suis sûre qu’il a la solution.

— Dossou ne sait pas ce qu’il fait.

Les survivants sont à présent tout près, Oxyde entend leurs voix portées par le vent. Il balance son mégot et se lève, puis ajoute :

— Allez, on se tire.

Ils reprennent la direction du bois en traversant le parking, jusqu’à ce que Francesca l’interpelle :

— Attends. Ce type, là…

Elle désigne du doigt un corps étendu à ses pieds, presque intact si on oublie sa boîte crânienne explosée.

— Il a une arme. Tu devrais la garder.

Bien joué. Oxyde découvre le pistolet dans la veste de l’homme, qui devait être flic. Mais comme il ne possède pas le mode munitions illimitées, il devra vite chercher une armurerie pour faire le plein, une gendarmerie ou un poste de police. Où va-t-il trouver ça ?

— Génial, marmonne-t-il. Ça m’avait manqué, les flingues…

— Comme au bon vieux temps, n’est-ce pas ?

Se balader avec une arme ne lui rappelle pas que de bons souvenirs. Il n’est pas sûr d’apprécier la nostalgie qui lui vient alors qu’il songe aux boulots accomplis pour Côme. Pourtant, il pense aussi que ces années sont celles qui lui manquent le plus : un semblant de vie normale, quand Francesca vivait encore, quand ils ne savaient rien de cet avenir incertain. La routine était apaisante. Rassurante.

Alors qu’ils quittent l’aire de repos et s’enfoncent parmi les arbres, la Magicienne songe à la même chose :

— Côme est mort pendant la catastrophe. Je l’ai vu brièvement avant qu’il s’en aille.

— Tu crois qu’il est passé ?

— Oui. Au moins, il nous fichera la paix. Manquerait plus qu’il revienne nous hanter…

Elle sourit avec tristesse, et Oxyde ne sait quoi lui répondre. Tout a foutu le camp en l’espace de quelques heures. Et se tenir du côté des morts ne doit pas se révéler la meilleure des situations, pour elle qui a vu venir la catastrophe sans voir pu l’exprimer. Rester là, dans cet entre-deux immatériel, sans possibilité d’intervenir, de l’aider…

Lui-même, il préférerait se tenir du côté de Francesca.

Il marche de longues heures sur la route jonchée de voitures encastrées les unes dans les autres, puis trouve enfin refuge dans un minuscule hôtel. L’établissement, désert, le trouble un peu : les clients ont-ils eu le temps de s’enfuir, ou bien ont-ils été tués durant le cataclysme, ne laissant rien derrière eux ?

Oxyde a rencontré quelques rescapés pendant son périple et très vite, c’est ce mot qu’on a retenu pour désigner la catastrophe. Le Cataclysme. La plupart des survivants qu’il croise ignorent l’existence des anges et pensent encore à une explosion nucléaire. Ou un gigantesque attentat. Ou n’importe quoi d’autre, parce qu’ils n’ont pas entendu le message que le Ciel leur a adressé. Ils s’attendent à voir l’armée débouler afin de reprendre la situation en main, se disent que le reste du pays n’a pas été touché, s’imaginant que le gouvernement a coupé les communications pour favoriser les secours, ce genre de bêtises. Oxyde ne cherche pas à les convaincre du contraire ; ils comprendront bien assez tôt ce qui se passe, et auront tout le temps de faire leur deuil du monde tel qu’ils le connaissaient.

À l’abri dans son hôtel, après avoir récupéré vivres et eaux dans le bâtiment, il se barricade dans une chambre et se monte un poste d’observation à la fenêtre, qui lui donne tout le loisir de scruter les environs sans être vu. Il aperçoit déjà une silhouette ailée au loin, qui disparaît très vite sans venir fouiner dans le coin. Sa présence irradie jusque dans son cerveau. Oxyde se demande alors si le Cataclysme n’a pas décuplé les pouvoirs des anges… et les siens, par la même occasion.

Le soleil se couche. Le stress et la fatigue lui tombent dessus comme un coup de pelle, si bien qu’il s’endort en à peine cinq minutes. Il ne se pose même pas la question de savoir si quelqu’un lui rendra visite pendant la nuit. Au petit matin, il a la vague sensation d’avoir rêvé d’Élias et d’anges, mais il n’en est pas certain. Il se souvient rarement de ses rêves ; quand des images viennent, il s’agit presque tout le temps des songes d’Élias.

Il doit à tout prix retrouver son jumeau astral, où qu’il se trouve. Pour l’heure, ce dernier traîne à Paris mais Oxyde ne parvient pas à l’atteindre, à croire que quelque chose brouille leur connexion.

Cette étrange colère, celle qui lui ressemble si peu. Qu’est-il arrivé à Élias pour qu’il change à ce point ?

En attendant, il lui faut préparer son voyage. Première mission : fouiller les voitures du parking.

Le couloir de son étage est désert, la moquette atténue le bruit de ses pas, mais Oxyde n’arrive pas à rester calme dans ce silence étouffant. Il ne comprend pas ce qui s’est vraiment produit durant le Cataclysme : certains endroits sont entièrement détruits, les villes rasées, les terres brûlées, et d’autres, comme cet hôtel et la zone commerciale autour, sont encore intacts mais vidés de toute présence humaine, comme si la lumière descendue du Ciel s’était montrée sélective.

Et les survivants, où sont-ils passés ? Oxyde n’en a pas trouvé un seul, ni vivant ni mort. Il lui arrive parfois de les imaginer débarquer sous la forme de zombies. Ce qui ne serait pas plus mal, car le coin manque d’animation.

— Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, intervient Francesca.

Elle apparaît au beau milieu de l’escalier qu’il s’apprêtait à descendre.

— Qu’est-ce qui n’est pas une bonne idée ? demande-t-il.

— Sortir. Des anges se promènent dehors, des fois que tu aurais oublié.

Il s’arrête une fois en bas des marches. Le temps de considérer sa réponse, mais aussi de scruter les alentours à travers la grande baie vitrée du rez-de-chaussée, couverte de cendres. Personne dans les parages, pas d’aura céleste…

Pourtant, Francesca insiste :

— Tu te mets en danger si tu t’exposes.

— Je ne vais pas rester planqué dans cet hôtel.

Elle soupire alors, sachant très bien qu’il ne renoncera pas.

Lorsqu’il est sûr d’être vraiment seul, Oxyde se risque à sortir du bâtiment, accueilli par un froid polaire surprenant. La météo a changé du tout au tout en l’espace d’une nuit, le poussant à croire que le climat s’est détraqué lui aussi. Jusqu’où iront les effets de cette apocalypse en gestation ?…

Une dizaine de véhicules est garée autour de l’établissement. Verrouillés, forcément. Oxyde n’a pas le temps de s’amuser à forcer les portières, alors il casse les vitres une par une. Rien de tel pour se faire remarquer… Francesca, quant à elle, fait le guet pendant qu’il fouille chaque voiture, observant le paysage de ses yeux sombres.

— Tu cherches quoi ? s’enquiert-elle.

— Des cartes routières. Mais ils avaient tous des GPS, ce qui ne va pas me servir à grand-chose…

Il finit par mettre la main sur ce qu’il convoite dans l’avant-dernière voiture : son propriétaire a relégué un vieil atlas routier dans le coffre, pensant sûrement le jeter plus tard. Dans le même temps, Oxyde trouve aussi une lampe-torche et des piles. Et trois paquets de clopes.

Il s’en grille une en s’asseyant sur le rebord du coffre. Les occasions de se retrouver au calme comme maintenant vont vite se faire rares… Il a l’impression d’être le dernier survivant au monde. Si l’idée le fait flipper dans un premier temps, elle a aussi le mérite d’être apaisante. Bye-bye l’humanité, tu ne feras plus de mal à personne. Même pas nécessaire d’invoquer un météore ou un truc du genre.

— Ce serait trop beau, lance Francesca. Plus besoin de se battre, plus besoin de chercher une solution…

— Ça me fera des vacances, tiens.

Elle rit, puis reporte son attention sur l’horizon.

Oxyde ignore ce qu’il doit faire. Il se sent paumé, perdu. Plus le choix désormais : il doit demander de l’aide à ceux qui seront capables de lui donner des réponses, ou du moins de lui indiquer la direction à prendre. Mais cette perspective ne lui plaît pas vraiment.

— Partir comme ça sans réfléchir, ce n’est pas franchement l’idée du siècle, fait-il soudain.

— Tiens donc, il a fallu attendre la fin du monde pour que tu deviennes raisonnable. Tu vas faire quoi ?

— Quand Élias est coincé, quand il se pose des questions, quand il hésite… il interroge les voix.

— Oh. Je croyais que tu n’aimais pas ça.

Il soupire en récupérant ses trouvailles, pour ensuite rejoindre l’hôtel.

— Je hais ça par-dessus tout. J’ai toujours détesté parler aux morts.

— À part moi.

— Mais que t’imagines-tu, sale sorcière ?

Francesca laisse échapper un petit rire, joyeux et franc. Comme avant, ce qui l’attriste un peu.

Oxyde regagne la chambre qu’il squatte depuis la veille et en ferme les rideaux afin d’occulter la lumière. Il espère que ça suffira : généralement, c’est le noir total qui fonctionne le mieux. Puis il se pose par terre, en tailleur sur la moquette, et soupire.

Vraiment, il déteste ça. Élias n’éprouve aucune difficulté à invoquer les voix, ce que son frère astral a toujours trouvé injuste.

Francesca s’assied en face de lui :

— Ça faisait longtemps que je ne t’avais plus vu pratiquer tes rituels. Ça m’avait manqué.

— Je croyais que tu ne voulais plus y assister depuis l’exorcisme d’Emma.

— J’aimais bien t’aider. Il consiste en quoi, ton truc ?

— Dossou nous permet de communiquer avec ses ancêtres et de leur poser nos questions. Il faut juste se montrer capable de les atteindre, et pour ça, je dois entrer dans une sorte de transe… Ne regarde pas.

Il sort son couteau, retrousse sa manche, et trace une longue coupure le long du poignet, à côté de quatre cicatrices distinctes couvertes de tatouages. Quatre sortilèges anciens, dont le premier date de sa rencontre avec Auguste. Ce bon vieux deal de la douleur… Francesca grimace, la tête tournée.

— Élias a plus de chance, dit-il ensuite. Il n’a pas besoin de tout ce bazar pour parler aux voix. Un spliff suffit, en général.

— Je n’ai jamais compris pourquoi Élias était si réceptif à l’herbe et pas toi.

— Parce que j’ai été à moitié élevé par un curé qui considérait ça comme un péché. La drogue, c’est mal, ce genre de conneries. Je l’ai assimilé malgré moi.

Francesca éclate de rire.

— Bon, assez rigolé, lâche-t-il en reprenant son sérieux. On se tait, maintenant.

Une goutte de sang tombe sur la moquette beige et la teinte de rouge. La douleur s’attarde. Elle forme comme un brouillard qui s’empare de son esprit et repousse le voile de son karman endommagé. Oxyde note d’ailleurs que la roue karmique ne s’est pas fait la malle en dépit de la fin du monde, loin de là. Il retrouve aussi la présence familière de Lucifer, sa lumière noire. Le mot Ange – son propre putain de prénom – qui flotte comme un nuage sombre près de lui. Il s’en désintéresse et poursuit, déclame les japa d’une prière.

Auguste la lui a offerte une fois son apprentissage terminé, un cadeau censé l’aider à trouver des réponses, à atteindre un autre état de conscience. Oxyde avait consenti à lui parler d’Élias et de Dossou parce qu’après toutes ces années à s’occuper de lui, le vieux prêtre ignorait encore beaucoup de choses au sujet de son apprenti, et ce dernier s’en voulait de lui mentir. Auguste, lui, s’en voulait de ne pas lui avoir donné un enseignement semblable à celui d’Élias qui a tout appris d’instinct, devenant plus proche de Dossou qu’Oxyde ne le serait jamais. Élias est un véritable vodounsi alors que lui, en réalité, il ne vaut pas mieux qu’un curé, le dépositaire d’un pouvoir qui ne lui appartiendrait jamais pleinement. Ce qui est faux, bien entendu, mais l’effet est le même.

La présence de Francesca s’estompe, tout comme la chambre autour de lui. Il entre dans cet état de demi-conscience qu’il hait par-dessus tout, qui lui fait perdre le contrôle, mais dans le mauvais sens ; le contraire de l’euphorie ressentie lorsqu’il se trouve au cœur d’une foule humaine bien vivante. Attirer à lui les esprits le vide de ses forces. Il les appelle pourtant un par un dans un souffle et, pris d’un vertige, se force à se ressaisir.

Oxyde…

Les voix, enfin. Des milliers de voix différentes l’assaillent, lui emplissent la tête et risquent de faire exploser son crâne s’il ne les tient pas à distance. Elles parlent en même temps, s’adressent à lui dans toutes les langues, cherchent à s’imposer à tout prix.

Un vacarme intolérable. La pire des douleurs, qui pulse derrière ses yeux avec violence et manque de faire disjoncter son esprit. Un médecin pourrait craindre l’imminence d’un AVC s’il observait son cerveau.

Dans cet océan de spectres, un enchevêtrement de mains décharnées qui tentent de l’attirer parmi eux afin de l’y perdre, Oxyde entend plusieurs voix se détacher des autres. Des voix familières, qu’il n’identifie pas. Le Vieux prétendait qu’il s’agissait de ses ancêtres, de membres de sa famille. Mais il refusait qu’on lui pose des questions à ce sujet, ou à propos de ce que lui-même avait vécu.

Oxyde doit fournir un effort considérable pour comprendre ce qu’ils veulent lui révéler, pour percevoir un mot ou une phrase intelligible.

Sa tête lui tourne. Il doit se concentrer sur ces voix, il doit écouter ce qu’elles ont à lui dire…

Six cents jours…

L’aiguille.

pas Élias.

Ils…

Six cents…

Puis le silence se fait, et il entend avec clarté une voix plus forte que les autres. Elle se rapproche de celle de Dossou, mais avec un timbre infiniment plus étranger, et un ton bien plus dur :

Reste loin d’Élias.

Quand l’écho de cette mise en garde s’estompe, le silence qui suit dure une seconde.

Une seconde, presque une éternité.

Les voix reprennent le dessus et submergent Oxyde comme une vague géante, l’entraînant dans les profondeurs sans qu’il puisse avoir d’autres choix que de s’y noyer.

— Woaw, c’est costaud ton truc, lâche Francesca.

Sa voix le fait émerger. Il se réveille à moitié affalé par terre, le nez dans la moquette. La migraine qui s’est emparée de sa tête pourrait presque lui donner envie de passer par la fenêtre tellement elle cogne. Il rétorque :

— Tu comprends maintenant pourquoi j’évite de faire ça.

La transe lui a paru durer des heures alors qu’en réalité, il a dû rester dans les vapes une ou deux minutes. Déjà trop pour effrayer ceux qui se trouvent aux alentours. La première fois, Auguste le surveillait et était prêt à sauter sur son téléphone pour appeler les urgences.

— Alors, ça donne quoi ?

Le message laissé par les voix se révèle on ne peut plus clair : ne pas rejoindre Élias à Paris, se planquer pendant six cents jours, attendre. Jouer les morts, se faire oublier des anges et du reste du monde, sous peine de… de quoi, d’ailleurs ? Qu’on le bute ? Un programme formidable.

— Oxyde ? insiste Francesca, avec inquiétude cette fois.

— Je dois me mettre sur la touche.

Il se lève, jette un œil à son poignet et en nettoie le sang qui sèche déjà. Le rituel a eu le mérite de faire un peu de réparation de karman, mais cela lui remet aussi les idées en place. Il ne pourra plus avoir le loisir de gambader dans la pampa.

Francesca fait remarquer :

— Tu vas devoir te trouver un endroit où te cacher, alors.

— Je ne suis pas certain que me planquer suffise car ils me retrouveront. Ce sont des anges, et je te rappelle que ce foutu Ordre des néphilistes les seconde. Ils sont renseignés. Ils savent où j’habite, où vivent mes amis… si toutefois ces derniers sont encore en vie, ce dont je doute fort. Je suis tout seul, maintenant.

— Je suis là, moi.

— Oui, et ton aide me sera plus que précieuse. Surtout qu’ils ignorent que tu… que tu m’accompagnes.

La perspective de passer ces six cents jours à jouer les ninjas le gonfle par avance. Surtout s’il ne peut ni assister Élias, ni reprendre sa chasse à l’ange, alors qu’il ressent toujours l’influence de Lucifer, et l’envie de lui demander des comptes à propos de son prénom. Et Francesca…

Par moment, elle perd de sa substance, comme si elle ne parvenait pas à s’ancrer totalement parmi les vivants. Elle en devient transparente. Peut-être qu’elle perdra le sens des réalités avant le jour de la fin. Peut-être qu’elle oubliera qu’elle est morte, qu’elle s’imaginera vivre encore… Elle pourrait partir, aussi. Qui sait ce qu’il advient des esprits maintenant que le monde s’effondre sur lui-même ?

Et s’ils ne passaient plus ? Et s’ils disparaissaient pour de vrai, sans possibilité de renaître à nouveau ? La lumière venue du ciel a tout détruit ou presque sur son passage. Et a fichu de sacrés coups de pied dans l’ordre des choses, dans l’équilibre des âmes.

— Tu es encore en train de te prendre la tête, fait Francesca.

Elle se plante devant lui, lève la main. Oxyde l’imite, mais leurs mains ne peuvent se toucher.

Et il ne ressent rien. Juste une absence indicible, sur le point de consumer ses derniers sursauts d’espoir.

— Un pas après l’autre, poursuit la Magicienne. La seule chose que tu as à penser, c’est décider au jour le jour ou presque. C’est tout. Le reste n’a pas d’importance. Les esprits n’ont pas d’importance, et moi non plus.

Comme Oxyde s’apprête à répliquer, elle hausse le ton :

— Je sais ce que tu vas dire, et je te réponds tout de suite : je n’ai pas plus d’importance que ces esprits, parce que je ne compte plus dans l’équation. Si je deviens un boulet pour toi, je partirai, et tu ne pourras pas me l’interdire.

— Et toi, tu ne pourras pas m’empêcher de te rejoindre si tu t’en vas.

— Arrête, Oxyde.

Il lève les yeux au ciel, mais n’a pas le temps d’ajouter quoi que ce soit : il perçoit une présence dans les parages, du genre truc à plumes. Reste à espérer que l’ange ne fera que passer.

En attendant, il ne peut pas se permettre de s’éterniser dans cet hôtel. Le relatif sentiment de sécurité qu’il éprouvait ici ne durera qu’un moment. Quoi faire, alors ? Rejoindre Rennes, qui se situe à plusieurs centaines de bornes ? Le trajet ne sera pas de tout repos, sans compter que les néphilistes s’attendent sûrement à le coincer là-bas. Il prend de gros risques.

Mais revoir sa ville de ses propres yeux vaut le coup, surtout s’il trouve un endroit où s’y cacher.

— On part, alors ? demande Francesca.

Ses yeux sombres ne se sont pas adoucis : Oxyde sait parfaitement qu’elle cherche à saisir ce qui lui passe par la tête à ce moment précis. Et pas moyen de lui laisser miroiter ses doutes, et la trouille terrible qui menace de le submerger chaque seconde. Si Francesca décide de s’en aller, si elle fait le choix de passer et de quitter leur monde, il ne fera pas long feu.

— On rentre à la maison, répond-il tout en rassemblant ses affaires. Ensuite… Je ne sais pas. Je dois aussi prévenir Élias. Et je compte sur toi pour m’aider en chemin.

Francesca acquiesce d’un signe de la tête. Elle renonce pour l’heure à lui faire cracher le morceau, mais reviendra à la charge plus tard.

Ils mettent les voiles une fois l’ange disparu du paysage. Le comportement erratique de la bestiole étonne Oxyde : elle arpente la route sans trop savoir où aller, comme si elle était bourrée. Il finit par comprendre ce qui cloche après cinq minutes d’intense concentration sur son aura : ces abrutis se mangent la réalité dans la figure sans y avoir été préparés. Ils ne parviennent pas encore à l’appréhender, déboussolés par leur passage entre ciel et terre, et par la certitude qu’ils ne remontreront plus jamais.

Quand ils parviendront à maîtriser cette douleur, quand ils se feront à leur tangibilité toute neuve, ils n’en seront que plus dangereux. Quelque chose souffle à Oxyde que cela se produira plus vite que prévu.

Il découvre ce monde nouveau au fil des jours. Des jours interminables durant lesquels il marche sans s’arrêter, sauf pour passer la nuit dans une voiture abandonnée ou une maison quelconque.

Un monde détruit dans sa totalité ou presque, jonché de ruines, couvert de poussière, envahi par le silence. Et la cendre…

Oxyde comprend très vite qu’il s’agit des vestiges de ceux que la lumière a brûlés. Voilà pourquoi il ne voit de cadavres nulle part.

Il lui arrive d’avancer durant des heures sans croiser âme qui vive, et de devoir ensuite se frayer un chemin parmi les hordes de survivants à la recherche d’un abri. Les visages sont effrayés, sales et tristes. La colère submerge certains d’entre eux, il en ressent la combativité, l’envie de vivre. Il se joint alors à eux le temps de recharger ses batteries : il passe dans la foule sans se faire remarquer, frôle leurs âmes et absorbe tout ce qui vient à sa portée. Un shoot de vie afin de compenser sa petite conversation avec les morts. Il faut dire que parler aux voix l’a littéralement vidé de ses forces. Retrouver la proximité des vivants lui met du baume au cœur.

Il finit par s’y habituer, à la fin du monde, à croire qu’il était fait pour ça. Un vrai voyageur post-apocalyptique. Cette idée amuse Francesca qui, elle, reprend vie à ses côtés. Si on peut dire. Il en oublie qu’elle n’est plus qu’un fantôme, il nie tout en bloc, s’attendant d’avance à en souffrir lorsqu’il se prendra le retour de karman dans la figure.

Quitte à vivre à la marge du monde, autant le faire jusqu’au bout, et occulter la réalité.

Il parvient enfin à rejoindre la Bretagne après une semaine de marche et y entre comme on entre dans un autre pays – les indépendantistes survivants s’en sont donné à cœur joie, à coups de pancartes et de frontières que plus personne ne garde.

À une vingtaine de kilomètres de Rennes, il croise deux mecs. Il ne se méfie pas tout de suite, tout entier plongé dans ses réflexions, mais lorsqu’il aperçoit ces types, il réalise trop vite qu’il ne va pas passer un quart d’heure de folie.

Trop tard, ils l’ont repéré. Il fait mine de poursuivre sa route sans se démonter, la tête baissée.

Mais alors que les deux voyageurs s’apprêtent à le croiser, quelque chose le pousse à lever les yeux. Ces deux-là ont l’air de se croire dans Mad Max version curé, avec col blanc et grande croix de bois autour du cou. Des néphilistes…

Ils ralentissent. Puis s’arrêtent.

L’un d’eux se plante face à Oxyde, le toise de haut en bas.

Merde, ils l’ont reconnu. Ils le cherchent, même, sans doute. Réfléchissant à toute vitesse, Oxyde se demande comment il va réussir à s’échapper de là : les deux hommes, s’ils portent des croix, ne ressemblent en rien à des prêtres. Leurs fringues sombres sont poussiéreuses et maculées de sang, tous les deux en ont les mains couvertes, et chacun porte un couteau à la lame impressionnante. Depuis quand les curés bossent-ils avec des pillards post-apocalyptiques ?

— Eh bien, en voilà une surprise, lâche le premier type. Carat. Le plus grand clairvoyant du monde se balade tout seul.

Oxyde hausse un sourcil ; il ne s’attendait pas à être la star du moment. Heureusement que ces cons ne connaissent pas l’existence d’Élias…

Il leur répond :

— Écoutez, les gars, j’adorerais discuter avec vous mais je n’ai pas que ça à faire non plus.

— Ne bouge pas.

Le ton devient glacial. Oxyde se fige en le voyant se mettre en travers de son chemin.

— Ça a changé, l’Église, lâche-t-il.

L’un des deux néphilistes rit, tandis que son pote rétorque :

— Notre mission consiste à accomplir la volonté du Seigneur. Surtout maintenant qu’Il est sur le point de revenir parmi nous.

OK, correction : l’un des deux est un pillard, l’autre est véritablement un prêtre. Ce qui ne le rassure pas pour autant. Il imagine déjà le tableau : l’Ordre des néphilistes et leurs sbires s’occupant des miettes laissées par les emplumés.

— Et vous serez pardonnés une fois arrivés là-haut, c’est ça ? demande-t-il. « Dieu reconnaîtra les siens » ? Les anges ont promis quoi, à celui qui rapportera ma tête ?

— Ils n’ont rien promis. En tant que néphilistes, nous devons éliminer les menaces éventuelles. Et toi, tu en fais partie.

— Génial. C’est trop d’honneur.

Oxyde sent l’air vibrer autour de lui, se tordre sous la vague noire qui entoure son esprit. Son karman s’impatiente, se réjouit presque de la suite des événements.

Et lui aussi. Pour une fois, personne ne viendra lui faire des reproches.

Il s’empare de son pistolet au moment où les deux se précipitent sur lui. Trop lents. Il tire une fois, en plein dans l’épaule du prêtre. Ce dernier s’immobilise, hébété, et Oxyde lui balance un coup de pied en pleine figure. Il s’effondre comme une masse. KO.

L’autre gars n’a pas le temps de voir son collègue affalé sur le bitume qu’Oxyde le chope à la gorge et le soulève quelques centimètres au-dessus du sol. La surprise et la peur lui font lâcher son couteau. Il a beau s’être changé en soldat de Dieu à la recherche de survivants à massacrer, il n’est pas à la hauteur ; Oxyde pourrait briser ce pauvre type.

Ce que son karman le pousse à faire, décuplant ses forces. Ce qu’il crève d’envie de faire.

Il serre si fort sa prise que le visage de l’homme devient rouge, ses yeux se révulsent. Oxyde entend presque son âme ruer dans sa tête et tenter de s’en échapper.

Puis il le relâche, le laisse s’écrouler au sol. Roulé en boule, le type tousse et essaie de reprendre son souffle.

Un concert de murmures résonne maintenant dans l’esprit d’Oxyde, sans qu’il cherche à l’arrêter. Parmi les voix, il distingue celle de Lucifer ; il ne lui avait jamais parlé aussi fort. Il va lui montrer ce qu’il sait faire.

Le prêtre gît à ses pieds, toujours dans les vapes. En silence, Oxyde s’empare de son couteau, le soupèse.

Murmures, chuchotements. C’est tout juste s’il entend Élias lui crier de renoncer, alors qu’il ne l’avait pas entendu depuis des jours.

Arrête ça, Oxyde. Tu vaux mieux que ces deux cons.

C’est tellement plus facile de céder aux ombres qu’il se demande pourquoi il a voulu y résister toutes ces années.

Sans plus réfléchir, Oxyde abat le couteau, l’enfonce dans le ventre du prêtre. La lame heurte le bitume en dessous. Le type convulse puis se fige, mort, les yeux à peine ouverts.

Ensuite, Oxyde s’approche de l’autre mec. Sans lui laisser le temps de réagir, il lève son arme et lui tire une balle dans la tête.

La sienne de tête tangue sous le choc. Vertige. Il vacille à son tour et doit s’asseoir quelques minutes afin de se reprendre.

Le noir s’empare de sa vision, comme si le voile sombre s’était opacifié. La cécité ne durera pas ; ce n’est pas la première fois que cela lui arrive. Les ténèbres l’entourent toujours plus chaque jour, lui volent la lumière. Une punition que lui inflige l’univers.

Quand le vertige cesse, lui rendant la vue dans le même temps, il se relève et récupère les couteaux des deux hommes. Puis il reprend la route sans se retourner. Les voix se sont tues, mais il n’entend que plus fort le silence de mort qui suit la tempête. Le néant. La réprobation informulée d’Élias, aussi, qui a tout vu sans pouvoir l’arrêter. Il ne peut que contempler le résultat, la longue fracture sur l’âme de son jumeau. Oxyde n’éprouve pas le moindre remords d’avoir réglé leurs comptes à ces deux types : ils ont payé pour les autres, pour ceux qui ont tué Francesca. Il aurait dû s’occuper des néphilistes depuis bien longtemps.

— Ça n’aurait rien changé.

Élias sort enfin de son mutisme. Le ton dans sa voix est plein de reproches, mais Oxyde n’y prête pas attention. Il se fiche de ses sermons.

— Tu n’iras pas loin si tu butes tout ce qui bouge. C’est le meilleur moyen pour que Lucifer te retrouve. Sérieux, si tu comptais arriver vivant au bout des six cents prochains jours, je ne suis pas certain que ce soit la solution. Oxyde ? Tu m’entends, merde ?

L’intéressé se tait quelques minutes, puis dit tout haut :

— Écoute, Élias, tes leçons tu peux te les garder.

— Tu ne ressusciteras pas Francesca.

— Ferme-la.

Il poursuit sa route tout en ayant la sensation qu’Élias se trouve à côté de lui, que sa présence rassurante le protège comme lorsqu’ils étaient enfants. Élias n’a jamais eu à prendre soin de son karman, n’étant pas la victime de cette malédiction étrange dont personne ne connaît la provenance. Dossou disait que posséder de grands pouvoirs nécessitait des garde-fous et quelquefois, ces limites prennent la forme d’un karman fragile prêt à sombrer à tout moment. C’est bien sa veine.

Pourtant, alors que son esprit bourdonne toujours d’avoir infligé la douleur et la mort, Oxyde réalise qu’il s’en contrefout. Aller jusqu’au bout, atteindre la fin du compte à rebours, tout tenter pour rester debout, pour repousser l’échéance, soigner cette roue karmique fêlée… Après tout, peut-être que le monde ne le mérite pas. Peut-être qu’il devrait décider de dire stop, démerdez-vous, trouvez la solution tous seuls.

Mais forcément, l’unique raison qui l’empêche d’aller se dénicher un coin de paradis quelque part et profiter tranquille du spectacle de fin des Temps, c’est Élias. Ce sera toujours Élias. Parce qu’il doit vivre.

— Ah, merci bien.

Oxyde l’entend rire, et l’imite en se disant qu’il serait bien inspiré de ne croiser personne, histoire qu’on ne le surprenne pas à rigoler tout seul comme un idiot.

Le soir venu, il squatte la remorque d’un semi échoué sur l’autoroute. Dissimulé dans l’ombre du camion, il en profite afin de parler avec Élias. La discussion ne dure pas longtemps, mais assez pour qu’il puisse se faire une idée de ce que son jumeau vit en ce moment : il s’apprête à quitter la capitale avec tout un groupe de survivants, plusieurs dizaines de personnes prêtes à le suivre à la recherche d’un abri.

Quelque chose a vraiment changé en Élias. Oxyde perçoit toujours la colère qui couve au fond, des braises sur le point de se transformer en incendie. Une vibration différente.

Mais d’où ça lui vient ? Il lui paraît plus exalté, prêt à en découdre et à sauver le monde. L’idée le fait sourire, surtout quand Élias lui raconte ce que lui et ses compagnons ont prévu pour la suite du voyage :

— J’ai rencontré un ingénieur dans les énergies renouvelables. Ce monsieur prétend qu’on peut rétablir l’électricité où qu’on aille. Je ne sais pas où, mais je fais suffisamment confiance aux voix pour qu’elles trouvent un lieu qui convienne.

— Tu parles encore aux voix ?

— Elles ne sont jamais parties. Au contraire, elles sont plus présentes, plus… fortes. Comme galvanisées par la lumière. Je leur ai demandé de m’indiquer un endroit, une ville, un quartier, n’importe quoi afin de nous y mettre à l’abri. Une dizaine de gamins voyagent avec nous… Je voudrais leur offrir un refuge dans lequel ils pourront passer le reste de leur vie sans se soucier de quoi que ce soit, avant… tu sais.

— Ouais, pas bête.

Oxyde refait le calcul dans sa tête. Un an et huit mois. Une putain d’année et un peu plus d’une putain de demi-année. L’angoisse.

— Pas long, hein.

— Tu l’as dit. Tu penses que… que tout est joué ? Qu’il ne reste plus qu’à attendre et regarder ?

— Non. Dossou a un plan, j’en suis certain. Déjà, à l’époque, quand il est apparu après la disparition de Francesca, j’étais sûr qu’il savait ce qui se produirait. Et je crois bien que nous sommes ici pour ça.

— Ça ne m’étonnerait pas non plus. Mais il serait temps que le Vieux se grouille de nous l’expliquer.

Il garde le silence un moment, profitant de la présence d’Élias dans sa tête. Cette présence qui fait qu’il a toujours l’impression d’être chez lui, et ce peu importe où il se situe. Le monde peut bien sombrer, finalement…

Puis il reprend :

— J’ai retrouvé Francesca. Ou plutôt, c’est elle qui m’a trouvé. Même si, pour l’instant, elle se balade je ne sais où.

Silence du côté d’Élias, d’abord.

— Fais gaffe.

— Oui, je sais.

— Non, tu ne sais pas. Les esprits souffrent d’être coincés parmi les vivants, au point d’oublier qui ils sont. Tu déconnes, Oxyde. Tu ne veux pas infliger ça à Francesca.

— Tu n’imagines pas à quel point ça me prend la tête. Mais elle souhaite m’accompagner jusqu’à la fin.

— Et tu vas la laisser faire.

— Eh bien, oui.

Oxyde soupire, puis il entend un bruit dehors. Il jette un coup d’œil sur la route.

Personne. Le soir tombant et l’obscurité le rendent nerveux.

— Francesca veut m’aider à tout prix, poursuit-il. Parce que les anges nous cherchent, toi et moi. Si je te rejoins, je nous mets en danger tous les deux. Je vais donc attendre le dernier jour pour… je n’en sais rien, d’ailleurs. Je vais me planquer et patienter.

Élias ne répond pas, mais Oxyde devine qu’il réfléchit à toute vitesse. Puis il dit, déçu :

— Tu ne viens pas à Paris, alors.

— Non, et il est possible que nous ne nous revoyions pas avant la fin. Peut-être que nous ne nous reverrons plus jamais, en fait, même après. Surtout si Dossou joue au con et qu’il ne nous dégotte pas de sortie de secours.

Voilà. Il l’a dit. L’idée de ne plus jamais revoir celui qu’il considère comme une partie de lui-même le terrifie. Et il sait qu’Élias n’en mène pas large non plus. Si seulement il pouvait mettre la main sur Dossou et lui coller son poing dans la figure…

— Ouais, moi aussi j’aimerais bien cogner le Vieux. Merde, Oxyde, tu crois vraiment que tu dois faire ça ?

— J’ai demandé aux voix. Et c’était leur réponse.

— Toi, tu as demandé aux voix ?

Le ton incrédule d’Élias manque de le faire éclater de rire.

— Comme quoi, tout arrive. Rien de tel que l’Apocalypse pour changer d’avis.

— Et tu vas où pour l’instant ?

— À Rennes. Je déciderai ensuite.

— Fais attention, alors. Donne-moi signe de vie de temps en temps.

— Toi aussi.

Silence, encore. Bien trop lourd. Définitif. Élias est parti s’occuper de ses troupes, bien qu’Oxyde sente chez lui moins de motivation qu’au début de leur conversation.

Élias a trouvé un but, un but qui le mènera loin. Lui qui ne se préoccupait que de sa petite personne… Un parfait égoïste, qui s’entendait à merveille avec Côme. Oxyde aurait tant voulu le suivre, partir avec lui à la recherche de sa terre promise en attendant la fin du monde… Oui, l’idée de passer les prochains mois tout seul à parler avec un esprit et à se planquer des anges, elle le déprime franchement.

Il se remet en route le lendemain au matin. Après de longues heures de marche sous un soleil à la lumière déclinante, il aperçoit la forme d’une agglomération au loin.

Rennes est en vue.

Découvrir que la ville est encore intacte ne devrait pas l’étonner : après tout, il a choisi de vivre ici il y a des années pour l’aura de puissance qu’elle dégage, et les méridiens qui la parcourent. Rien d’étrange, alors, que la lumière divine l’ait épargnée. Il reste surpris malgré tout de voir ses bâtiments toujours debout, ses rues désertes comme un simple dimanche d’été. Rien n’a vraiment changé, si l’on excepte la cendre et les voitures carambolées.

Il arrive enfin devant son immeuble, dans lequel il grimpe en quatrième vitesse afin de s’y réfugier au plus vite. Le bruit de ses pas résonne dans les escaliers plongés dans le noir. Il ne ressent aucune présence vivante dans la résidence : ses voisins sont soit morts, soit partis.

Son appartement n’a pas bougé, lui non plus. À part l’électricité coupée, tout est resté identique, à sa place. Mais une fois à l’intérieur, il réalise qu’il ne se sent plus chez lui. L’atmosphère est différente, froide et pesante, elle le fait presque regretter d’être venu jusqu’ici. Cet endroit lui est étranger depuis la mort de Francesca.

Après avoir fait le tour du logement, Oxyde s’occupe de barricader l’appartement de la même façon que dans sa chambre d’hôtel quelques jours plus tôt. Des anges errent dans la ville à la recherche de mortels à achever, il distingue leurs auras à des kilomètres à la ronde. Ils s’attendaient peut-être à ce qu’il revienne… et comme un con, c’est ce qu’il a fait, en toute connaissance de cause. Il ne se donne pas le temps de souffler, alors : il lui faut renforcer les sortilèges posés sur l’appartement, raviver les inscriptions sur les murs et les montants de porte. Ici, il demeurera invisible, mais seulement un moment. Toute magie a ses limites.

Une fois ce boulot terminé, une terrible fatigue s’écroule sur ses épaules. La nuit tombe peu à peu, il le devine à travers les volets fermés. Il n’a aucune envie de passer les prochaines heures planqué dans ses ténèbres ; il voudrait se trouver aux côtés d’Élias, marcher avec lui, chercher avec lui le refuge qu’il espère tant découvrir.

En traversant le couloir, Oxyde s’arrête devant son ancienne chambre, le cœur serré. Puis il ouvre la porte, mais sans entrer.

Il n’y a pas remis les pieds depuis la mort de Francesca. Depuis qu’il a repeint les murs avec Élias, dans une vaine tentative d’effacer les prophéties qui la déchiraient. En pure perte, puisque l’Apocalypse les menace malgré tout… Aujourd’hui, il réalise qu’il voulait faire disparaître Francesca et son souvenir, les rayer de sa vie, croyant que cela atténuerait la douleur de l’avoir perdue. Il se demande bien comment il a pu imaginer une chose pareille.

Il entre après de longues minutes à hésiter. Posant la main sur le mur, il perçoit les secrets cachés en dessous, les quelques échos absorbés par le béton. Les heures passées à contempler cette toile interminable, la frustration de ne pas parvenir à la décrypter. La peur qui les étreignait.

Comme par magie, peut-être invoquée par ces souvenirs, Francesca apparaît, assise sur le lit. Elle observe la pièce avec curiosité, comme si elle la découvrait pour la première fois.

— C’est drôle, murmure-t-elle. Je n’arrive pas à me rappeler si je suis revenue ici. C’est toi qui as repeint ?

— Avec Élias, oui.

Oxyde s’assied à son tour, à même le sol, épuisé et soulagé de la revoir enfin.

— Tu devrais dormir, dit-elle. Tu es rentré à la maison…

— Je ne peux plus considérer cet appartement comme chez moi. Plus maintenant en tout cas. En fait, je ne sais pas si un tel endroit existe encore.

— Parce que je ne suis plus là ?

Il hoche la tête sans rien ajouter. Il se rappelle pourquoi il ne voulait plus entrer dans cette pièce ; cela ne rend que plus insupportable l’absence de Francesca. Il se souvient soudain qu’il avait des milliers de questions à lui poser.

— Pourquoi es-tu partie sans Élias ce soir-là ? lui demande Oxyde. Je sais que ne plus pouvoir sortir seule te pesait, mais… les anges étaient nombreux à errer dans le coin, à cette époque.

— Élias n’est pas responsable de ce qui est arrivé. J’ai insisté, je ne voulais pas qu’il m’accompagne.

— Tu sais pourtant à quel point il culpabilise…

— C’est pour cette raison qu’il ne t’a jamais révélé pourquoi je suis sortie. Noël approchait, j’espérais te trouver un cadeau…

Oxyde ressent la culpabilité d’Élias chaque fois qu’ils évoquent Francesca. Une culpabilité qui ne s’est jamais estompée, qui n’a fait que grandir au fil des mois. Garder ce secret, porter ce poids, ça n’a pas dû l’aider.

— Quand je suis sortie, reprend Francesca, j’ai voulu me rendre dans le centre-ville. C’est en chemin qu’ils sont apparus et qu’il m’ont enlevée, mais… je ne me rappelle pas où ça s’est produit. J’ai très peu de souvenirs du rituel, si ça peut te rassurer : ils m’ont droguée, j’étais anesthésiée au point que je ne ressentais ni peur ni douleur. Je n’ai même pas eu conscience de ma propre mort.

Le soulagement se bataille avec la confusion. Tout ce qu’Oxyde avait imaginé – cette mort longue et pleine de souffrance, le supplice du rituel, le fait que Francesca ne veuille pas réapparaître ensuite – n’a pas eu lieu. Ce qui ne le console pas pour autant.

— Tu n’aurais pas dû tuer ces deux types, lui reproche-t-elle alors. Leur mort risque de te faire basculer.

— Ce n’est pas grave.

— Vraiment, Oxyde, tu veux quoi ? Dire merde à tout le monde et te mettre en boule dans un coin, attendre que ça passe ? Réveille-toi un peu, Élias a besoin de toi ! Et Lucifer, tu l’as oublié ? Il serait temps que tu te secoues. Je n’en reviens pas que tu aies décidé de rendre les armes alors que tu devais reprendre à Lucifer ce qu’il t’a volé. Depuis quand tu te laisses faire lorsque quelqu’un te roule ? Si tu n’as pas l’intention de te mesurer aux anges, pense au moins à ça.

Sa colère subite le surprend et le laisse sans voix quelques secondes. Puis il soupire. Oui, il est temps qu’il se bouge.

— Je suis fatigué, répond-il en toute mauvaise foi.

— Arrête, c’est ton karman qui est fatigué. Répare-le.

Un nouveau soupir. Comment pourrait-il le réparer ? Il ne compte pas vraiment s’amuser à se scarifier pour compenser ; les bodmods extrêmes, ce n’est pas trop son délire. Non, seule sa bonne vieille méthode fonctionnera, mais comment pourra-t-il bosser sans électricité ?

— Tu t’imagines déjà ce qui va se produire si tu t’en sors, reprend soudain Francesca. Si le monde subsiste après les six cents jours. Comme tu as confiance en Dossou malgré ce que tu prétends, tu penses qu’il connaît l’issue de la catastrophe. Tu es peut-être le seul, d’ailleurs, à croire que l’on peut avoir un avenir au-delà, et ça te fait peur parce que… dans cet avenir-là, je ne suis pas là. Et ça, tu n’as pas envie de l’affronter. Même les anges ne t’effraient pas autant.

Oxyde lâche un rire sans joie lorsqu’elle termine sa froide analyse. Francesca a mis le doigt sur quelque chose qu’il ne voulait pas voir. Il ne voulait pas y penser, pas une seule fois. Mais comme souvent, elle le force à se confronter à ce qui lui fait peur. Ça n’a jamais été vraiment son truc, le tact.

Il lui demande sans même la regarder :

— C’est si difficile d’admettre que je ne veux pas qu’on survive à l’Apocalypse ?

— Que veux-tu que je te dise ? Tu es l’un des seuls à pouvoir arrêter le Ciel, et tu décides de ne pas t’en préoccuper parce que tu as la trouille de faire ton deuil. C’est minable, formulé comme ça, tu ne trouves pas ?

Pas besoin de répondre. En effet, c’est minable.

— Je te l’ai dit quand je suis revenue, reprend-elle. Un pas après l’autre. Personne ne peut effacer son passé d’un coup de baguette magique. Préoccupe-toi des jours qui viennent, et c’est tout. Ensuite… tu décideras. Mais pas maintenant, il est encore trop tôt.

Étrangement, alors qu’il s’attendait à ne pas parvenir à s’assoupir, Oxyde a passé la nuit en dormant d’un sommeil sans rêves, si profond qu’un second cataclysme n’aurait sans doute pas pu le réveiller. Au matin, ses idées lui paraissaient plus claires ; parler de ses peurs avec la Magicienne lui a permis de faire le tri.

La grande question du jour est de savoir comment un tatoueur peut travailler alors que le courant est coupé. S’il veut réparer son karman comme Francesca l’a suggéré, il n’a pas d’autre choix que de le faire à sa façon… mais sans électricité, le boulot risque de lui prendre des plombes et l’Apocalypse les aura déjà anéantis avant qu’il finisse. Il lui faut donc un groupe électrogène.

Ce genre de bestiole se chasse en général dans les magasins de bricolage et pour ça, il doit pousser jusqu’à la zone commerciale la plus proche. À pied, sans voiture, et en évitant les anges qui tournent toujours dans le coin.

Facile.

Il y passe la journée, mais il réussit sans rencontrer de difficultés. Après avoir rapporté son butin chez lui, il prend ensuite la direction du centre-ville, et plus exactement à la boutique de Verne.

Une fois devant le commerce, il découvre de grandes croix noires et sinistres tracées à la bombe sur la devanture. Un message parfaitement clair laissé par les néphilistes à son attention : ils le surveillent. Il ne devrait pas trop traîner dans le coin s’il ne veut pas se retrouver nez à nez avec eux.

Oxyde ouvre le rideau de fer baissé. Au moins, il ne tombera pas sur le cadavre de Verne à l’intérieur, puisqu’il n’y travaillait pas au moment du Cataclysme. Voilà une chose à laquelle il n’avait pas songé ; il n’aurait pas trop apprécié de voix le corps pourrissant de son pote sans y être préparé.

Tout est resté en l’état en dépit de la poussière, le petit bureau est toujours autant en désordre. Les sortilèges déployés par Verne vibrent encore un peu et finiront très vite par s’éteindre, privés de l’énergie de leur propriétaire.

Une vague de nostalgie traverse Oxyde. Il aimait tellement cet endroit… Imprégné de la présence de Verne, il lui rappelle encore une fois ces quelques mois passés à l’abri de tout. Quand Francesca vivait encore, quand Élias les avait rejoints… Oxyde secoue la tête et se force à chasser ces souvenirs. Ce n’est pas le moment de se laisser aller à la tristesse. Ces temps-là sont finis, il doit passer à autre chose.

Sans plus tarder, il récupère le matos dont il a besoin, puis referme la grille de métal derrière lui. Après un instant d’hésitation, il décide de déposer un sortilège qui protégera la boutique de l’influence des sorciers du coin, qu’ils soient néphilistes ou non.

C’est chez lui, ici. Chez lui et Verne. Personne n’a le droit de s’emparer de ce lieu.

Sur le chemin du retour, il passe devant la station de métro la plus proche, et s’arrête face à l’escalier.

Étrange. Qu’y a-t-il là-dedans pour attirer son attention ? Oxyde regarde autour de lui, observe la gigantesque esplanade attenante, les rues désertes. Pas un chat. Pourtant, quelque chose l’appelle, là, sous terre. Rien de menaçant. Familier, au contraire.

Il descend les marches avec lenteur, s’attendant presque à voir des zombies débouler. Incroyable, cette idée fixe. Une fois en bas, il abandonne son sac et avance dans les coursives. Comme dans les rues, il n’y trouve aucun cadavre. À l’exception de l’absence de lumière et d’usagers, tout respire la normalité.

Puis il aperçoit une silhouette qui se découpe dans la pénombre, et la présence familière se fait sentir à nouveau.

Verne.

Oxyde reconnaît son ami quand il sort de l’ombre. Peut-être que son passage dans la boutique a réveillé son esprit, qui l’a alors appelé.

— Évidemment que tu es vivant, fait-il, et sa voix résonne dans tout l’édifice.

— Tu veux que je m’en excuse ?

Il sourit et pendant un instant, Oxyde a l’impression d’être revenu en arrière. Il faut vraiment qu’il arrête de se laisser aller à ces élans de nostalgie, car la sensation d’oppression qu’il avait réussi à réprimer le reprend. Ce néant terrible, douloureux… La détresse, le deuil qu’il ne parvient pas à faire, le vide manquent de l’étouffer. Le simple fait de voir le visage de Verne lui rappelle la mort de Francesca. Il ne doit pas se laisser entraîner là-dedans.

Il demande :

— Pourquoi le métro ?

— Peut-être parce que j’allais au boulot quand tout a explosé. Je ne me souviens plus. Tu fabriques quoi, ici ?

Oxyde entend soudain quelque chose de dur dans la voix de Verne, presque comme une accusation. Il l’a piégé, en fait. Il l’a attiré pour régler ses comptes. Il décide alors de ne pas se laisser impressionner :

— Tu me veux quoi, Jules ? Me faire des reproches ? C’est quoi ton problème ?

— Le problème, c’est que tu t’es barré sans prévenir personne en sachant très bien ce qui allait se passer.

Il faut deux ou trois secondes à Oxyde pour percuter. Il a du mal à croire ce qu’il entend.

— Attends, tu m’en veux parce que je suis parti ? s’exclame-t-il.

— Tu savais ce qui allait arriver. Tu t’es enfui avant le ciel ne nous tombe sur la tête, et tu ne m’as pas prévenu. Je t’ai dit que je pouvais t’aider, pourtant ! Moi aussi j’étais au courant, et maintenant, je suis coincé dans ce métro à la con et je…

— Tu te goures, l’interrompt Oxyde. Je n’avais aucune idée de ce qui allait arriver.

Et voilà, Verne a réussi à l’énerver.

— Tu sais très bien que j’ai foutu le camp parce que je ne supportais plus de vivre ici, poursuit-il. Merde, Jules, tu étais le premier à me dire de mettre les voiles, que je devenais dingue dans cette ville. Et puis, réfléchis deux minutes, Rennes est l’un des seuls endroits du pays à peu près intacts. Tu crois sérieusement que je serais parti, en sachant ça ? Non, je serais resté, et je t’aurais prévenu, et nous aurions tenu un siège chez moi ou n’importe où histoire de nous mettre à l’abri.

Comme Verne ne bronche pas, Oxyde finit par se taire, se sentant un peu ridicule de chercher à se justifier face à lui. La situation le rend dingue : causer avec l’esprit de son pote mort ne sert à rien et lui fait perdre son temps.

Pourtant, il s’obstine, et continue sans trop piger pourquoi il ne lâche pas l’affaire :

— J’ai toujours été le dernier à comprendre. Je ne savais pas quand l’Apocalypse se produirait alors que tout le monde m’a répété que j’étais le seul à pouvoir en connaître la date. Même les curés avec qui j’ai bossé il y a des années me l’ont dit : « à part toi, qui en serait capable ? » Putain, Jules, Francesca est morte pour cette même raison. Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Pardon ? Désolé de ne pas t’avoir prévenu ? Tu crois que je me sens comment de savoir que ma copine est morte en vain, que l’un de mes meilleurs amis n’a pas survécu ? Et j’ignore où se trouve Élias en plus de ça, et je ne peux pas le rejoindre. Tu veux que je te demande pardon malgré tout ?

Verne le fixe sans se démonter. Une nouvelle fois, Oxyde constate à quel point les esprits peuvent s’exalter après leur mort, révéler chacun de leurs mauvais côtés. Jules lui donne l’impression qu’il va se barrer en haussant les épaules et le laisser en plan avec ses doutes. Discuter avec un fantôme se rapproche souvent de la prise de tête. Quand il s’agit du fantôme de Verne… autant causer à un mur.

Il perd patience :

— Dis un truc, là.

— Ce n’est pas juste. Qui était au courant de ce qui allait se produire ? Toi, Élias, Francesca, et moi ? Et je ne peux plus t’aider.

— Tu devrais savoir depuis longtemps que rien n’est juste.

— Ouais, désolé. Peut-être que j’ai oublié qui tu étais.

— Et je suis quoi, tu peux me dire ? Vous, les sorciers, vous êtes toujours en train de me cirer les pompes avec la même certitude, celle que je vais sauver le monde ou je ne sais quoi. Arrête avec ça. J’aurais très bien pu crever dans ce métro à ta place.

Le silence qui suit le pèse. Oxyde n’a pas envie de se prendre la tête avec Verne alors qu’il est sur le point de s’en aller. Ce n’est pas comme ça qu’il doit partir, surtout qu’il a raison : lui aussi a fait partie des oracles qui ont prédit la fin du monde. Il aurait dû l’accompagner.

— Tu dois passer, lui dit Oxyde. Ne reste pas là.

— Oui, c’est ce que je vais faire. Il ne fait pas bon de traîner dans le coin quand on est mort.

— Tu vois, tu en sais plus que moi.

— Ah, tout arrive.

Il rit, et cela détend l’atmosphère en quelques secondes. Une fois redevenu sérieux, Verne met Oxyde en garde :

— Fais attention aux esprits, assure-toi qu’ils passent au plus vite. J’ai peur que nous restions piégés parmi les vivants d’ici peu.

— Va-t’en, vraiment. Ne t’attarde pas.

Verne acquiesce, puis se retourne et s’éloigne jusqu’au quai, se fond dans les ténèbres. Sa présence s’estompe. Mais pas l’inquiétude qu’il a transmise à Oxyde.

Au moins, Jules est passé. Il ne traînera pas dans ce monde en ruines.

Il fait demi-tour et récupère son sac, puis emprunte l’escalator en quatrième vitesse. Lorsqu’il émerge du métro, le soir est tombé depuis longtemps, la nuit s’est abattu la ville. Il se hâte alors de rentrer chez lui en veillant à ne pas faire de bruit.

Une fois à l’appartement, le silence qui l’entoure l’envahit, ajoute un nouveau poids à ses épaules.

Il est vraiment seul, cette fois. Difficile de s’y habituer, surtout quand le monde ne tourne plus rond.

— Tu n’es pas tout seul, fait valoir Francesca, presque vexée.

— Non, je sais.

Elle ne le quitte pas des yeux le temps qu’il récupère son matériel et installe le tout dans la cave. Le vacarme produit par le groupe électrogène pourrait le trahir, il n’a pas d’autre choix que se planquer sous terre.

Il fait mine de se concentrer sur son travail afin d’éviter les conversations sans fin, les reproches incessants qui ne mèneraient à rien. Francesca lui en veut. De son manque de foi, de son envie constante d’abandonner. Elle a raison, mais Oxyde n’a pas la moindre intention d’en parler pour le moment.

Elle est déçue, elle s’est toujours dit que si Oxyde avait été capable de tenir tête à Lucifer toutes ces années, il pourrait traverser n’importe qu’elle épreuve. Mais à cet instant précis, alors qu’il va devoir poursuivre son chemin sans personne pour l’accompagner, la solitude lui pèse bien trop. L’absence de Francesca se fait insupportable, une douleur sourde et terrifiante. Elle a raison : imaginer que les anges échouent leur œuvre de destruction lui fait peur. Il n’y a rien pour lui au-delà des six cents jours. Il n’y a que le vide.

— Arrête avec ça, murmure la Magicienne. Tu as encore beaucoup de choses à terminer. Tu dois retrouver Lucifer et exiger de te rendre ce qu’il t’a pris.

— Je ne vois pas comment je pourrai le repérer dans ce chaos. Qu’est-ce qui nous dit qu’il est étranger à l’Apocalypse, après tout ? Il l’a peut-être provoqué. On ne sait pas de quel côté il se tient.

— Tu crois qu’il ferait partie des néphilistes ?

Oxyde hausse les épaules sans répondre. Non, il ne croit pas Lucifer fasse partie de cette bande de tordus. Il pense, au contraire, qu’il a quelques comptes à réclamer au Ciel. Car même si beaucoup de rumeurs rapportées à son propos sont fausses, en premier lieu sa réputation d’incarnation du mal absolu, une chose est certaine : le Ciel a bien rejeté Lucifer. Il reste le premier des anges à avoir touché terre. Une bonne raison pour chercher à se venger du tort qu’on lui a fait – finalement, ça leur fait au moins un point commun.

— Je vais aller jusqu’au bout, dit Oxyde après un silence. Tu as raison, je dois continuer. La fin du monde n’est pas une excuse suffisante pour m’arrêter : Lucifer me rendra ce qui m’appartient. De gré ou de force. Et nous verrons ensuite.

Francesca acquiesce en souriant.

Une fois installé dans la cave, il se met au travail. Voilà des mois qu’il n’avait pas touché à ses aiguilles, des mois qu’il ne s’était pas fait mal à tenter de repousser Lucifer. Il n’a plus qu’à se former une armure, la graver profondément pour que le premier des déchus ne l’atteigne pas, pour qu’il puisse se glisser jusqu’à l’ange et le prendre par surprise. Francesca l’accompagne, et s’il ne ressent toujours pas sa présence près de lui, c’est son regard attentif qui l’aide à tenir le coup.

La nuit s’emplit du bourdonnement du dermographe, des milliers de mots en latin – prières, invocations, sortilèges – et de la brûlure de l’encre dont il se couvre.