Good bye, Jean-Mi

Ce matin j’ai fini ma lecture de The Starless Sea et depuis je suis en PLS.

Vous savez peut-être que Le Cirque des Rêves, d’Erin Morgenstern (l’autrice de The Starless Sea, ou La Mer sans Étoiles quand il sera disponible en français), est mon roman préféré, à un tel point que j’en possède dix éditions différentes. Et bien sachez qu’aujourd’hui, The Starless Sea l’a détrôné. Si si. Oui, c’est incroyable. Et pourtant, je l’ai lu en anglais, ce qui fait que j’ai dû passer à côté d’un certain nombre de détails et de nuances, mais quand même. Bon, j’admets que j’étais objective à environ 2 %, mais je ne partais pas convaincue pour autant. C’est ce qui a rendu le voyage encore plus beau.

Mon billet n’aura rien d’une chronique du livre puisque je ne parlerai pas de son contenu. Ou alors, je vous dirai juste qu’il s’agit d’un roman qui parle d’histoires, de contes, avec un héros qui incarne le parfait Serdaigle (pour ça que je le kiffe autant) et un (des) univers de ouf dans le(s)quel(s) on plonge comme Alice dans le terrier. C’était magique et je n’avais pas spécialement envie de remonter. Mais surtout, il y a la construction du récit, la narration, la structure derrière le voile que je ne peux pas m’empêcher d’analyser, et c’est aussi pour cette raison que j’ai autant aimé ce roman.

Ce n’est pas de la technique, c’est autre chose. C’est la voix de l’écrivaine, son talent, si toutefois on y croit (son art, dirait un certain Adam Remington). C’est le truc qui, à mon avis, fait de la personne qui écrit un·e véritable conteur·se, au-delà d’être un·e écrivain·e. Nombre de romans que j’adore possèdent ce petit truc en plus, et c’est l’aspect que je cherche à travailler le plus dans mon propre travail, sans pour autant y parvenir (du moins pas comme je le voudrais). C’est ce qui me donne l’impression de me trouver face à un tas de pièces de puzzle au moment où j’ouvre le livre, formant l’image petit à petit mais n’en comprenant l’intégralité qu’au moment où je place les dernières pièces ; l’image apparaît claire et limpide, et ça me donne l’impression que le monde tourne dans le bon sens.

Bref. En refermant le bouquin, je me sens enchantée, transportée, un rien chamboulée, et remotivée. Je veux faire ça. Et si je n’y arrive pas, tant pis, je veux continuer à en lire. Je me sens comme une élève qui veut apprendre de son maître, qui écoute les leçons avec attention.

Et pas une seule fois mon syndrome de l’imposteur ne m’a fait chier.

Ça pourrait, pourtant. Jean-Mi pourrait venir toquer à la porte et dire : ‘hey, t’as vu, ça tu n’arriveras jamais à le faire’. En vrai, mon syndrome de l’imposteur vient rarement quand je lis un bouquin. Il vient quand je parle avec d’autres auteur·ices, quand je les lis/écoute parler de leur travail, quand je vois leur succès, quand je constate que mon travail auto-édité n’est pas visible ou qu’il intéresse peu de gens, surtout mes pairs.

En fait, le syndrome de l’imposteur n’existe qu’à cause des autres. De manière inconsciente, hein. Je ne dis pas que c’est volontaire de leur part, mais notre société 1) ne valorise pas le travail créatif, 2) se base sur la valorisation/la validation de nos semblables, et 3) se base surtout sur la compétition. Et je ne parle pas seulement du livre et de l’écriture, bien que ce secteur soit particulièrement concurrentiel (tout le monde veut écrire et publier +  il n’y a pas assez de place = tout le monde est en compétition avec tout le monde).

En vrai, si je supprime ‘les autres’, il n’y a plus de syndrome de l’imposteur. Je ne me sens pas merdique quand je lis un roman qui m’apparaît comme un chef-d’œuvre en sachant très bien que je n’arriverai jamais de ma vie à atteindre la moitié du tiers de sa grandeur, non. Je me sens merdique parce que je ne me sens pas ‘validée’. Et parce que je ne me reconnais pas dans ce milieu.

Hier, il y a eu deux événements qui m’ont définitivement convaincue que je ne faisais pas partie de ce monde. Le premier, déjà, était la tribune d’une autrice qui se plaignait qu’on lui dise qu’elle a merdé quand elle a dépeint/écrit des situations qu’elle ne connaît pas car elle n’est pas concernée. Cela se produit souvent quand on reprend les combats des autres (sexisme, homophobie, transphobie, racisme, etc) sans faire attention si cela peut blesser ces autres ou non. Résultat, apparemment les auteur·ices s’autocensurent et c’est dangereux ma pauvre dame, l’extrême-droite faisait pareil de mon temps voyez-vous. Moi je ne me sens pas censurée, et je serais particulièrement honteuse d’avoir blessé mon lectorat parce que je n’aurais pas fait preuve d’un peu plus de respect, MAIS SOIT. Chacun·e sa priorité, j’ai envie de dire.

Le second était une énième shitstorm comme Twitter les gens qui parlent sur le net savent si bien les faire, au sujet d’auteur·ices qui donnent des conseils de manière péremptoire, et d’autres qui les refusent, d’autres qui critiquent, d’autres qui prennent la mouche parce que des auteur·ices confirmé·es leur donnent des conseils, d’autres qui ne savent s’exprimer qu’en mode passif-agressif (un cercle vous est réservé en Enfer), BREF. Ceux-là. J’en ai fait partie, j’en fais sans doute encore partie, mais quelle fatigue mes aïeux.

Je me suis rendu compte ces derniers mois que l’unique chose qui m’intéressait était de raconter des histoires, éventuellement les écrire, mais c’est tout. Peut-être même que je me fiche d’être lue aujourd’hui, et que ça n’a plus aucune importance qu’on me considère comme une écrivaine ou non (ce qui a toujours été le but recherché). Quant au succès et au talent… ça n’entre pas en ligne de compte puisque je n’ai ni l’un ni l’autre.

Et à partir de ça, j’ai réalisé que je n’entendais plus Jean-Mi. Mon syndrome de l’imposteur n’avait plus aucune raison de rester puisque j’étais résolue à demeurer seule face à mes histoires. La magie.

Je ne sais pas d’où sort cette crispation qui nous pousse à vouloir devenir un artiste (comme dirait l’autre) dans une société qui méprise les artistes et les créatifs. Pourquoi on se drape dans notre dignité quand on reçoit un avis critique ou un conseil de quelqu’un·e qui en sait un peu plus que nous parce qu’iel a de l’expérience. Je ne comprends pas non pourquoi, tout d’un coup, notre liberté d’expression prétendument en danger devrait primer sur le respect des autres. Tout ça, ça m’échappe, et ça me peine, et ça me met en colère, parce que je refuse désormais de faire partie de ces gens. Je refuse de prendre mon travail d’écriture aussi au sérieux qu’avant, je ne veux plus courir après quelque chose qui ne me correspond pas. Je ne me suis jamais sentie moins écrivaine qu’aujourd’hui. Et ça a permis de dégager Jean-Mi de ma vie.

Alors, oui, je ne serai jamais Erin Morgenstern. C’est pour ça que je l’aime autant : les livres que j’aime le plus sont les siens et sont ceux que j’aurais voulu écrire, elle se fiche des conventions (elle met 6 ans à écrire un roman et dit elle-même que son processus est complétement foutraque) et elle a la carrière que je rêvais d’avoir quand j’étais adolescente et que j’écrivais ma fanfic de Final Fantasy VIII dans un cahier avant même d’avoir Internet à la maison. The Starless Sea m’a permis de comprendre que ce sont les histoires qui sont les plus importantes, et qu’on n’est même pas obligé·e de les raconter avec des mots. Dans ta gueule, Jean-Mi.

1 commentaire pour “Good bye, Jean-Mi”

  1. Je suis étonnée que personne n’ait commenté ce puissant billet ! À chaque fois que je lis ton blog, cela me fait l’effet d’un poing au cœur, tant ta sincérité est déconcertante, et (hélas) devenue inhabituelle dans la blogosphère actuelle. Merci de nous emmener naviguer avec toi sur ce fleuve de l’incertitude…

    Concernant Jean-Mi, maintenant : le parallèle que tu fais entre le syndrome de l’imposteur et les autres m’interpelle. Je n’avais jamais envisagé le problème sous cet angle ; j’avais bien conscience que les autres étaient de potentiels perturbateurs de sérénité, mais pas que, si on les supprimait, le problème serait résolu pour de bon.

    En y réfléchissant ces derniers jours (car j’ai laissé ton billet décanter après ma lecture), j’ai réalisé que je me suis forgé une sorte d’« enfermement mental » pour survivre à ce syndrome jean-mifiant. Est-ce une bulle d’individualisme extrême, ou bien la preuve d’un égocentrisme crasse ? Quoi qu’il en soit, c’est la seule façon que j’ai trouvée d’avancer et de créer malgré mes doutes.

    Cela se traduit par exemple par une utilisation intensive de deux carnets dédiés à mes projets créatifs, et à mes objectifs/mon éthique. Quand je sens que je perds pied, que je me décourage vite, que je suis tentée d’édulcorer mon propos, hop, je relis tout ça de fond en comble, et cela m’aide à me reconnecter à mon impulsion initiale, et à me recentrer sur mes envies.

    Le truc dont souffre le plus ce que je crée, c’est quand je m’approprie trop les critiques de mon travail, comme si elles étaient forcément fondées. Au nom de quoi ? Prendre conscience de l’aberration de ce qu’ont pu dire certaines personnes à propos de ce que je fais a été un déclencheur précieux. Je ne sais plus qui disait que « les avis, c’est comme les trous du cul : tout le monde en a un », mais une fois que j’ai compris ça, j’ai commencé à me sentir plus légitime et à me poser moins de questions paralysantes, bizarrement.

    Pour le reste, j’essaie de m’auto-lâcher la grappe et d’accepter que mon « grand projet » à moi prenne du temps, et se construire une brique à la fois. Certes, ce que je vois autour de moi me file régulièrement des complexes (cela fait 20 ans que j’écris et partage des trucs, et je n’ai toujours pas été foutue de publier un livre par exemple, alors que je vois certaines blogueuses avec leur un an d’expérience à la tête d’entreprises créatives florissantes qui en sont déjà à leur troisième publication).

    D’un autre côté, j’ai assez d’expérience maintenant pour savoir que les succès du jour au lendemain sont en réalité le fruit d’un travail acharné sur des périodes plus ou moins longues, et que si je me forçais à faire des trucs juste pour contenter mon ego, cela serait très probablement pourri.

    Créer régulièrement et avoir décidé de faire de l’écriture/de l’art/du macramé/que sais-je encore sa raison de vivre, c’est déjà énorme, quand on y pense, et courageux dans une société qui méprise les artistes, comme tu le rappelles très justement.

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