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Textes courts

De la nouvelle aux textes très courts, à lire en ligne (sur Wattpad et/ou sur le blog).

Les histoires courtes

J’en avais parlé dans un précédent billet : histoire d’alimenter le blog, je vais publier de temps à autre des textes courts (voire très courts pour certains), que vous pouvez découvrir en vous rendant dans la catégorie Textes courts du menu ci-dessus. L’idée derrière ces textes, c’est de proposer des histoires malgré ma décision de ne plus auto-éditer mes bouquins, histoire de continuer à partager des trucs avec vous et de me faire un peu la main.

C’est quoi ?

J’ai réuni tout ça sous le titre des Égrégores de Victoria St. John, ce qui est également le titre du tout premier texte. Les ‘épisodes’ ne se suivent pas forcément et peuvent, à mon avis, être lus dans le désordre car il ne s’agit pas d’une histoire à proprement parlé, mais de scènes racontant des souvenirs de personnages divers. En revanche, et je pense que vous commencez à me connaître… tout est lié, forcément. Vous reconnaîtrez peut-être certains personnages, aussi. Il va sans dire que l’on n’est pas obligé·e d’avoir lu mes nouvelles et mes romans, mais si vous l’avez fait, ces petits textes développeront certains passages déjà racontés ou introduiront d’autres éléments qui pourraient vous intéresser (et poseront de nouvelles questions, hé hé).

Par contre, si vous n’êtes pas forcé·es de lire tous les épisodes dans l’ordre, il faut au moins lire le premier avant de lire les autres, c’est la seule façon d’entrer dans ces récits. Pour cette raison, je rappellerai toujours le lien du premier épisode au début de chaque autre texte, ainsi que le lien vers le présent billet.

Autre chose : les épisodes tournent autour du personnage de Victoria St. John, de près ou de loin. Je resterai volontairement floue sur qui est cette dame mais sachez que vous pourrez en apprendre plus à son sujet dans le petit roman Il neige sur Érèbe, qui est disponible sur Wattpad.

J’espère publier un texte court par semaine, sans doute le weekend (si je ne tombe pas en rade d’inspiration et/ou de temps).

Et pourquoi ?

Comme je l’ai dit plus haut (et dans un précédent billet), je ne compte plus auto-éditer mes livres avant un moment. Bien entendu, je continuerai à proposer des nouvelles et des textes courts, sur Wattpad et ici-même, mais plus de livres, et cela jusqu’à nouvel ordre. Pour autant, je n’ai pas envie d’abandonner ce blog. Ces textes seront donc un bon moyen de le faire exister ; ils me permettront aussi de développer des concepts, des situations et des personnages ailleurs que dans des romans (parce que ce n’est pas toujours possible), mais aussi de m’entraîner un peu, bien que j’aie toujours été réticente à l’idée ‘d’exercices’ en écriture (un jour, je vous écrirai un billet là-dessus). La plupart du temps, les récits tourneront autour d’un objet (un égrégore) autour duquel je devrai broder une courte histoire, me poussant ainsi à travailler descriptions, narration et idées. Je ne garantis pas que tous les textes seront bons, mais au moins, ils auront le mérite de faire partie du Grand Tout que je veux raconter, et seront aussi ‘propres‘ que possible.

Surtout, n’hésitez pas à me dire ce que vous penserez de ces textes, je suis toujours ravie de découvrir votre avis !

Sommaire

1 – Les égrégores de Victoria St. John
2 – L’horloge d’Abraham
3 – Les pages amères
4 – Ihato
5 – Reanimation
6 – Vaisseau de verre
7 – Un bracelet de turquoise
8 –

[3] Les pages amères

En savoir plus : Les égrégores de Victoria St. John Lire le 1er épisode

 

La première chose que les visiteurs remarquaient en entrant dans le grand appartement de Louis de Faÿ, c’était sa collection de livres anciens.

Milliers d’ouvrages aux couvertures de cuir, au papier jauni par le temps, à l’encre fanée. Contes et légendes d’antan, traités ésotériques, obscurs manuscrits rédigés par des sorciers, fac-similés et éditions rares, ainsi que quelques imprimés signés de la main de leurs auteurs. Ici, un exemplaire de l’Evening Mirror dans lequel Le Corbeau de Poe avait été publié pour la première fois, dédié à Louis ; là, une copie des Fleurs du Mal offerte par Baudelaire lui-même. Dans sa propre chambre, le propriétaire des lieux avait remisé les ouvrages qu’il considérait comme les plus précieux, non pas pour leur valeur financière ou sentimentale, mais pour le thème auquel ils faisaient référence : les rêves, leurs pouvoirs et leurs mystères.

Les livres étaient rangés dans plusieurs bibliothèques en bois massif, et certaines étaient si hautes qu’elles en touchaient le plafond. Bientôt, Louis devrait déménager, une décision qu’il repoussait depuis quelques années déjà ; l’autre solution consistait à ne plus ajouter de nouveaux volumes sur ces étagères. Un choix impensable jusqu’ici.

Il y avait là l’objet d’un amour de toute une vie. De plusieurs vies, même. Une passion inépuisable qui venait, tout à coup, de prendre un tour étrange, un goût plus amer, comme lorsque l’on ouvre soudain les yeux sur la véritable nature d’une personne dont on se sentait proche.

Ce qui, en fin de compte, était le cas.

Quand il y songeait, Louis éprouvait à la fois de la honte et des regrets ; son orgueil piqué au vif conservait une cicatrice qu’il peinait à contempler. Surtout, il ne parvenait pas à admettre qu’il avait été blessé.

C’était ce livre, ce maudit livre, un recueil de nouvelles qu’il ne pouvait plus toucher sans ressentir dégoût et aigreur. Et pourtant, il l’aimait, il l’aimait tant… Jamais un livre ne l’avait transporté de cette manière, jamais une plume ne l’avait ému à ce point. Lorsqu’il le lut pour la première fois, Louis avait senti son cœur se gonfler, sa tête tourner, comme si le monde s’était accordé à son rythme, à sa pulsation, exaltée et sereine dans le même temps. Il avait eu la sensation de toucher la beauté du doigt, d’atteindre la perfection, l’absolu. Le monde ne serait plus jamais le même après cette première lecture, et il changea encore à la seconde, et Louis avait su alors qu’il ne pourrait pas s’abreuver assez de la musique de ces mots, allant jusqu’à croire que ces derniers avaient été écrits pour lui.

Le recueil contenait plusieurs textes aux accents merveilleux, pleins de magie et d’impossibilités, de créatures enchantées, de monstres d’autres dimensions. L’une de ces histoires surtout, celle qui achevait le livre, le marqua au fer rouge pour la ressemblance avec sa propre vie. Des événements relatés – que Louis s’imaginait autobiographiques – qu’il avait lui-même vécus, et dont le déroulé s’était imprimé dans son esprit avec une force hors du commun. Les émotions, les paroles des protagonistes, et la fin, la chute… Une chute dans tous les sens du terme, celle de la nouvelle, celle des personnages, celle à laquelle il avait survécu… Le monde changea, oui. Il changea pour toujours.

Il lui fallut plusieurs décennies de sa très longue vie afin d’apaiser le besoin de tourner les pages de l’ouvrage, qu’il remplaça trois fois – le premier ayant été conservé tel un trésor dans la bibliothèque de sa chambre, en bonne place, malgré son état d’usure. Par la suite, Louis découvrit les autres livres de l’écrivain, qui le transportèrent d’une façon différente : le vertige se substitua à la plénitude, et il le ressentit comme s’il retournait dans une maison aimée, ou retrouvait un vieil ami.

L’occasion se présenta, un jour de 1910, de rencontrer l’auteur lors d’une lecture publique dans une très ancienne librairie au cœur de Paris. Louis s’y rendit avec joie, heureux de pouvoir enfin mettre un visage sur celui qui l’avait ébloui et de lui faire part de son respect. L’écrivain était un vieil homme d’encore belle allure, vêtu d’un costume sombre impeccable, dont la voix chaleureuse, un peu rauque, envahissait l’établissement pour le plus grand ravissement de l’auditoire. Il lut plusieurs de ses nouvelles, les plus appréciées, et fut applaudi lorsque ce fut fini.

Louis en profita alors, et se présenta à lui. Il lui dit son admiration, la façon dont ses mots avaient changé sa vie, et lui demanda s’il accepterait de le prendre comme élève, car rien ne comptait plus à ses yeux que d’apprendre à manier la plume avec une telle virtuosité.

Mais à sa grande déconvenue, l’homme repoussa sa proposition d’un geste de la main plein de dédain, et le regarda à peine lorsqu’il signa l’exemplaire que Louis lui tendait. Pire, il lui dit :

« Je n’ai rien à transmettre. Si Dieu m’a offert un don, je préfère alors le garder, et qu’on l’enterre avec moi dans ma tombe. »

Ces deux phrases désarçonnèrent Louis. Sonné, il salua l’écrivain, reprit son livre et lui demanda de l’excuser – sans recevoir de réponse –, puis il quitta la librairie au pas de course.

Sa tête résonnait des paroles de son modèle, non pas les mots ni le sens, mais l’expression de son mépris, son arrogance. Ses oreilles bourdonnaient. Une fois chez lui, il abandonna l’ouvrage signé à son nom, et ne le toucha pas durant des semaines, préférant le laisser gésir sur le guéridon à la merci de la poussière.

Tant de déception, tant de dépit l’accablèrent… Il n’avait jamais ressenti autant de chagrin et de colère à la fois, oscillant entre l’envie de brûler son livre et celle d’adresser sa peine à l’auteur. Une blessure d’orgueil, oui. Profonde, terrible, qui le hanta durant des années. Puis sa tristesse disparut, ainsi que son indignation, mais pas l’amertume. Louis y vit une leçon, qu’il apprit de la plus cruelle des manières : ceux que nous admirons ne sont qu’humains. Et comme tous les humains, ils déçoivent, et blessent, et méprisent, parfois sans raison.

Pourquoi l’écrivain n’avait-il pas simplement refusé, au lieu de le mettre plus bas que terre ? Était-ce la jeunesse – trompeuse – que Louis arborait, la beauté froide qui était la sienne, cette malédiction qu’il traînait derrière lui comme un boulet ? Pensait-il que Louis ne montrait pas assez d’admiration et d’amour pour ses histoires ? Ou alors, l’auteur se comportait-il toujours ainsi avec ses adorateurs, les jugeant incapables de comprendre son œuvre ou de l’égaler ? Louis ne reçut jamais de réponse à ses questions, ni à la missive qu’il envoya à l’homme de lettres. Quand ce dernier mourut de sa belle mort quelques années plus tard, l’amertume s’était presque effacée, bien qu’il en restait une trace, un écho à la vue du livre qui avait réintégré sa place dans la bibliothèque.

Souvent, Louis en effleurait le dos de ses doigts glacés, et se retenait de s’en emparer, de l’ouvrir, de le parcourir de nouveau. La magie de ces lignes vivait toujours entre les pages, tout comme la ferveur qu’il avait éprouvée à chacune de ses lectures. Mais à présent, la déception et son orgueil meurtri accompagnaient son admiration, lui montrant qu’en réalité, il n’avait jamais vraiment compris la réalité de cette poésie.

Ce qui la rendait plus belle encore.

 

(bannière : photo par Brittany Gaiser, modifiée par l’autrice)

[2] L’horloge d’Abraham

En savoir plus : Les égrégores de Victoria St. John Lire le 1er épisode

 

L’horloge s’était arrêtée le jour où la mère d’Abraham mourut. Personne ne sut s’il s’agissait là d’une conséquence de la disparition de la vieille femme, ou d’une simple coïncidence.

« Nous ne sommes pas en mesure de contrôler les horloges dans le vrai monde », disait Abraham avec philosophie. « Ce n’est qu’une simple panne. » En réalité, lui-même était incapable de contrôler le temps – ni quoi que ce soit d’autre – dans les mondes voisins ; ce n’était pas lui qui possédait ce don. En tout état de cause, il ne toucha plus jamais à la pendule, ne tenta pas de la remonter, et aucun horloger ne vint afin de la réparer.

L’horloge en question était une délicate machinerie aux dentelles de cuivre, un amas de rouages dissimulé au cœur d’une lourde coquille en bronze. Sa façade sculptée représentait les vestiges d’un immense cadran aux chiffres romains dont il ne resterait que des fragments, comme si le tout avait fondu, pris dans les feux de l’Enfer. N’en subsistait que deux longs bras, en haut et en bas, à la semblance de pattes d’insecte géant, ainsi que le VI et une partie du XII. Un cercle plus petit se tenait au centre, bordé d’une nouvelle série de chiffres, un cadran presque intact au milieu d’un autre décharné, et où apparaissaient les aiguilles, deux fines ailes en or. L’appareil impressionnait par son exécution, mais aussi par son poids, avoisinant les quinze livres.

Parmi les membres de la famille, l’on ignorait comment cette monstrueuse splendeur avait atterri dans le salon de Mrs St. John. L’horloge ne se trouvait pas là avant le décès de son mari survenu des années plus tôt ; elle y apparut sans crier gare, sans que personne n’en connaisse la provenance. Abraham lui-même, lors de ses nombreuses visites à sa mère, n’en apprit pas davantage. C’était tout juste s’il avait noté, au premier abord, la signature discrètement apposée sur une aiguille lorsqu’il l’avait examinée : Hoenne, inscrit d’un geste délié, gravé dans l’or.

Cela ne l’empêcha pas d’apprécier l’objet, de l’admirer tel un trésor : au contraire, le secret qui l’entourait en rajoutait à son mystérieux charme. Et quand la gouvernante retrouva Mrs St. John inanimée dans son lit un dimanche matin, emportée par une crise cardiaque, il fut le premier à remarquer l’immobilisme de l’horloge.

Il n’en parla qu’à sa sœur, une fois leur mère mise en terre. Victoria sourit quand il lui dit ces mots – « ce n’est qu’une panne » – car elle y entendait autre chose. Abraham pensait que les aiguilles reprendraient leur course lorsque la disparue reviendrait. Oh, il ne croyait pas à la vie éternelle, ni au retour des morts parmi les vivants ; il savait, en revanche, qu’il existait par-delà le sommeil un monde étrange, accessible en rêves uniquement, et que sa chère mère pourrait bien y apparaître un jour.

Il le savait car sa sœur possédait le don des rêves. Sa sœur possédait la clef menant à ce monde. Pas lui.

Quelques semaines après la mort de Mrs St. John, ils décidèrent tous les deux de céder la maison à un acheteur intéressé depuis belle lurette. La bâtisse était encore hantée par leurs souvenirs d’enfance, tristes images de leur mère délaissée et de leur père violent, si bien que ni Abraham ni Victoria n’éprouvèrent de regrets lorsqu’ils signèrent l’acte de vente. Chacun récupéra quelques objets – bijoux, vêtements, livres – et, bien entendu, Abraham emporta la pendule qu’il exposa dans son propre salon. Chaque jour, il y jetait un coup d’œil, un seul, avec l’espoir de voir de nouveau ses aiguilles tourner, mais il n’en fut rien.

Victoria suspendit la version onirique de l’horloge dans sa tour. C’était le premier souvenir qui lui appartenait vraiment – cette année-là, la tour ne changeait pas de forme lors des visites de la jeune femme, car elle était neuve, et presque vide ; le don des rêves de Victoria s’était manifesté pour la première fois peu de temps auparavant.

Elle aurait pu réparer l’horloge, faire tourner ses aiguilles. Elle aurait pu ramener sa mère, ici, dans cet univers qu’elle était seule à arpenter, lui redonner corps. Seulement, Mrs St. John n’aurait été qu’un spectre. Une image, certes fidèle, mais une simple image, juste un écho sans substance. Et Victoria refusait de peupler son monde par des fantômes.

Bien des années plus tard, alors que le souci et le deuil s’étaient abattus sur la vie de Victoria, alors qu’elle était devenue une dame âgée marquée par tant de chagrins, elle rendit visite à son frère. Ce dernier aussi avait changé : comme elle, il avait laissé sa beauté d’antan afin endosser la parure de la vieillesse, qui avait creusé leurs visages et jeté un voile gris sur leurs cheveux autrefois si sombres. Seule leur vêture était restée la même, à ces deux-là : ils ne purent jamais surmonter la peine d’avoir perdu leur mère, et gardèrent le noir sur eux jusqu’à la fin de leurs jours.

Et l’horloge, l’horloge aux aiguilles immobiles, elle était toujours là.
« Chaque jour, je l’ai regardée, dit Abraham. Et chaque jour, elle est demeurée muette.
— Mère n’est jamais revenue, je peux te l’assurer. »
Victoria avait répondu d’une voix faible et désolée, car elle savait ce qui se cachait sous les paroles de son frère.
Si Mrs St. John n’avait pas surgi dans ses rêves, c’était parce que la jeune femme se le refusait. Les fantômes ne réapparaissent jamais d’eux-mêmes : il faut, pour cela, les invoquer. Et ceci, Abraham en était parfaitement au courant.
« Pourquoi t’es-tu empêchée de retrouver Mère ? demanda-t-il. Tu en avais le pouvoir, et la chance… »
Victoria hésita. Elle voyait bien la douleur dans les yeux fatigués de son frère, et peut-être un peu de jalousie, aussi. Lui ne possédait pas le don. Il en avait fait le deuil, croyait-elle… du moins, autant que l’on puisse faire le deuil de quelque chose d’inaccessible.

« Je refusais d’être la seule à la revoir, révéla Victoria. Je ne voulais pas que tu sois ici à regarder tourner ces aiguilles alors que je parlais à son fantôme. Ce n’était pas juste pour toi.
— Oh, ma sœur… »

Et ce fut tout ce qu’il répondit. Pourtant, dans ces mots, il y avait tant de gratitude et d’amour que Victoria en eut les larmes aux yeux.

 

(bannière : photo par Brittany Gaiser, modifiée par l’autrice — Horloge par Eric Freitas)

[1] Les égrégores de Victoria St. John

En savoir plus : Les égrégores de Victoria St. John

 

Ce jour-là, la tour s’élevait près de la mer.

Elle était posée en équilibre précaire sur la falaise, le plus près possible du gouffre, comme abandonnée par une main invisible ; sous sa base, les rochers s’érodaient, mangés par le vent, par les courants et le sel. Des milliers de tempêtes ne l’auraient pas fait trembler cependant, car elle semblait aussi ancienne que le Temps, et aussi solide que la persévérance des vagues à ses pieds.

Un ciel étrange surplombait le paysage. Froid et blanc, sans nuages, sans soleil, sa lumière métallique se jetait sur le monde, sur la falaise et la tour tel un éclat sur la lame d’un couteau. Le bleu n’avait jamais habité ce ciel ; l’on aurait pu dire, d’ailleurs, que les hommes n’avaient jamais vu l’azur s’y lover, rejoint par l’indigo au déclin du jour, mais aucun homme n’avait foulé ces terres en réalité. Seule une femme pouvait entrer dans ce monde.

La voilà qui s’avançait sur la roche escarpée, une main gantée relevant l’ourlet de sa robe. Victoria St. John était vêtue de noir de pied en cap : bottines et jupes, corsage et veston, jusqu’au chapeau orné d’une voilette, plongeant son visage pâle dans l’ombre. La frêle silhouette marchait avec précaution vers la tour, ce fantôme de phare sans lumière, sans se soucier des gouttelettes projetées par les vagues tout près d’elle ; l’océan ne l’effrayait pas. Pas ici en tout cas.

Une fois parvenue au pied du campanile, Victoria retira la coiffe et sa voilette dissimulant la perfection de ses traits, et plissa ses yeux sombres levés vers le sommet de la construction. Ses pierres lui étaient étrangères ; la porte, aussi, rouge, en bois peint. Le bâtiment n’apparaissait jamais à la jeune femme sous la même forme, il changeait à chacune de ses visites. Phare, puis clocher, tour de guet, beffroi, château d’eau, donjon… De granit ou de pierre noire, à la surface polie ou inégale, parfois percé de fenêtres, de meurtrières, et parfois sans la moindre ouverture, planté près de la mer ou au milieu d’une forêt. Cela ne préoccupait pas Victoria car le plus important se trouvait dedans ; surtout, elle en possédait la clef.

Elle entra sans attendre et retrouva le cocon familier et rassurant de sa tour. Si l’extérieur changeait, l’intérieur, lui, restait le même, étonnant musée tout en hauteur, aux murs couverts de tapisseries sombres et d’étagères en bois, des bibliothèques courbées afin d’épouser la cambrure de la paroi. Au centre, un escalier de pierre s’élevait en colimaçon, donnant sur les rayonnages de ce mystérieux cabinet de curiosités. Victoria, comme chaque fois qu’elle pénétrait dans son antre, jeta un regard fasciné à son jardin secret, puis retira ses gants avant de monter quelques marches.

Il y avait là des souvenirs. Des objets ramassés dans les maisons, sur le bord des routes, dans l’herbe sous les arbres. Insolites ou banals, précieux parfois, et toujours chargés de ces images, sons et émotions appartenant à d’autres, échoués dans ce monde, oubliés peut-être, ou bien abandonnés, comme lorsque l’on se défait d’un trop lourd fardeau ou d’un mauvais rêve. Victoria les cueillait comme on cueille une fleur. Elle les rassemblait dans sa tour, au milieu de ces milliers d’autres égrégores regorgeant de peine et de chagrin, d’espoir et de bonheur, d’attente, de résignation, de silences assourdissants et de cris. Elle ignorait pourquoi, pourquoi les ramener, pourquoi s’emparer de ces restes de mémoires, mais elle pensait qu’ils seraient bien plus à l’abri ici que dehors, à la merci des ans et de la poussière.

Aujourd’hui, elle venait de trouver un coquillage. Tacheté de vert, de beige et de noir, poli et brillant, il était intact, piégé dans le sable sur la plage non loin. Lorsqu’elle l’avait pris dans sa main, l’eau de la mer s’était infiltrée dans le velours de ses gants, lui permettant de voir le souvenir, de le vivre par procuration, vision un peu étouffée par le poids des années.

La mer. La mer et le ciel, et la ligne entre les deux, l’horizon où tout se mélange.

Le bleu qui a le goût de sel et de larmes sur sa langue. Le bleu d’un regard que l’on ne reverra plus.

Un au revoir. Un adieu. Et toute la peine derrière, le serrement du cœur, l’arrachement déjà résigné.

Le souvenir n’était pas le sien. Mais Victoria avait quand même mis le coquillage dans sa poche, et arpenté le sable pour regagner la falaise, et la tour.

À présent dans son refuge, à l’abri des vagues et du vent, elle chercha une place pour sa trouvaille sur une étagère située au milieu du phare aveugle, après avoir gravi plusieurs dizaines de marches. La jeune femme joua avec le coquillage durant quelques secondes ; elle laissa errer ses doigts sur le poli de la nacre, le porta à son oreille afin d’écouter sa voix, la voix de la mer, l’appel du large. Elle sourit ensuite, puis déposa son trésor entre une plume de paon blanc et un carton d’invitation à l’inauguration d’un cirque, imprimé d’argent sur du noir.

Elle ignorait pourquoi elle collectionnait ces réminiscences, ces lambeaux de mémoire. Elle ne savait pas non plus à qui ils appartenaient, même si elle se doutait que ces gens étaient sans doute morts depuis longtemps, ou pas encore nés – parfois, certaines visions lui paraissaient curieuses, montrant des objets ou des lieux bien trop modernes et futuristes pour son époque. Mais elle aimait les découvrir, les arpenter comme on parcourt un jardin. L’image lui plaisait : des milliers de jardins secrets reposaient là, dans son abri, dans sa tour aux égrégores, et elle s’imaginait qu’ils vivaient encore parce qu’elle en prenait soin.

Après avoir confié le coquillage au phare, Victoria redescendit l’escalier et s’empara de ses gants abandonnés dans l’entrée, puis quitta la tour.

Et à cet instant, elle se réveilla.

 

(bannière : photo par Brittany Gaiser, modifiée par l’autrice)

Le retour de la Morgane (un peu de lecture !)

Je vous propose un peu de lecture, aujourd’hui ! Et pas n’importe quelle lecture, puisqu’il s’agit d’une suite à Notre-Dame de la mer… Laissez-moi vous en dire plus.

 

J’ai écrit cette nouvelle en octobre dernier, comme un point final à la période de merde qui venait de se dérouler (avec, en vrac, le décès de ma grand-mère, la tuberculose et une opération, entre autres), mais je n’avais pas eu le courage ou l’envie de m’y replonger pour la corriger. Ces derniers jours, j’ai comme qui dirait pas mal glandé (ayant décidé de ne plus rien auto-éditer pendant un moment, mon planning d’écriture et de publications s’est considérablement allégé), c’était l’occasion de ressortir ce texte qui attendait son heure.

 

La fiche de la nouvelle Acheter Notre-Dame de la mer

L’on y retrouve la Morgane, celle que l’on nomme Notre-Dame de la mer dans la novella éponyme, ainsi que tous ceux qui ont fait les frais de sa malédiction. D’une certaine manière, Comme une pierre clôt une sorte de trilogie, avec Notre-Dame de la mer et Oracles.

Notre-Dame de la mer était dédié à mon grand-père (et le livre était paru 10 ans tout pile après sa disparition) ; aujourd’hui, Comme une pierre au fond de l’eau est dédié à ma grand-mère qui est partie il y a un an. Le hasard a fait que la dernière fois que je lui ai parlé, c’était au téléphone : elle me disait qu’elle venait de terminer Notre-Dame de la mer, qu’elle l’avait trouvé très beau, et qu’elle en avait pleuré (du coup, j’en ai pleuré aussi).

 

Mémé, Rozenn, Pépé et Vicky, circa 1985

 

Une dernière petite précision : je ne suis pas certaine que l’on puisse lire Comme une pierre sans avoir lu Notre-Dame de la mer ! Le texte a été écrit pour qu’on puisse le comprendre tout seul, mais comme je n’ai pas de recul dessus, je ne peux pas vous le garantir.

La nouvelle est disponible comme toujours sur Wattpad et sur Calaméo, mais aussi, et c’est nouveau, directement sur mon site ! Retrouvez tous les liens ci-dessous :

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À suivre : une nouvelle rubrique est inaugurée avec cette nouvelle, celle des textes courts. Histoire d’alimenter un peu le blog (en l’absence de futures publications) et de me faire un peu la main, je publierai de temps à autre des textes courts (voire très courts), dont le premier arrivera d’ici peu. Restez dans le coin 🙂

J’espère que cette nouvelle vous plaira ! N’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez, et à laisser vos commentaires ! ❤