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En savoir plus : Les bijoux de l’Onirographe

 

— Il y avait… il y avait une forêt. J’habitais à la lisière. De la fenêtre de ma chambre, je voyais les arbres, la frontière entre notre monde et le leur. La nuit, je les entendais chanter.
La voix de l’adolescent tremble un peu. Il trébuche sur les mots, les cherche longtemps, hésite avant de les prononcer. Parfois, Enys a le sentiment qu’il les regrette dès lors qu’ils franchissent ses lèvres, comme s’il lui confiait un secret trop lourd. C’est souvent le cas lorsque l’on vient la trouver pour lui offrir leurs souvenirs.
— Je ressens comme une… une crainte, une peur instinctive à l’encontre de cette forêt, poursuit Nahe. Mais je ne l’explique pas. En fait, je ne ressens que ça  : la peur, le respect, et ce vert irréel, la lumière dans les feuilles des arbres.
— Et rien en ce qui concerne ton village  ? Ta maison, ou ta famille  ?
Nahe sursaute, comme s’il ne s’attendait pas à ce qu’Enys lui réponde. La voix un peu rauque de la jeune femme s’élève dans l’échoppe déserte, dont elle a fermé la porte et les fenêtres pour permettre à son visiteur de s’exprimer sans se soucier d’être interrompu. Les étals, les étagères, les boîtes anciennes les entourent, témoins silencieux de ces fragments d’histoires qu’on vient lui narrer. Enys les recueille comme autant de précieux trésors et les enferme dans des pierres, transformées en bijoux étincelants à la lueur des lampes. Ainsi, elle collectionne ces rêves et ces souvenirs afin de les distribuer à qui de droit ensuite, pour que chacun et chacune puisse retrouver ces éclats enfuis de ce qu’ils étaient autrefois.
Un monde sans mémoire. Un monde morcelé, et avec lui, l’esprit de ses habitants. La mission d’Enys – et celle de ses compagnons – consiste à leur rendre cette mémoire perdue. Une tâche sans fin qu’elle ne pensait pas, au début, pouvoir accomplir avant sa mort, mais puisque le temps n’a plus cours, ici…
— Je ne me souviens que de la forêt, répond Nahe après un long silence. J’ai beau me creuser la tête, je ne vois que les arbres… tout juste une fenêtre, et une présence près de moi. Ma mère, sans doute, mais je n’en suis pas certain.
Enys lui sourit afin de le rassurer. Ce n’est pas si rare, bien au contraire… Les souvenirs recueillis sont toujours très parcellaires et ténus, fragiles tel du papier ancien  ; cela n’empêche pas leurs propriétaires de les regagner et de reconstruire, ainsi, l’édifice vacillant de leur vie d’autrefois.
Mais ce qui intéresse surtout la jeune femme… c’est la forêt dont Nahe fait mention. Une forêt mystérieuse et dangereuse, de laquelle on ne s’approche pas, même ceux qui vivaient à sa lisière. Elle les cherche, ces souvenirs, elle les cherche plus que tout, et les rassemble dans une boîte, dizaines de bijoux aux pierres vertes comme les feuilles.
— Et cette forêt, alors… demande-t-elle, le cœur battant. Te rappelles-tu son nom  ?
Pas d’hésitation, cette fois. Nahe secoue la tête.
— Non, je l’ai oublié.

 

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