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L’Apocalypse selon Élias

Texte intégral

 

Réveille-toi.

La voix surgie de nulle part le sort soudain de sa torpeur. Élias a tout juste le temps de donner un coup de volant pour éviter de terminer dans le ravin.

La route défile à toute allure. Et pas moyen de se concentrer sur sa conduite, son attention est constamment déviée vers d’autres rivages, détournée par la fatigue et la nervosité. Il va finir dans le décor à ce rythme. Manque de chance, l’autoradio ne fonctionne pas ; impossible de la régler sur une station quelconque, ce qui lui aurait permis de balancer de la musique à fond histoire de se réveiller.

Ces derniers jours ont été interminables ; Élias savait qu’une vente était organisée à Paris, il attendait depuis des lustres que son boss, Franck, lui demande de s’y rendre, et il voyait déjà l’occasion lui filer entre les doigts. Il était prêt à monter un bobard afin de quitter New York. Prétendre que sa mère est malade, que ses parents adoptifs ont des soucis, peu importe. Mentir n’est pas dans ses habitudes et il déteste devoir en arriver à ces extrémités, mais la situation se révèle bien trop urgente ; impossible de rester chez lui à tourner en rond, à attendre qu’une occasion se présente alors que leurs jours à tous sont comptés. Les voix le préviennent depuis bien trop longtemps.

D’abord, il y a eu les signes. Des comportements étranges, des décisions tout aussi irrationnelles, puis les sorciers eux-mêmes contaminés par ces changements erratiques. L’inquiétude grandissante et inexpliquée d’Oxyde, surtout, qui n’avait jamais été du genre à se prendre la tête pour quoi que ce soit.

Et quand les esprits étaient apparus à Élias, debout dans les rues ou dans les couloirs de son bureau, il a commencé à s’affoler.

Mais pas autant qu’à l’instant où ils ont retrouvé le cadavre de Francesca dans ce hangar désaffecté deux mois plus tôt. L’image reste imprimée avec force dans sa mémoire, impossible à effacer. Il se sent coupable depuis, coupable de n’avoir rien vu venir. Quelque chose venait de se briser, et pas seulement la vie d’Oxyde : le monde lui-même avait basculé. Élias en a eu comme preuve le retour du Vieux qu’ils n’avaient pas revu depuis des années, réapparu comme par magie afin de les mettre en garde.

Et ces esprits, réunis par dizaines, marchant sur son chemin pour le prévenir… Certains étaient des spectres anciens et tout à fait conscients de leur condition, d’autres venaient tout juste de mourir. Mais les uns comme les autres ne se trouvaient là que pour une raison : l’avertir. De quoi ?

De la trame du monde en train de se déchirer, du changement à venir, du désordre sur la route qui relie les vivants aux morts. Élias représente la moitié psychopompe de l’entité qu’il forme avec Oxyde, la partie dévoreuse d’âmes capables à la fois d’apaiser les disparus ou de raviver leurs peines. En apercevoir de temps à autre n’est pas si rare. En voir autant d’un seul coup, en revanche, chacun porteur du même message… ce n’était encore jamais arrivé.

C’est bientôt, Élias. C’est bientôt.

Alors, il a interrogé les voix. Une assemblée d’êtres au moins aussi anciens que le monde lui-même, aïeux du Vieux, que ce dernier leur permet à tous les deux de consulter, bien qu’Oxyde ne le fasse jamais. Élias a toujours ignoré pourquoi ils pouvaient le faire, s’il s’agissait là d’un don qu’on leur a accordé ou si ces ancêtres sont également les leurs. Le pacte était clair : ils pouvaient leur demander tout ce qu’ils voulaient à propos du passé, du présent ou de l’avenir, mais en échange, ils ne devaient jamais les interroger sur ce qu’elles sont.

Les voix l’ont mis en garde, elles aussi. À leur manière sibylline, de leurs paroles énigmatiques, elles lui ont fait comprendre qu’il ne devait pas se trouver aux États-Unis à l’instant où ça se produira. S’il avait besoin d’une dernière raison pour se décider à se tirer…

Élias a exhorté son boss à lui confier cette vente à Paris. Il l’a poussé, pour de vrai, utilisant sans vergogne ses pouvoirs de persuasion. Oui, d’ordinaire il a bien plus de scrupules à en user de cette façon, mais il ne pouvait pas attendre.

Il est parti le lendemain sans avoir réussi à prévenir Oxyde. Une affaire perturbait ce dernier, une affaire particulière, toujours la même… En général, quand Oxyde se met en tête de retrouver l’ange à qui il a vendu son âme, il est difficile pour Élias d’atteindre son esprit afin de le ramener à la raison. Depuis la mort de Francesca, c’est tout à fait inutile : Oxyde ne l’écoute plus du tout. Il ignore ses mises en garde, ses appels à plus de prudence. Même le contacter par des voies plus conventionnelles a été impossible, quelque chose l’en empêchait : absence de réseau, téléphone déchargé ou en panne… Élias a compris alors que l’on s’opposait à ce qu’il le rejoigne. Des instances supérieures, le destin ou peu importe quoi : ils ne veulent pas qu’il retrouve Oxyde.

Mais le destin, on peut le forcer, et ce n’est pas la première fois qu’il s’en occupe. Il est parti envers et contre tout, a pris un avion et a enfin réussi à poser le pied en France. Si le monde doit exploser, il se trouvera au moins sur le même continent qu’Oxyde.

Élias a renoncé à rendre visite à sa mère. En dépit de l’amélioration de son état, il craint qu’Olayemi ne ressente elle-même les changements qu’il pressent, de lui renvoyer son angoisse. Il l’entend, il entend ses pensées : ignorante de ce qui doit se produire, elle vit heureuse, entourée, la tête vide des voix que son fils lui transmettait autrefois.

Elle n’aura pas conscience de la catastrophe. Élias doit se convaincre que c’est le principal, que ça ne peut pas mieux se passer. En vain.

Il se sent terriblement coupable et lâche de l’abandonner. Sa mère va mourir. Comme ses parents adoptifs. Comme tous les autres.

Vivre parmi tous ces gens et savoir. Savoir qu’ils ne survivront pas, que le monde tel qu’ils le connaissent va s’effondrer, que l’Apocalypse doit se produire. Dans les prochaines semaines, les prochains mois, tout disparaîtra. Élias ne peut prédire avec exactitude ce qui doit arriver : le monde s’écroulera-t-il ? Ou bien changera-t-il seulement, devenant autre ? Auront-ils leur place dans ce nouvel univers remodelé ? L’Apocalypse n’est pas toujours synonyme de destruction, bien au contraire. Il peut s’agir d’une révélation.

Possible qu’il s’accroche à cette idée pour ne pas penser qu’il risque de mourir bientôt, lui aussi.

Alors que les tours de la Défense apparaissent au loin, Élias tente encore une fois d’appeler Oxyde, mais son téléphone sonne dans le vide. Il y a du mieux car une heure plus tôt, un message vocal l’informait que le numéro n’était plus attribué. L’hypothèse que l’on cherche à tout prix à l’empêcher de rejoindre son jumeau astral se précise, et ne pas piger pourquoi le rend dingue.

Il s’engage enfin sur le périphérique avec un soulagement grandissant. Plus qu’un dernier rendez-vous à honorer, et il disposera de deux mois sans patron sur le dos ; quitte à pousser Franck à l’envoyer en France, autant rajouter quelques semaines de congés par la même occasion. Si Oxyde savait ça… Élias a toujours été le bon élève, celui qui ne dévie pas d’un centimètre, qui ne commet jamais rien de répréhensible. Faire le mur, sécher les cours, c’était Oxyde, ça. Élias, lui, se contentait de rester sage et de rapporter des bonnes notes de l’école. Ses parents pensaient, d’ailleurs, que ce comportement irréprochable lui a permis de conserver la parfaite maîtrise de ses pouvoirs, au contraire d’Oxyde.

Combien de fois a-t-il supplié son père et sa mère adoptifs de l’accueillir, lui aussi ? Ils se sont renseignés en ce sens, mais les démarches semblaient bien plus compliquées. Oxyde restait sous la tutelle de son oncle et a préféré ensuite se débrouiller seul. Une erreur, car il a fait tous les mauvais choix possibles, allant jusqu’à vendre son nom et sa mémoire.

Ce prénom, Ange…

Un prénom qui tourne en boucle dans la tête d’Élias depuis la veille.

Lucifer aurait rendu son prénom à Oxyde, mais pourquoi ? Dans quel but ? Élias a ressenti un terrible bouleversement en lui à cet instant, au point qu’il n’en a pas dormi de la nuit. Son père ne comprenait pas ce qui le perturbait, et il ne pouvait pas se confier à lui. Pas tant que ce foutu pacte court encore, pas tant que la mémoire de ses deux parents adoptifs et d’Olayemi demeure altérée par le marché conclu avec Lucifer. Tous ceux qui ont côtoyé Oxyde quand il était enfant ou adolescent le connaissent sous le nom de Joseph, tous sans exception, même Élias. Seuls Lucifer et Dossou détiennent sa véritable identité, et la révéler reviendrait à rompre le pacte, avec toutes les conséquences que cela entraînerait.

Élias ne pouvait pas dire à son père que son ami d’enfance venait de retrouver son vrai prénom, que ce prénom sonnait faux car rendu sans la mémoire qui va avec. Il ne pouvait pas lui dire que le trouble qu’Oxyde ressentait, il le ressentait aussi. La confusion, le choc, l’incompréhension, et cette étrange colère qui s’emparait de lui.

Ce prénom qui ne sonne pas vrai. Ange.

Impossible de savoir s’il s’agit de la vérité, car Élias l’a oublié. Une identité effacée par Dossou dans un geste de désespoir, tandis que l’âme d’Oxyde s’attachait peu à peu à celle de Lucifer. Le Vieux n’a rien pu tenter d’autre. Et lorsque son jumeau astral a pris le nom de Joseph, ce fut avec réticence et résignation. Il devenait Joseph Carat, Élias le ressentait à son tour mais n’y consentait qu’à moitié, comme lui. Deux ans plus tard, quand il s’est nommé Oxyde, il l’a fait en pleine possession de ses moyens, comme s’il accomplissait un rituel. Ce mot, ce nom qu’il s’est choisi parce qu’il sonnait vrai, Élias l’a accepté. Son esprit connecté à celui de son jumeau l’a accepté sans condition.

Aujourd’hui, son esprit ne reconnaît pas Ange, de la même façon que l’esprit d’Oxyde ne le reconnaît pas. Et pourtant, impossible d’imaginer Lucifer mentir.

Le souvenir de la nuit et de l’inquiétude de son père adoptif ravive le malaise qu’Élias tente de réprimer depuis le matin. Rendre visite à sa famille s’est révélé bien plus compliqué que décider de ne pas voir sa mère. Il a dû prendre sur lui chaque seconde afin de ne pas montrer son anxiété. S’ils sont au courant de certains de ses pouvoirs, ils ignorent tout du reste ; ses parents croient encore qu’il n’est qu’un simple médium, qu’il se contente de parler avec les morts. Lorsqu’il est parti, très tôt, ils lui sourient devant la porte de leur jolie maison au bord de la mer. Élias a dû refréner son envie de pleurer alors que leurs silhouettes s’éloignaient dans le rétroviseur. Il leur a dit adieu à cet instant.

Une heure et demie plus tard, il arrive pile à l’heure à son rendez-vous au Louvre. Le client qu’il doit voir est un homme d’affaires allemand, une connaissance de son boss. Ce dernier tenait absolument à ce qu’Élias s’occupe de lui avant de le laisser tranquille. Le type est à la recherche de jeunes artistes contemporains sur le point de percer ; pas sa came, mais le contemporain demeure ce qui paie le mieux quand on choisit de rester dans les clous. Pas question de commencer à tremper dans des trafics.

L’acquéreur a souhaité visiter le musée parisien en compagnie d’amis au moins aussi friqués que lui, et en a profité afin de lui donner un rendez-vous d’affaires. En un coup d’œil, Élias devine que la plupart des hommes présents dans le groupe ne connaissent rien à l’art. Lorsqu’il leur est présenté, le client insiste sur sa formation, ce qui lui attire quelques regards un rien dubitatifs. Un comportement qui en dit long sur ce que ces messieurs pensent de lui… Élias est le seul Noir du groupe, alors comment a-t-il pu en arriver là, faire ces études prestigieuses et décrocher ce poste ? Ce genre de situations se produit très souvent et il se sent toujours forcé de justifier sa place, comme s’il ne s’en sentait pas légitime. Élias n’aime pas jouer les faux-culs avec eux, mais la plupart du temps, il n’a pas le choix. D’ordinaire, il joue le jeu : il leur raconte son histoire de pauvre petit garçon dont la maman est malade, les brosse dans le sens du poil, les guide à travers les salles d’exposition consacrées à la peinture et étale sa science. Ils adorent ça.

Aujourd’hui pourtant, Élias ne s’en sent pas le courage. Leur attitude l’agace et il se surprend à trouver le temps long tandis qu’ils déambulent dans les coursives du musée. Par chance, la proximité des toiles de maître qui les entourent finit peu à peu par l’apaiser.

Leurs voix restaient discrètes jusqu’ici, leurs mouvements aussi. Certains portraits le suivent du coin de l’œil comme pour s’assurer qu’il les voit vraiment, qu’un clairvoyant capable de leur parler marche parmi eux. Très peu de ces œuvres se souviennent de lui alors qu’il a pourtant passé des heures entre ces murs, durant ses études ou après. Quand elles ont bien compris qui il était, quand elles ont accroché son pouvoir de double vue et qu’elles s’y sont accordées comme des instruments de musique, le calme envahit Élias et rien d’autre ne compte.

Ces œuvres d’art sont des égrégores : elles se nourrissent de la valeur qu’on leur donne, de notre regard admiratif, elles se gorgent des émotions que nous ressentons face à elles. Stupéfaction, dégoût, curiosité… Elles prennent vie, pour peu qu’on soit capables de les entendre. L’abstraction et le déconstructivisme sont les courants les plus agressifs, à l’inverse du classicisme, du baroque et du romantisme. L’impressionnisme lui échappe toujours un peu, oscillant entre sérénité et attitude belliqueuse. Le contemporain de ces dix dernières années, quant à lui, dépeint un état des lieux parfait de la condition de la société actuelle : la peur, la haine et la douleur qui en émanent ne sont que des échos de ce que le monde éprouve aujourd’hui.

Élias s’attarde devant chaque tableau, cherchant à en distinguer la voix. Le Tintoret l’observe de son regard noir sans rien dire mais il entend quelque chose, presque un grondement. Tout à fait inhabituel. Plus loin, le Christ de Lorenzo Lotto semble littéralement porter tout le poids de l’univers. Sensibles et effrayées, la moitié des toiles accrochées dans la salle des États lui paraissent différentes, sur leurs gardes, hérissées comme des chats échaudés. Pas besoin de s’interroger longtemps ; elles aussi ressentent les signes. Élias espérait trouver un peu de quiétude en ces lieux, mais il s’est trompé.

L’autre moitié des œuvres de la salle, elles, se taisent, habitées par le silence et le vide, car ce sont des faux. Des faux convaincants et indécelables pour le reste du monde, mais des faux malgré tout. Les originaux dorment dans les coffres-forts au sous-sol, dans l’attente d’une restauration ou d’une expertise. Là où ils se trouvent, ils sont à l’abri des tourments de l’humanité, bien qu’Élias se demande ce qu’il en adviendra lorsque la catastrophe annoncée se produira.

Au fond de la salle, auréolée de sa splendeur et de tout l’amour que le monde lui voue, la Joconde les observe à l’abri de son caisson blindé. Sans un mot, comme toujours, gardant pour elle ses mystères. Pour une fois, il s’agit de l’originale ; ces dernières années, le panneau de bois a dû être consolidé et restauré, et à chaque fois Élias contemplait l’une des nombreuses copies réalisées dans le plus grand secret. Des copies tellement visitées et admirées qu’elles-mêmes commençaient à parler, ce qu’il trouvait à la fois troublant et ironique.

Mona Lisa n’est rien d’autre que le réceptacle des émotions de l’humanité. Et là, aujourd’hui, Élias la découvre en colère, attristée et terrifiée. Mais il ne pourra pas lui arracher le moindre mot : elle garde obstinément le silence.

— Je ne m’attendais pas à ce qu’elle soit si petite, lui glisse son client quand il se poste devant l’œuvre.

— Elle fait souvent cet effet-là, répond-il, laconique.

Ce que le client ne manque pas de remarquer :

— Vous avez l’air préoccupé, M. Hounsou. Un problème ?

— J’ai quelques soucis familiaux, rien de grave.

La proximité de la Joconde l’oppresse de plus en plus, par son silence buté et la défiance qu’elle dégage. Il invite alors son client et ses amis à poursuivre la visite vers la prochaine salle pour y découvrir d’autres monuments de la peinture italienne. En chemin, l’un des chefs d’entreprise du groupe, un Américain du nom de Michael s’il a bonne mémoire, lui demande dans un français parfait :

— À qui dois-je m’adresser si je veux moi-même investir ? À Franck ou à vous ?

— À Franck, car je pars en congé quelques semaines.

— Très bien.

Élias note qu’il peine à suivre le groupe, alors il ralentit l’allure afin de lui permettre de souffler. Michael ne lui paraît pas si âgé pourtant – la cinquantaine, tout au plus. Mais sa démarche hésitante et la raideur dans son dos laissent à penser que marcher lui est douloureux. Les séquelles d’un accident, peut-être. Ils échangent leurs cartes de visite, et Élias lui promet de transmettre la sienne à Franck lorsqu’il en aura l’occasion. Il sonde la personnalité de l’homme dans le même temps, quelques bribes de ses souvenirs. C’est un type richissime, franc et loyal, mais aussi très froid, comme le regard glacé qu’il laisse errer autour de lui. Son intérêt pour l’art est sincère. Franck adorera s’occuper de lui ; il aime ce genre de tempérament, qu’il juge bien trop peu assorti à celui d’Élias.

Ils poursuivent leur mini-tour commencé une heure plus tôt sous les voix étranges et éthérées des toiles. L’une des préférées d’Élias, La vierge aux rochers de De Vinci, lui apparaît au loin et il a la surprise de la découvrir muette. L’original a été remplacé par une copie, lui aussi. Quel dommage… C’est l’un des seuls tableaux du musée qui le reconnaissent.

Tout à sa déconvenue, Élias ne réalise pas tout de suite l’étrange changement qui se tisse dans l’air. Un phénomène ténu que personne ne semble remarquer : la foule autour de lui poursuit sa visite sans le moindre signe de trouble.

Tous ces gens lui paraissent lointains, soudain. Il ne comprend pas d’où vient cette sensation. C’est un peu comme… un bruit, un son léger mais présent qui cesserait d’un coup, laissant derrière lui un silence déstabilisant.

Puis il percute.

Toutes les œuvres d’art du musée se sont tues en même temps. Alors qu’Élias les entendait murmurer de conserve, voilà qu’il ne les perçoit plus.

La boule d’angoisse coincée dans sa gorge depuis des semaines le rappelle à son bon souvenir, et ses jambes se mettent à trembler. Il en reste figé sur place, incapable de se reprendre. Inquiet, Michael s’approche de lui pour demander à voix basse :

— Tout va bien ?

Élias est reconnaissant pour sa discrétion ; plus loin, le groupe ne s’est pas rendu compte qu’ils ne les suivaient plus. Il s’apprête à répondre qu’il ne s’agit que d’un malaise quand un appel surgit dans le silence.

Élias ne reconnaît pas tout de suite la voix d’Oxyde. L’avertissement semble venir de toutes parts, hurlé dans leurs deux têtes comme une alarme assourdissante, tant qu’il croit que son crâne va éclater. Ou celui d’Oxyde.

Leurs deux esprits se mêlent en un seul. Une unique entité perdant pied dans le vide, qui se ramasse comme une vague part à l’assaut du rivage.

Prends garde, c’est maintenant.

Élias n’a pas le temps de lui demander ce qui se passe, car tout explose ensuite.