L’art de se jeter des fleurs

Dès que j’ai commencé à auto-publier mes bouquins, je me suis imposé une règle personnelle assez simple : je ne m’autorise à relire mes livres qu’au bout d’un an après leur parution. Cela me permet de vider le cache et de les redécouvrir avec un œil plus ou moins neuf, et je peux vous assurer que ça fait des miracles. En procédant ainsi, j’aime ce que j’ai produit. Pour autant, il faut trouver un équilibre pour arriver à ce résultat, l’équilibre entre le perfectionnisme et la bienveillance envers soi-même. C’est peut-être là la clef de la sagesse (et j’exagère à peine quand je dis ça).

L’art de se jeter des fleurs

En ce moment donc, je relis Passeurs, histoire de me reconnecter à Oxyde à mon univers. Et je kiffe. Il y avait tout un tas de trucs que j’avais oublié (tous les passages avec Victor par exemple, ajoutés au dernier moment), une chouette ambiance, de beaux moments plein d’émotions, et la plume, mes dieux, la plume… Sans vouloir me jeter des fleurs, je me rends compte que j’écrivais vraiment pas trop mal. C’était du bon boulot. J’ai hâte d’attaquer Clairvoyants pour voir comment j’ai géré ma fin, dont je garde un souvenir fort. Si ça se trouve, avec ce recul d’un an, ça tabassera.

Image montrant le livre Passeurs posé sur un bureau

Le responsable de cette tartine

Ça vous surprend peut-être que je parle de mon travail en ces termes, non ? On a l’habitude, surtout en France j’ai l’impression, de voir des artistes se flageller parce que leur travail n’est pas parfait, qu’il faut toujours l’améliorer, qu’il  ne faut pas se reposer sur ses lauriers, qu’on doit même détester sa production pour être un·e vrai·e. Mais si vous lisez bien le paragraphe précédent, vous verrez que je n’ai jamais dit que je trouvais ça parfait ; j’ai dit que je trouvais ça satisfaisant à mes yeux (et uniquement aux miens, ce qui, somme toute, est le plus important).

Passeurs & Clairvoyants ont plein de défauts : il y a des tournures maladroites, beaucoup trop de virgules (j’ai commencé à faire la chasse aux virgules à partir du Phare au Corbeau), quelques fautes, des clichés et des stéréotypes que j’aurais aimé éviter… et c’est pareil pour tous mes romans. Ce n’est pas parce que j’aime ce que j’ai écrit que ce n’est pas perfectible. Et ce n’est pas non plus parce que c’est perfectible que ça doit absolument être parfait. De toute façon, ça ne l’est jamais. J’apprends toujours quelque chose à chaque roman et je m’améliore mais je sais très bien que la perfection n’existe pas, surtout dans les arts, alors à quoi bon m’en préoccuper ? La seule chose qui m’intéresse, c’est écrire une histoire avec mes standards de qualité. Standards qui sont :

  • coller au Grand Projet
  • m’éclater
  • mettre beaucoup de soin dans l’intrigue, la narration et la plume
  • faire passer les messages qui me parlent
  • être fidèle à ce que je suis

Sur ces points-là, oui, je suis perfectionniste. Je relis beaucoup, je corrige beaucoup, j’ai du mal à laisser un texte et à le considérer comme fini, mais je refuse aussi que mon perfectionnisme m’empêche de kiffer mon travail. Parce que ce travail, ces histoires que je raconte, c’est mon propre langage, c’est une part de moi-même. Si mes livres me sont toujours insatisfaisants, c’est difficile d’avancer sereinement. Comment voulez-vous poursuivre votre quête artistique si vous pensez que vous produisez constamment de la merde ? Autant arrêter les frais, non ?

Un peu de bienveillance, bordel

Mais la bienveillance, vous voyez, ce n’est pas si évident. Ça fait peu de temps que j’arrive à ne plus regarder mes bouquins de travers, peut-être depuis la publication du Phare au Corbeau. Parce que, bon, si un éditeur te dit oui, c’est qu’il est temps de commencer à voir ton travail différemment et à ne plus le rejeter. Pas entièrement du moins.

Photo montrant des carnets

Sans transition, des carnets

Enfin, ça c’est une chose, arriver à montrer un peu plus de bienveillance envers son boulot en est une autre. C’est arrivé plus ou moins quand j’ai écrit Onirophrénie (parce que ce roman est très personnel et que Lili est mon souffre-douleur, il fallait donc prendre autant soin d’elle que de moi), et j’ai tendance à me dire que j’ai pris des levels à partir de là. Mais je n’avais pas trop pris conscience de ce truc, cette bienveillance envers mon propre boulot ne m’est pas vraiment apparue tout de suite. C’est plus tard, alors que je bossais sur Midnight City, que j’ai compris combien j’aimais mes histoires et mes personnages et mes livres, et combien c’était important d’en prendre soin. Bizarrement, Midnight City a un point commun avec Onirophrénie : leurs protagonistes respectifs, Samuel et Lili, sont des personnages que je considère comme mes avatars. En prenant soin d’eux (ça n’empêche pas de leur en mettre plein la tronche, hein), je prends soin de moi. Et je crois que le meilleur moyen de prendre soin de soi, c’est de ne pas rejeter par défaut ce que l’on produit.

Ce qui est trop facile, en fait. Combien j’en vois, des artistes, écrivain·es et autres illustrateur·ices décréter que leur travail n’est pas bon ? Avant j’étais du genre à dire que j’appréciais un de mes boulots pendant deux jours et qu’ensuite c’était de la merde. Alors que ça n’en était pas. Ça peut être maladroit, mal foutu, pas trop correct, mais ce n’est pas d’office de la merde. Tout comme on a le droit de se trouver canon sur un selfie, on a le droit de considérer que notre boulot est pas trop mal, voire carrément chouette si on veut.

Je crois juste qu’il faut prendre du recul. Le plus drôle dans cette phrase c’est que j’ai longtemps été incapable de le faire, parce que j’ai toujours été un bulldozer qui fonce sans réfléchir. Avant, je procédais ainsi : écrire un roman, le corriger dans la foulée, le garder au frais pendant 15 jours, le mettre en page, le publier, passer au suivant. Depuis peu, les doutes sont venus me visiter et plutôt que les laisser me bouffer, j’ai préféré les utiliser pour apprendre à prendre mon temps. Et ça marche assez bien. Comme quoi, tout n’est pas à jeter dans les conseils donnés aux écrivain·es (c’est plus ou moins le seul que j’ai gardé).

En prenant ce recul, on lâche prise. Une fois le bouquin publié, c’est terminé, je n’y touche plus (gros débat chez les écrivain·es, ça : l’œuvre est-elle réellement terminée quand elle est publiée ?). Je n’ai pas de temps à consacrer à retoucher quelque chose sur laquelle j’ai déjà travaillé pendant longtemps, trop de romans attendent leur tour. Un bouquin, pour moi, c’est une photographie à un instant T : il reflète ce qu’on était au moment de la rédaction, ce qu’on a appris, les points forts et les lacunes à un moment de notre vie. Et c’est cool.

La perfection n’existe pas

J’en reviens à ce que je j’écrivais au début de ce billet : je ne cherche pas la perfection. Je ne cherche pas non plus à m’améliorer (j’en avais parlé ici : l’avis des autres et moi). Ce que je cherche vraiment, c’est écrire l’histoire que ma tête m’a racontée pour que les autres puissent la lire à leur tour. C’est retranscrire les films qu’il y a dans ma caboche, sans image, sans parole, sans musique, juste avec des mots. Et c’est galère, hein. Je suis très très loin du résultat espéré, mais tant pis, je peux difficilement faire mieux que faire de mon mieux. Je le fais en m’amusant et en kiffant, pas en dénigrant tout ce que je produis (du moins je fais en sorte que ça ne dure pas trop longtemps). C’est le seul truc qui importe et je me fiche pas mal du reste. Vous devriez essayer :)

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1 commentaire pour “L’art de se jeter des fleurs”

  1. Je trouve très chouette que tu aies cet état d’esprit ! C’est ce qui me semble le plus sain et, effectivement, pourquoi faire quelque chose – et continuer à le faire – si on trouve que c’est de la merde ? Bon, c’est quelqu’un qui trouve nul tout ce qu’elle fait qui dit ça, donc je ne suis pas sûre que ça ait une grande valeur, mais je n’écris ni ne crée réellement de choses, donc ce n’est pas pareil. J’en profite pour te dire que j’ai enfin lu Midnight City, que c’est génial, une petite bombe, et que tu peux être fière de ce livre-là ! (Et des autres, mais, à part Le phare au corbeau, je ne les ai pas encore lu).

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