Fantôme(s)

30 avril 2017

Le temps n’écoute jamais quand on l’appelle. Il reste sourd à nos mots comme si rien n’existait plus après son passage, mémoires avalées par le vide des années. Il y avait vingt mille kilomètres entre nous, pendant longtemps, et maintenant il y a ces quinze ans.

Je déteste ces dates-anniversaires qui n’ont de sens que pour moi. Chaque année je me dis que j’oublierais la suivante, et quand les jours s’allongent, quand l’été s’installe, je ne peux finalement pas m’en empêcher.

Que faisais-je il y a quinze ans ? Où étions-nous, que nous disions-nous ? Quels rires, quels mots, quels dessins échangions-nous ? Si l’on se remémore ce qui s’est passé il y a quinze ans, au jour près, à l’heure près, par ce simple souvenir rejoué dans notre tête, cet instant dans le passé existe-t-il pour celle que j’étais autrefois ? Existe-t-il pour vous, aussi ? Et si le présent alimentait, par nos souvenirs, ce que nous vivons dans le passé ?

Suis-je responsable, alors, de ne pas avoir pu vous garder ? Parce que je me résigne à votre absence aujourd’hui, peut-être que je l’initie avant. Je provoque l’oubli, et la distance, j’oblitère les rêves que mon moi adolescente faisait pour nous tous. Ces rêves d’être là, avec vous, de partager les moments importants de notre vie d’adulte, au lieu de les voir filer par écrans interposés, maintenant que je vous suis étrangère. J’avais le vœu, autrefois, de vivre avec vous ce que vous vivez aujourd’hui, et ce souhait est réduit en poussière parce que je n’existe plus pour vous, comme un égrégore à bout de souffle qui disparaît dans l’oubli.

C’est de ma faute, parce que j’ai été naïve d’y avoir cru trop fort. Naïve de croire que j’aurais pu compter, si bien qu’aujourd’hui, je me tiens trop loin. Éloignée de quinze ans pour oser être heureuse pour vous, pour oser me réjouir avec vous. Deux fois, déjà, que je manque les promesses que je m’étais faites autrefois, celles d’être là pour mes deux meilleurs amis d’adolescence, l’une il y a deux ans, l’autre avant-hier.

Mais ces kilomètres, mais ces quinze ans…

Alors je suis ici, lointaine mais heureuse pour vous, comme seul un fantôme peut l’être, immatériel et invisible.

1 commentaire

  • Répondre Marie Obzsidienne 1 mai 2017 à 16:53

    Tant d’émotions en lisant ces mots. Tu connais déjà mes pensées face à cela. Mais voilà, je voulais juste laisser une trace ici, parce que j’ai été touchée par ta façon d’exprimer les choses.

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