Échos du Froid

Texte intégral

 

C’était le soir, et deux enfants, seuls, se tenaient la main en marchant à travers une lande neigeuse. Ils étaient essoufflés, en fuite, un danger sur leurs talons. La petite fille jetait derrière elle des regards inquiets, et tirait sur le bras du garçon qui ne semblait pas vraiment se rendre compte d’où il se trouvait. Lui suivait des yeux les flocons qui tombaient avec fureur dans le vent, comme pour le retenir. Soudain, un cri retentit, un cri de femme en furie provenant du palais lointain qu’ils venaient de quitter. Un hurlement de colère, de dépit, promesse de cauchemars, qui leur donna la chair de poule. Telle une onde de choc, la tempête de neige redoubla de violence, porta le cri jusqu’aux oreilles des deux enfants. Ils forcèrent alors le pas, apeurés par cette force qui pourrait les retenir, et bravèrent les éléments pour, enfin, rentrer chez eux.

 

***

Gerda découvrit qu’elle était seule, dans son grand lit froid, au moment où elle ouvrit les yeux. Tout était encore sombre, le jour ne s’était pas levé. Et Kay était une nouvelle fois parti très tôt. La jeune femme se renfonça dans ses oreillers en soupirant, à la recherche d’un peu de chaleur. Elle savait qu’elle n’allait pas pouvoir se rendormir, préoccupée qu’elle était par la froideur de son ami. Les yeux fixés sur les ombres dansantes du plafond, elle passa deux heures à ressasser pensées et souvenirs. Lorsque le soleil se mit à briller à travers les volets de la chambre, la jeune femme se décida à se lever, afin de se préparer et se rendre à l’école où elle enseignait. Elle vit avant de partir la clef de Kay, posée sur la table. Elle se demanda s’il l’avait oubliée ou délibérément laissée là.

La ville où les deux jeunes gens vivaient était une mégalopole tentaculaire, faite d’immeubles de béton, et sans espace vert. Ce n’était qu’une ville-dortoir, peuplée par des pantins sans âme qui n’avaient d’autre but que celui de se rendre au travail le matin, et d’en revenir le soir. On était loin de la chaleur du village de Gerda, de l’âtre chez sa grand-mère, des deux petits balcons où elle passait la plupart de son temps avec Kay, à raconter des histoires et à refaire le monde. Son enfance lui manquait, ravie par la Reine des Neiges. Tout avait changé lorsqu’ils étaient revenus de leur périple.

Tout changea lorsqu’ils revinrent de leur périple. La Reine, dans sa colère de voir s’échapper l’enfant qu’elle s’était alors trouvé, déploya les forces de l’hiver sur le monde, et tout fut envahi par la neige. Personne ne sut d’où venait cette vague de froid. Des milliers de gens moururent. Des milliers d’autres essayèrent de trouver un lieu plus accueillant, en vain. Et encore un millier se leva pour chercher une solution à cet hiver perpétuel. On découvrit le miroir maudit qui avait fait tant de ravages dans le cœur des gens, on en retira les morceaux, les éclats. Le miroir fut reconstitué et placé au sous-sol de la Ville. Et puisqu’il reflétait toutes les choses de ce monde à l’inverse, il fut utilisé pour faire vivre la cité. Le froid et la neige étaient changés en feu et chaleur, et l’Hiver vaincu. Seul le bourdonnement des machines au sous-sol rappelait cet état de fait : que les choses n’étaient pas vraiment à leur place, que leur survie dépendait du bon vouloir d’un artefact créé par un esprit malin. Chacun s’en accommoda, et plus personne n’y pensa.
Personne, sauf ces deux enfants qui s’étaient enfuis d’un palais des glaces lointain, au milieu du vent, de la tempête et du brouillard. Kay et Gerda avaient grandi et vivaient depuis des années dans la Ville, avec en eux le secret du malheur de tant de personnes. Gerda s’en accommoda, elle cherchait à verrouiller cette vérité au plus profond d’elle-même, pour l’oublier, et, pourquoi pas, l’effacer. Comme si rien n’était jamais arrivé. Elle s’était faite à sa nouvelle vie malgré elle. Il fallait trouver du travail, et rester dans son village ne le permettait pas. Kay, lui, voulait à tout prix partir, s’éloigner au plus vite du palais de la Reine des Neiges et de son enfance anéantie.

Elle vivait avec ceci dans le cœur, et avec la sensation que Kay lui échappait un peu plus chaque jour. Car Kay gardait ce regard hanté, celui-là même qu’il avait lorsque, enfants, ils quittèrent la demeure de la dame des glaces. Cet éclat étrange dans ses yeux de métal, le soulagement d’avoir quitté son geôlier, mais aussi la résignation, presque la douleur de l’arrachement. Cette sensation bizarre, vous savez, lorsque l’on pose sa main sur une surface gelée, et que la peau reste collée quelques instants quand on la retire. Kay devint froid, distant. Ils vivaient ensemble, et malgré tout Gerda se sentait seule dans leur grand appartement mal chauffé. La distance de Kay s’était installée petit à petit entre eux, emportant avec elle leur enfance.

 

Kay rentra tard ce soir-là. Gerda s’était emmitouflée dans une couverture pour l’attendre, et avait fini par s’endormir. Elle ne remarqua sa présence que lorsqu’il entra dans le lit. Pas un mot, pas un baiser. Quelque chose s’était brisé en Kay, et Gerda ne parvenait pas à comprendre ce qu’il se passait. Des heures sans sommeil se succédaient, bercées par la respiration profonde de son compagnon absent et le tic tac de l’horloge qui égrainait les minutes avec indifférence. À l’heure la plus noire de la nuit, des bourrasques de vent se fracassèrent à grand bruit contre les volets branlants. Pourtant, aucune tempête n’avait été annoncée par les services météorologiques de la Ville. Gerda se redressa, attentive et inquiète. Les changements du climat étaient pour elle une crainte, car ils pouvaient annoncer à tout moment ce qu’elle craignait le plus : la venue de la Reine des Neiges.

Un coup de vent plus violent que les autres la fit sursauter, et elle crut entendre un cri, sans en être sûre. Ce cri si familier, tant redouté. Le cœur battant à lui déchirer la poitrine, elle guetta dans le noir en s’attendant à ce que quelque chose ou quelqu’un surgisse des ombres dans les coins de la pièce. C’était une peur irraisonnée, une peur d’enfant qui panique à l’idée de trouver un monstre sous son lit ou dans son placard. Gerda n’osait plus faire un seul mouvement. Recroquevillée contre ses oreillers, serrant entre ses mains glacées la couverture qui peinait à la réchauffer, elle attendit. Tant et si bien qu’elle finit par s’endormir sans même s’en rendre compte.

Elle s’éveilla au petit matin avec la sensation d’avoir passé une nuit d’orage. La tension qu’elle avait ressentie s’était envolée comme par magie, et Kay avec elle. La jeune femme découvrit encore une fois le lit vide à ses côtés et cela ne l’étonna même plus. Lorsque le soir viendrait, lorsque Kay rentrerait de son travail au sous-sol, elle l’interrogerait, et plus question de fuir. Une heure plus tard, elle quittait son appartement, sans voir que la fenêtre de la chambre était couverte d’une couche de givre qui fondait lentement.

 

Kay ne revint pas, cette fois. Ni les jours suivants. Il avait fini par se lasser de la routine, du poids du secret qu’il portait, ou peut-être de Gerda. Et l’appel de la Reine s’était fait plus fort, trop fort pour qu’il y résiste. Qu’avait-elle fait à Kay pour que celui-ci ne puisse se soustraire à son emprise ? Quelles étaient les promesses de grandeur, ou les secrets enseignés ? Était-ce le puzzle de glace qu’il voulait terminer à tout prix ? Ou peut-être tout simplement l’attrait des glaces, du froid ? Du blanc aveuglant qui l’entourait, de quoi perdre la vue et l’amour que Gerda lui portait. Cette dernière savait que le départ de son ami silencieux était inévitable, ainsi que son propre voyage pour le ramener. Comme avant, comme lorsqu’elle était enfant. Elle l’avait toujours su, et avait repoussé au plus loin dans son esprit cette idée qui la terrifiait. Poser les yeux à nouveau sur le palais de la Reine des Neiges la saisissait d’horreur, elle qui avait tant de mal à oublier la beauté et la perfection de son architecture. Dans ses rêves, il lui arrivait encore de déambuler dans ses couloirs, d’admirer les œuvres d’art givrées accrochées au mur, ou de se regarder dans les miroirs faits de glace. La fascination que Gerda éprouvait pour cette demeure était égale à la haine qu’elle éprouvait pour la maîtresse de maison. Pour rien au monde elle ne voulait y remettre les pieds, et pourtant, elle n’avait plus le choix.

Préparer son périple à travers le pays ne lui prit qu’une demi-journée. Cette fois-ci, elle ne partait pas en aveugle. Son sac de voyage ne comprenait que quelques vêtements chauds et des vivres, juste le nécessaire pour ne pas traîner en chemin, car elle connaissait la route par cœur. Aller vers le nord, là où le froid se fait plus mordant, et presque mortel.

 

Gerda partit sans se retourner, sans dire au revoir à personne, sans prévenir quiconque. Qui se souciait d’elle et de Kay, de toute façon ? Jamais on n’avait fait attention à ces deux enfants qui avaient peur du froid, au regard hanté lorsque l’hiver venait. Personne n’avait jamais su qu’ils étaient responsables de leur malheur à tous. Ce fut tout juste si elle pensa à verrouiller la porte de leur appartement.

Les heures se succédèrent, longues et pénibles. Gerda marcha hors de la Ville, de son fracas, puis en dehors des frontières artificielles repoussant l’hiver. Lorsqu’elle posa le pied sur l’étendue immaculée des plaines, elle sentit un frisson courir le long de son épine dorsale. Le blanc aveuglant à perte de vue et le son étrange que produit la neige lorsque l’on marche dessus la mettaient dans un état proche de l’angoisse. Elle dut raffermir sa volonté, se donner du courage en songeant que lorsqu’elle ferait le chemin en sens inverse, Kay serait avec elle et ne repartirait pas. Il le fallait.

Elle passa devant la maison de la sorcière qui voulait faire d’elle sa fille adoptive ainsi que son apprentie, autrefois. La bicoque était en ruines, envahie par les rosiers magiques qui poussaient dans la neige. Gerda eut un pincement au cœur, car au fond d’elle-même, la présence de la vieille femme était comme une chaleur retrouvée. Elle aurait voulu rester avec elle pour toujours, à apprendre le pouvoir des plantes et des mots, effacer Kay et l’hiver. Mais le souvenir de son ami était trop fort, la jeune femme n’avait pas pu l’oublier. Il n’y avait aucun signe de la sorcière, sans doute avait-elle fui vers des contrées plus accueillantes.

Après une journée de marche épuisante, Gerda trouva une grotte dans la forêt enneigée qu’elle traversait alors. Petite, mais assez confortable pour y passer la nuit, auprès d’un feu chétif qui peinait à prendre. Elle retira ses bottes pour les faire sécher, et s’emmitoufla dans une couverture polaire. Les yeux rivés sur les flammes, elle repassait sans cesse dans son esprit le film des retrouvailles. Kay heureux d’être sauvé une nouvelle fois, arraché à l’emprise de la Reine qui jetterait sur eux un regard glacé, plein de démence. L’appel des neiges ne serait pas suffisant face à la détermination de Gerda à le tirer des griffes de cette hyène. Il regretterait de s’être montré si froid. Et ensemble, ils vivraient ensuite le reste de leur vie comme elle était écrite. Il ne pouvait en être autrement, car elle avait tant fait pour lui, jusqu’à courir pieds nus dans la neige.

La jeune femme, quoique gelée, finit par s’endormir. Ni le crépitement du feu ni les cris des oiseaux nocturnes ne la réveillèrent. Seul le froid, s’insinuant jusque dans ses os, la tira de son sommeil sans rêves le lendemain matin.

Elle se remit en chemin avec la détermination d’une armée. La route lui paraissait plus longue dans ses souvenirs, aussi fut-elle surprise de trouver le château du prince et de la princesse aussi vite, après quelques jours de marche. Il n’avait pas changé, avec ses tours hautes qui traversaient les nuages. Gerda entra par la haute porte afin de saluer ceux qui lui étaient venus en aide auparavant. Peut-être qu’ils se souviendraient d’elle, la petite fille qui marchait sans manteau et sans chaussures, à même la neige.

Mais quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’elle vit que le château était vide, désert. Les murs, le plafond et le sol étaient couverts de givre, tout comme chaque objet, ou tissu. Gerda prit garde de ne rien toucher. Elle se rendit dans la chambre du couple princier, pour les découvrir tous les deux endormis, ou morts. Elle allongée dans le grand lit à baldaquin, telle une Belle au bois dormant perdue en hiver, lui assis sur une chaise, à ses côtés. Comme s’il la veillait. Leur peau bleuie, la glace accrochée à leurs cheveux, tout montrait qu’ils avaient été surpris par le froid. Le prince n’avait pas changé, il était aussi jeune et aussi beau que dans son souvenir. Tout comme la princesse, une princesse des glaces piégée sur son lit de mort. Gerda laissa échapper un sanglot qui résonna entre les murs déserts, et recula de quelques pas.

Elle entendit soudain un coassement derrière elle. Il provenait d’une grosse corneille perchée sur le rebord de la fenêtre. Ses yeux brillaient comme des diamants noirs, pleins de menaces, l’accusant de troubler la tranquillité des lieux. L’animal ne ressemblait pas à la corneille qui l’avait guidée jusqu’au château des années auparavant. Comme un oiseau de mauvais augure, apportant avec lui la ruine et la désolation, cette corneille hostile n’était sûrement pas étrangère à l’état de délabrement de la demeure. Après un long regard en direction de Gerda, l’oiseau finit par ouvrir grand ses ailes de nuit et s’envola. La jeune femme décréta alors qu’il était temps qu’elle quitte les lieux à son tour. Le froid qui régnait là était bien trop piquant et intense pour être naturel. Encore un coup de la Reine.

 

Gerda reprit sa quête, elle enchaînait les journées de marche, les pauses appuyée contre le tronc d’un arbre, les regards en arrière. Pas de trace de la brigande, ou de la Lapone, ou de la Finnoise. Pas de trace d’un renne. Seulement le désert, le blanc, et le silence, avec au centre Gerda qui, si proche de son but, s’abandonnait de plus en plus au découragement. Le souvenir des yeux métalliques de Kay, de sa voix, lui permettaient de ne pas céder à l’appel de son corps endolori qui lui criait de s’arrêter là pour dormir, quitte à ne plus se réveiller. La vue du palais des glaces au loin, à peine discernable, agit comme un électrochoc, et Gerda accéléra le pas.

Elle parvint enfin devant la porte. Cette porte massive, faite de bois blanc pétrifié, l’avait impressionnée par sa taille lorsqu’elle était enfant. La jeune femme prit garde à ne pas la toucher pour l’ouvrir, les mains enveloppées autour de sa couverture polaire. Une fois à l’intérieur, elle se maudit d’avoir entretenu le souvenir de ces murs dans ses rêves. Elle connaissait chaque détail, chaque arabesque sur les tentures, chaque moulure encadrant les miroirs. Le moindre objet, du vase rempli de fleurs de cristal au livre posé négligemment sur un fauteuil. Tout était si conforme à sa mémoire que Gerda en fut troublée. La maison de la Reine lui avait fait une telle impression qu’elle n’avait rien oublié.

Au détour d’un couloir, elle entendit des voix. Une grave, celle de Kay, et son cœur fit un bond dans sa poitrine. L’autre était mélodieuse, affûtée comme du verre. Le bruit venait d’un salon au bout du corridor, que Gerda traversa au plus vite pour se trouver en face de son ami, et de son ennemie mortelle.

Assis dans un somptueux fauteuil blanc, Kay paraissait en bonne santé. Ses yeux brillants étaient si différents… si plein de vie, alors que quelques jours auparavant, depuis des mois, ils n’étaient qu’habités par le vide. Pour sûr, il attendait Gerda, savait qu’elle se rendrait jusqu’à lui. Mais il ne fit aucun mouvement vers elle.

La Reine, quant à elle… elle n’était pas cette sorcière blanche qui avait tant hanté les cauchemars de la petite fille d’alors. Loin de cette grande et imposante vieille qui revenait dans ses souvenirs, la Reine était une jeune femme plutôt petite, au visage régulier d’une finesse incroyable, blanc comme de la porcelaine. Sa peau semblait transparente, proche du verre, et ses yeux d’un bleu sombre comme l’orage. Sur ses cheveux couleur de neige était posé un diadème sculpté dans la glace, serti d’argent et de pierres précieuses. Mais, surtout… dans son regard ne brillait aucune lueur de colère, ou de haine. Juste de la surprise.

Gerda comprit alors qu’elle ne gardait pas Kay prisonnier. C’était lui qui la tenait. Sa beauté particulière, de nuit et de métal, subjuguait ceux qui le rencontraient, et la Reine ne faisait pas exception. Elle portait sur elle les couleurs de l’hiver, et c’était pour cela que Kay l’avait choisie. Elle, et non Gerda, qui n’était rien d’autre que la petite fille s’émerveillant devant les fleurs, naïve et crédule. Prête à confier au hasard sa vie pour ramener son ami en vie, alors qu’il ne le souhaitait pas.

Elle fixa Kay, qui soutint son regard, puis parla la première sans trop y croire :

    • Kay… je suis venue te chercher. Viens, rentrons à la maison.

Sa voix n’était pas aussi ferme qu’elle l’eût espéré, et elle s’en voulut.

Le jeune homme ne répondit pas. Lorsqu’il leva les yeux vers elle, Gerda eut la confirmation qu’elle s’était trompée : Kay ne reviendrait jamais.

La Reine prit la parole alors, de sa voix cristalline :

— Gerda, jeune fille… pourquoi n’es-tu pas capable de comprendre que Kay a toujours souhaité rester ici ? Tu es venue une fois, pour le chercher. Il est reparti, malgré toi. Tu pourras sacrifier tout ce que tu voudras, il a choisi l’Hiver.

— C’est de ta faute ! cracha Gerda, de rage. Sans tes enchantements, sans ce miroir maudit, Kay ne m’aurait jamais quittée lorsque nous étions enfants !

La Reine eut un sourire, puis se retourna et quitta la pièce. Laissée seule avec Kay, Gerda ne trouvait plus les mots pour que son ami la comprenne. Elle se sentait déjà vaincue.

— Kay, s’il te plaît… murmura-t-elle.

— J’ai fait le choix de rester, dit-il avec calme. Ce n’est pas elle qui m’y a forcé, ni à cause de l’éclat du miroir. J’ai choisi. J’ai toujours eu cette fascination pour le froid. Déjà enfants, nous nous amusions lorsque l’hiver venait, et je n’étais jamais aussi heureux. Tu es venue me chercher une fois, tu as bien fait. Mais lorsque tu m’as ramené chez nous, elle m’a manqué. Violemment. Le froid m’a manqué. Maintenant, pars, tes mots ne changeront rien.

La jeune femme sentit couler le long de ses joues froides des larmes brûlantes. Acceptant sa défaite, elle savait déjà qu’elle allait faire demi-tour, retrouver la grisaille rassurante de la Ville, et oublier Kay. Pour rien au monde elle ne voulait rompre l’instant. La seconde de la séparation, celle qui fait qu’on perdra de vue pour toujours ce que l’on chérit le plus au monde. Elle le savait, depuis tellement longtemps… sans jamais se l’avouer, la perte de Kay était déjà inscrite dans ses nuits sans sommeil, occupées à écouter les minutes passer. Elle avait été trop égoïste pour comprendre qu’elle retenait son ami prisonnier.

—Adieu, chuchota-t-elle avant de s’enfuir, honteuse et désespérée.

Il n’y eut pas de réponse, mais Gerda était partie si vite que Kay n’eut pas le temps d’ajouter quoi que ce soit. Elle courut à travers les couloirs du palais, résistant à l’envie de fracasser au passage les miroirs de glace et les fleurs de verre. Une fois dehors, elle dévala la montagne, finit par s’effondrer dans la neige, roula, roula dans une chute qu’elle voulait sans fin. Sans succès. Alors elle rentra chez elle.

La jeune femme n’eut depuis plus aucune nouvelle de son ami, et les échos ne rapportèrent aucune histoire, aucune rumeur quant à la Reine. De retour dans la Ville, Gerda vendit l’appartement pour en acheter un autre, plus petit, au plus près des évacuations de chaleur venue du sous-sol. Il lui fallut du temps pour se forcer à oublier Kay, pour devenir indifférente à l’hiver.

Des années plus tard, on observa autour de la Ville des nuées de corneilles, ainsi qu’un froid tellement intense que nul ne pouvait survivre en dehors de la cité. Le palais de la Reine des Neiges disparut au fond d’un glacier, inaccessible, et l’hiver, petit à petit, rongea la planète tout entière.