Je suis architecte et j’ai pas le choix

Ceci est la version longue d’un post sur Intagram.

En ce moment ça parle beaucoup des jardiniers et des architectes sur les réseaux sociaux tenus par des écrivains. Il paraît que les deux catégories s’opposent, que certains pensent que l’une de ces catégories est meilleure que l’autre…

Pour rappel si vous ne saviez pas, et en schématisant : un écrivain jardinier écrit sans plan, au gré de son inspiration, un écrivain architecte conçoit son histoire de A à Z avant d’écrire. Tout est bien entendu plus compliqué que ça, et c’est aussi à nuancer car il y a beaucoup d’auteurs entre les deux, certains oscillent même entre ces deux manières de procéder en fonction de leur roman. Vous pourrez en apprendre plus en faisant une petite recherche sur le net, si le sujet vous intéresse :)

Et si on s’en foutait ?

L’écriture, c’est comme n’importe quel art : on se fiche de savoir comment c’est fait tant que le résultat est là, qu’il se tient et qu’il provoque quelque chose (remarquez que je ne dis pas ‘tant que le résultat est bon’). Je pense même que la rédaction d’un récit n’est pas le cœur de la discipline, mais bien la capacité de l’écrivain à remettre 100 fois son travail sur le métier pour le parfaire. Et là, c’est à chacun de trouver comment. On sait que les récits reposent sur des bases établies il y a longtemps (narration et dramaturgie sont étudiées, théorisées, décortiquées depuis des milliers d’années), mais il y a des centaines de manières différentes de procéder pour parvenir au résultat voulu, à savoir une histoire qui tient la route.

À partir de là, je ne vois pas en quoi c’est intéressant de savoir comment le livre qu’on est en train de lire a été écrit, à part quand on souhaite étudier la mécanique du livre en question. Cela relève de la popote interne, en gros, et ça ne regarde certainement pas un éditeur qui, lui, reçoit une œuvre achevée. Je n’y vois qu’une exception, le partage entre auteurs : nous sommes nombreux à montrer notre manière de procéder, les coulisses de nos romans, voire à détailler nos méthodes afin que les autres auteurs puissent s’en inspirer s’ils le souhaitent.

Aussi, il n’y a pas de méthode meilleure qu’une autre. Vous écrivez votre roman au fil de l’eau ? Tant mieux ! Le premier jet d’un roman n’est très certainement pas à garder, il sera travaillé et retravaillé. Pourquoi s’inquiéter, alors, de la manière dont on l’écrit ? Un plan établi à l’avance n’est pas un gage de qualité, tout comme un texte écrit à l’inspiration n’est pas plus créatif.

Et si on n’avait pas le choix ?

Je ne crois pas qu’on ait réellement le choix de notre manière de procéder, en réalité. Je vais prendre un exemple, celui de mon humble personne (après tout, vous vous trouvez sur mon blog).

Si vous me suivez depuis un moment, vous savez que je suis une architecte hardcore (ascendant chiante). Et pourquoi ? Parce que j’ai besoin de contrôle. C’est tout. Je bâtis mon histoire comme un tout cohérent, avec une seule ligne de conduite : le début découle de la fin. C’est le cas pour l’intrigue mais aussi pour chaque personnage, avec son package ‘désir-besoin-obstacle‘ (cf la méthode de John Truby). Et ça, je ne peux pas l’avoir en un seul bloc dans ma tête. Je n’arrive pas à avoir de vue d’ensemble, mon cerveau vrille et ça ne marche pas. Par exemple, je ne tiens pas d’agenda car j’ai besoin d’avoir tous les jours de l’année affichés en même temps (imaginez la taille de l’agenda, quoi).

Voilà pourquoi j’élabore un plan détaillé avant de me lancer, parce que j’ai besoin de baliser le chemin, de tenir la laisse de ma discipline et de mon imagination qui, elle, partirait dans tous les sens si je ne la retenais pas. C’est le seul moyen que j’ai trouvé pour écrire efficacement (et même écrire tout court). Si vous êtes curieux, je vous propose de lire le billet qui parle de ma manière de bâtir mes plans.

Alors oui, ça fait control freak. Oui, ça rassure. Mais parce que je suis comme ça dans la vraie vie : je ne fais que transposer ma manière de gérer mon quotidien dans mon travail.

Alors, non, je ne perds pas ma créativité. Oui, je sais où je vais, oui, je connais mon histoire dans les grandes lignes, parfois dans les moyennes lignes, mais ce n’est pas grave car tout reste à inventer, à raconter et à vivre. Mon plan n’est pas non plus gravé dans le marbre car il m’arrive d’en changer des étapes et des éléments importants en cours de route (sauf la fin, je ne reviens jamais dessus). J’ai toujours des surprises puisque je vis avec mes personnages et parfois, en effet, ils dévient un peu du chemin. J’apprends tout le temps quelque chose sur eux ou sur mon histoire parce que mon cerveau tourne en tâche de fond et réfléchit tout seul (en vrai, quand je suis plongée dans un roman, j’y pense TOUT LE TEMPS).

Non, ça ne me fait pas perdre du temps. Je travaille mon histoire dans ma tête pendant des mois, voire des années, en amont, je la note par petits bouts dans mes carnets. Le travail sur le plan complet me prend 2 semaines au pire ; c’est que dalle, 2 semaines, surtout quand la rédaction en elle-même me prend un mois (une autre contrainte qui va avec : je dois rédiger mon texte dans un minimum de temps, pour ne pas perdre ma motivation).

Au contraire, je gagne du temps car il est très rare que je doive réécrire un roman. Vu que sa mécanique est établie dès le départ, je peux passer tout de suite à l’étape de la correction. Ça n’empêche pas de devoir réécrire des passages, ou de les développer, ou de les supprimer, mais le texte se tient sans réécriture.

Deux exceptions :

  • Ce qui deviendra Passeurs & Clairvoyants, parce ces textes étaient prévus depuis longtemps et j’avais trop d’attente à leur sujet, sans compter que j’ai dû changer la temporalité (à la base, ils devaient se dérouler 15 ans après Tueurs d’anges) (et ça me fait penser que je dois absolument vous raconter ça un jour).
  • Night Travelers, parce que je voulais y raconter trop de choses, ce qui a rendu le texte foutraque, confus et mal équilibré. De plus, j’ai vécu une sorte de dissonance avec ce roman qui m’est très personnel : je n’arrivais pas à accepter que mon personnage principal ait une fin heureuse alors qu’il se pose les mêmes questions que moi (qui n’aurai pas de fin heureuse, dans le sens littéraire du texte). Il fallait que je grise un peu le tableau pour ne pas me sentir en décalage avec mon héros.

 

En conclusion : faites ce que vous pouvez *

Je pense que la plupart du temps (si ce n’est tout le temps), la méthode vient à nous, et pas l’inverse. Quand nous écrivons, nous cherchons ce qui nous va, nous tâtonnons, et lorsque nous tenons enfin NOTRE méthode, nous la gardons. Ça ne veut pas dire qu’on l’apprécie forcément : personnellement, j’aimerais être une jardinière. Ma méthode à moi est exigeante, elle nécessite de bosser vite pour ne pas perdre la flamme, elle est peu évidente à gérer au quotidien. Mais ce n’est pas possible d’en changer, tout simplement parce qu’elle correspond à mon tempérament (et à mes névroses, j’ai envie de dire).  Je n’ai pas le choix, je fais avec ce que j’ai, tout comme je n’ai pas eu le choix des armes pour raconter des histoires. Je n’ai pas choisir d’écrire, ce sont les mots qui m’ont choisie. Et écrire est déjà sacrément compliqué en soi, sans compter la promotion de son travail, son acceptation, sa validation… Pourquoi nous prendre la tête sur autre chose ?

 

* « Je fais ce que je peux » est ma devise personnelle.

1 commentaire pour “Je suis architecte et j’ai pas le choix”

  1. Le concept de jardinier/architecte m’a aidé à comprendre comment on pouvait écrire un récit et surtout, que tout était possible – de la même manière que les musiciens apprennent via le solfège ou via l’oreille, c’est un peu ce que chacun peut/sait faire. C’est rassurant et ça aide grandement à se projeter quand on commence, trouver des repères, s’identifier et se rassurer. Pour mieux créer chaque jour sa propre méthode. Et au passage, des articles comme celui-ci aident à découvrir de nouvelles ressources… je note de me renseigner sur John Truby 😉 Merci!

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