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En savoir plus : Les bijoux de l’Onirographe

 

1585

Elle se savait recherchée depuis des années par les Chasseurs. Ces moines soldats, une congrégation secrète de l’Église, consacraient leur vie à la traque des Immortels  ; après une décennie d’entraînement et d’enseignements, ils partaient en chasse afin de repérer les vampires, qu’ils pistaient sans vergogne jusqu’à leur mettre la main dessus. Ce qui suivait dépendait des ordres donnés par le Saint-Père lui-même.
Enlèvement, ou exécution.
De ce fait, Éléonore Sinteval savait que son statut de Reine ne lui accorderait aucune clémence et qu’elle était condamnée à mort si les Chasseurs venaient à la capturer. Elle prenait alors toutes les précautions possibles afin d’éviter ce sort peu enviable, allant jusqu’à s’empêcher de voir son mari, le Roi Zéphirin, ou sa fille Jéromine. Elle refusait de les mettre en danger tous les deux.
Les Monarques immortels s’étaient presque tous éteints, et ceux qui subsistaient ne resteraient pas en vie longtemps. Dire que la lente disparition des Rois et des Reines était le fait de leurs semblables  ! Éléonore enrageait quand elle y songeait. Leurs propres ministres, inspirés – ou manipulés  ? – par l’Église, s’étaient attaqués à ceux qui dirigeaient la société du Cercle. Le peuple vampirique n’en sortirait pas grandi, si toutefois il parvenait à s’extirper de cette terrible situation… Depuis qu’elle savait que son nom était apposé sur la liste des Immortels à éliminer, Éléonore se cachait, trouvant refuge parmi les dissidents et les Archivistes qui, eux aussi, subissaient la débâcle initiée par l’Église.
Ce soir-là, elle avait rendez-vous dans une échoppe à Paris, un bouge sinistre perdu au fond d’une ruelle puante et humide qui n’effrayait pas la Reine. Elle espérait rencontrer un orfèvre qui lui avait promis de lui venir en aide.
Lorsqu’elle entra dans l’auberge, personne ne leva les yeux vers elle, chacun gardait la tête baissée sur son repas comme si la fatigue ou le poids du monde s’étaient écroulés sur leurs épaules. Éléonore se força à ne pas prendre garde à l’odeur de sang qui en émanait, elle faisait tout pour se tenir éloignée des mortels et éviter de s’en prendre à eux. Elle ne pouvait se permettre de laisser des cadavres exsangues derrière elle… mais une taverne comme celle-ci, pleine à craquer d’hommes et de femmes dans la force de l’âge pour la plupart, cela représentait une terrible tentation, au même prix qu’un grand danger.
L’artisan qu’elle venait rencontrer était attablé au fond de la salle  ; il était mortel lui aussi, mais habitué des Immortels. Petit, bien nourri et bien habillé, loin des ouvriers et des travailleurs épuisés et sales qui les entouraient tous les deux, il faisait plus déplacé dans le décor qu’Éléonore, dissimulée sous une ample capuche. Si elle l’avait retirée, son visage jeune et parfait, aussi beau que celui d’un ange, aurait alors attiré toute l’attention sur elle, ce qu’elle voulait éviter.
— Avez-vous ce que je vous ai commandé  ? demanda-t-elle à l’artisan sans préambule.
— Oui, Madame.
L’homme joignit le geste à la parole et déposa sur la table, devant lui, un petit paquet fait de tissu sombre qu’il déballa.
À l’intérieur se trouvait un collier, merveille de laiton et de cuivre. Le pendentif, lui, était réalisé autour d’une pierre en forme de marquise, dont le bout tranchant promettait une coupure nette et précise à quiconque s’en verrait frapper.
C’était ce qu’Éléonore était venue chercher  : un couteau dissimulé dans un bijou, indétectable, et surtout inoffensif pour elle. En tant que vampire, elle ne pouvait se permettre de choisir une arme avec trop de légèreté. L’argent consacré lui était nocif  ; les autres métaux tels que la fonte, l’étain ou le fer étaient trop facilement remplacés par de l’argent afin de piéger les Immortels.
La Reine s’empara du bijou, et l’observa quelques secondes à la lueur de la bougie. Il était magnifique, parfait tant dans son exécution que dans sa dangerosité. Il ne la sauvera sans doute pas du trépas promis par les Chasseurs, ceci dit. Elle en avait conscience… mais peut-être pourra-t-elle leur échapper quelques années de plus, le temps de revoir au moins une fois Zéphirin et Jéromine.
— Mon époux vous paiera le prix demandé, indiqua-t-elle en accrochant le collier autour de son cou.
— Je n’en doute pas. Faites attention à vous, Madame.
Elle le remercia puis écourta la rencontre, sachant que le temps passé dans cette taverne lui serait préjudiciable. Impossible d’écarter l’idée qu’un envoyé de l’Église ou du Cercle pourrait se dissimuler parmi les clients attablés. Alors, elle salua l’artisan, et quitta l’établissement au plus vite pour se cacher dans les ombres de la nuit.

 

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