Vous qui n’entendez pas

18 janvier 2017

Mes rêves sont malades. Contaminés, fanés, ils vont et viennent sans prévenir, rallument des souvenirs que j’avais autrefois éteints, apparaissent de temps à autre sans le moindre scrupule. Ils me réveillent et s’effacent dans un souffle, et je suis là, perdue, déboussolée, amère car j’espérais les avoir inhumés. Et pourtant… Mes rêves malades me hantent encore. Ça fait quinze ans.

Quinze ans cette année. Quinze ans, ou un peu moins, que j’erre toujours en rêve dans les couloirs de mon lycée. Je me promène dans sa cour, j’arpente ses escaliers, j’entre dans ses salles de classe. Je m’éveille ensuite comme fatiguée, épuisée d’avoir tant marché.

Je garde vivant mon égrégore solitaire dont je construis les murs en songe, laissant mon inconscient alimenter l’amertume enterrée. Pas de répit, non, même quinze après. Quand je crois en avoir fini, le souvenir se ranime et ravive les rêves que j’avais brûlés. Le réveil est douloureux, après avoir ressuscité des fantômes qui ne devraient plus jamais apparaître.

Quinze ans, ou un peu moins. Des espoirs avortés qui ne vivent que dans mes songes. Adolescente, j’ai rêvé de vous chaque nuit, et je ne vous y trouvais jamais ; vous n’étiez que des ombres, des rumeurs invisibles. Il a fallu presque quinze ans pour que je puisse vous voir et vous entendre dans mon sommeil.

Dans mon sommeil, seulement. Jamais dans la réalité.

Comme un petit air d’adolescence qui n’en finit plus de crever. Je voudrais éteindre mes rêves, les enfouir au plus profond sous la terre, et que vous ne veniez plus jamais me hanter. Pour vous oublier, pour oublier que vous avez un jour existé.

Ça fait quinze ans cette année. Quinze ans que je vous ai, au fil des mois, retrouvés ou rencontrés, écoutés, et aimés, et abandonnés, laissés derrière moi, et perdus, et jamais rattrapés. Mais jamais oubliés, non. Quinze ans que je cours à votre recherche dans les couloirs de cet égrégore esseulé dont les murs s’écroulent un peu plus chaque nuit, quinze ans que je ne vous y retrouve pas. Quinze ans que vous manquez à ma vie, que je vois vos noms passer sur mon écran, heureuse de vous savoir vivants, triste de vous savoir si loin, amère de vous savoir si proches. Et incapable malgré tout de m’adresser à vous, et de vous le confier.

Mes rêves sont malades. Malades de vos échos qui ne s’effacent jamais et que vous n’entendez pas.

5 commentaires

  • Répondre Yuna Minhaï 19 janvier 2017 à 13:41

    Je ne suis pas certaine que l’on puisse un jour exorciser les ombres, les fantômes ou les marques du passé. Il faut vivre avec, tout en sachant qu’ils avancent à nos côtés. Parce que, comme le dit mon psychopathe d’Edeka (qui, parfois, dit des trucs pas con dans un éclair de lucidité) : « ils ont fait de nous ce que nous sommes aujourd’hui »…

    • Répondre Rozenn 19 janvier 2017 à 15:02

      Je ne crois pas aux exorcismes 😉
      Plus sérieusement, Edeka a raison, je n’en serais pas là aujourd’hui. Surtout, j’ai appris à vivre avec (ou sans, du coup). Racontent pas trop de conneries, ces psychopathes, finalement !
      Bisou copine !

      • Répondre Yuna Minhaï 20 janvier 2017 à 12:33

        Les exorcismes, ça marche que dans les films :p Quoi qu’il en soit, je te souhaite que cette bouteille à la mer trouve ses destinataires, même si parfois, je me demande s’il ne vaut pas mieux que le passé reste à sa place, malgré les regrets, malgré le vide et malgré l’absence. Parfois, je me pose la question…
        Des bisous !

        • Répondre Rozenn 21 janvier 2017 à 00:18

          Ouaip, ça ne marche que dans les films et ce n’est pas juste (c’est comme les effacements de mémoire !).

          Je ne sais pas si la bouteille est arrivée à bon port, j’aurais tendance à penser qu’elle se perdra en mer, comme à chaque fois. Et, oui, en effet, le passé devrait rester à sa place, mais je sais d’avance que ça n’arrivera jamais. j’ai déjà appris à faire avec 🙂
          Des bisous !

  • Répondre Lou-Anne 21 janvier 2017 à 20:58

    Oh mon dieu ! Je suis tombée totalement par hasard ici et je suis tombée amoureuse de ce site ! *-* Tous les textes sont géniaux et les images… J’ai même pas les mots pour dire à quel point elles sont belles !!

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