Combien d’entre nous as-tu sauvé, Chester ?

T’es parti comme un fourbe, comme ça, alors qu’on ne s’y attendait pas. Tu nous disais qu’il ne fallait pas baisser les bras, ni céder à l’appel du gouffre, et on t’a cru, nous, ces ados à fleur de peau, les hordes d’enfants perdus devenus adultes qui te suivaient à l’époque comme les enfants couraient après le joueur de flûte de Hamelin. Beaucoup ont gardé tes premiers disques par nostalgie, j’imagine, parce que c’était leurs premiers albums de métal, leurs premiers albums tout court, et ne t’ont plus suivi ensuite. D’autres sont restés fidèles, à divers degrés. Parce que c’est comme ça. Parce qu’en grandissant, beaucoup guérissent, et on imaginait que toi aussi tu avais guéri. Et finalement, tu es parti. Ouais. Comme un fourbe.

Il y a très peu d’artistes pour lesquels je me suis sentie mal quand ils sont partis. Pas à ce point. Mais là, j’ai l’impression d’avoir perdu un ami, tu vois. J’ai eu l’impression, presque, que mon cœur se glaçait quand j’ai appris ta mort. Ton suicide, putain, Chester. Je n’avais jamais eu cette sensation de deuil pour un ami inconnu, ami de millions d’adolescents et d’adultes qui ont grandi avec ta voix, ta musique, tes mots. Tes maux, en fait, qui étaient aussi les nôtres. On ne guérit jamais vraiment de nos rêves malades, c’est ça que tu veux nous dire, c’est ça le message ?

J’avais dix-sept ans, j’écoutais en boucle Hybrid Theory grâce à ma meilleure amie au lycée, qui m’avait prêté l’album pour que je le grave. Je l’ai toujours, ce cd gravé, rayé, abîmé d’avoir été tant écouté. Il y a un scratch dans Papercut, au début, quelquefois ça faisait bugger mon discman et il fallait que je relance le disque. Aujourd’hui, quand je l’écoute, j’attends ce scratch qui ne vient pas. C’est pour ça que Papercut reste ma préférée de toutes. Parce qu’elle m’évoque tout ça. Mes dix-sept ans, mon lycée à Nouméa, mes amis que j’allais quitter, la Nouvelle Calédonie. Ouais, encore, je sais. C’est une idée fixe. Ça gave. Mais tu es lié à ça, Chester, c’est pour ça que tu étais aussi important pour moi. Toi et la Grande Terre, je vous ai mêlés à toutes mes histoires, parfois un détail, parfois plus. Je ne vais pas réexpliquer le truc.

Il a fallu que tu meurs en juillet. Comme un fait exprès. Alors que je redoutais l’été qui venait, cet été 2017 qui ‘fête‘ les quinze ans de mon été 2002, alors que les dates défilent. Alors qu’il y a peu de temps encore, je me rendais compte, violemment, que je ne comptais plus dans la vie des personnes qui m’étaient les plus importantes, alors qu’elles me manquent, alors que j’ai réalisé que ça ne devrait pas faire aussi mal, un déménagement qui date de quinze ans, alors que je suis malade, merde, malade de façon inexpliquée, comme par hasard maintenant. Et toi tu trouves le moyen de te foutre en l’air. Maintenant, là, cette dernière semaine que je revis avec quinze ans de recul, qui commence par un cadeau en forme de pentacle d’argent, qui voit mes meilleurs amis partir l’un après l’autre – la première quitter le lycée en courant pour ne pas me montrer qu’elle pleure, laissant dans son sillage la teinte exacte du violet de sa robe, le second à descendre la rue et disparaître pour de bon – et qui se termine par un embarquement sans retour dans un avion de ligne pour 22h de voyage. Avec, au-dessus de moi, ta voix et tes mots, l’original soundtracks de mes souvenirs.

… Comme si j’étais la seule, hein ?

Combien de lettres de ce genre, de messages, de commentaires, de prières informulées reçois-tu en ce moment ? Combien de nous as-tu sauvé, Chester ? Combien sommes-nous, aujourd’hui même, à nous sentir orphelins de toi, enfants perdus parce que le joueur de flûte s’est tiré ? Tu nous disais de ne pas pleurer pour les routes jamais parcourues mais toi, tu as traversé cette route sans même regarder. J’enrage que tu aies fait ça, et j’enrage d’autant plus que cette traversée de la route, à une époque, elle m’a tentée aussi, et j’en comprends les raisons. L’appel du gouffre, tu vois ? Il y en a la trace dans toutes mes histoires, aussi. Ça va avec le reste, avec ta musique et la Grande Terre.

Nous sommes beaucoup à avoir grandi, vieilli avec tes mots. A avoir guéri, peut-être pas totalement, pas toujours, mais les sortilèges de ta musique ont œuvré. Toi, tu es parti comme un fourbe, alors que tu aurais dû guérir aussi.

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